La suite d'Histoires du Nord ...

mardi 1 mars 2011

Du mois de mars 2011

« Tandis qu’à leurs œuvres perverses

Les hommes courent haletant

Mars qui rit malgré les averses

Prépare en secret le Printemps. »

Ces vers de Théophile Gautier prennent cette année encore une résonnance particulière et pleine d’actualité dans notre environnement politique français. Je m’abstiendrai de tout commentaire sinon je m’indignerai trop à la façon de Stéphane Hessel, car il y a des moments où on se demande s’il est encore un peu de bon sens et d’honnêteté dans notre monde.

Pour ne pas céder au pessimisme ambiant je préfère orienter cette chronique autour du printemps qui va arriver et des poètes auxquels ce mois est dédié.

Je rappellerai d’abord que ce n’est pas une invention récente que de dédier ce mois aux poètes et non une création récente dont un gouvernement de notre république s’approprie un peu vite la paternité, tout comme celle de la fête de la musique. Il y a bien longtemps que les poètes ont chanté ce mois de mars et le printemps. Furetière, dans son Dictionnaire Universel nous dit : « le printemps est la belle saison, la saison tempérée, la saison nouvelle, la verte saison. » Et il précise que les poètes emploient le mot de saison pour signifier le temps.

Il existe dans notre région du midi une bien belle histoire qui remonte à ces époques pas très lointaines où l’on savait rire et écrire. Pas un village qui n’ait son conteur ou son érudit local. La télévision a fait un peu disparaître cela. Mais tout près de chez nous, à la limite du Gard et de l’Hérault, à Lunel, ville proche de Sommières connue pour les caprices de son fleuve le Vidourle aux sautes d’humeurs si redoutées que l’on appelle les « vidourlades » persiste une une vieille tradition qui a un si étroit rapport avec la lune que je me fais un devoir de vous la conter. Les plus anciens lecteurs de ces chroniques l’ont déjà lue sous ma plume ! Tant pis. C’est trop beau et c’est le mois des poètes. Il existe à Lunel une fameuse école de poètes, les Pescalunes. Henri de Bornier membre de l’Académie Française (1825-1901) né à Lunel était l’un d’entre eux. Voici comment cette école des « pêcheurs de lune » est entrée à l’Académie Française. Edmond Rostand élu au fauteuil n°31, celui d’Henri Bornier, fit ainsi son éloge dans son discours de réception sous la coupole, donnant ainsi ses lettres de noblesse aux « Pescalunes »

« Messieurs, savez-vous ce que c’est que la pêche à la lune ? C’est un genre de pêche qui se pratique à Lunel. Je croyais voir, sur les bords du Vidourle, arriver à pas furtifs tout un peuple de pêcheurs nocturnes, porteurs d’étranges éperviers. La lune luit dans l’eau. Les filets tombent, elle disparaît…Oh ! La jolie pêche ! Quelquefois peut-être, en s’y prenant bien doucement, arrive-t-on à voir cette dorade palpiter et luire à travers les mailles, mais au moment qu’on veut la tirer à soi, elle glisse en arrière, s’échappe, s’allonge dans les rides du clapotis, et ne reparaît ironique et ronde, que lorsque l’eau est redevenue lisse. Messieurs, vous avez compris que les gens de Lunel sont des poètes : Ils pêchent la lune. C’est la plus belle pèche du monde car c’est la seule qui ne puisse jamais se faire en eau trouble. »

Voici une version de cette histoire qui a ma préférence :

« Avec le réveil de la nature, et sans doute depuis la Saint Valentin, deux jeunes gens de Lunel s’aimaient. Ninon, aimait Albin. Albin aimait Ninon… mais leurs parents ne voulaient pas entendre parler de mariage car Albin était d’origine juive. On sait que la présence des juifs à Lunel est attestée depuis au moins le XIème siècle. On trouve ici la célèbre dynastie des Tibbonides de Lunel. Juifs venus de la proche Espagne, fuyant les califats ? ou juifs venus de Jéricho – ville de la lune- et qui auraient fondé la ville de Lunel sous l’empereur Vespasien La première interprétation semble la plus plausible.

Il advint que le baron Gaulcem, seigneur et maître des lieux avait donné une fête. A l’issue des festivités, tard dans la nuit, le baron ivre-mort fit un affreux cauchemar. La lune, vaincue par le soleil, venait d’être chassée du ciel pour toujours. C’était peut-être à cause d’un subit changement de temps si fréquent au mois de mars. Affolé, il se précipita en pleine nuit dans la rue. Il y rencontra les deux jeunes gens. – qui s’étaient attardés, sans doute parce qu’ils avaient beaucoup de choses à se dire… ! Albin, pour le rassurer, lui affirma qu’il venait de voir la lune au beau milieu de l’eau, dans le canal (il s’agit du Canal du Midi qui passe là.. enfin presque, puisqu’il n’était pas encore creusé à cette époque !) Las le baron comprit qu’elle s’y noyait. A grand vacarme, il mobilisa la population, qui s’en fut tenter de repêcher la lune, à l’aide d’un panier au bout du fil d’une canne à pêche… Curieusement, l’astre disparaissait chaque fois que l’on jetait dans l’eau la corbeille. Le rabbin de Lunel, qui protégeait les deux jeunes gens, eut alors une idée brillante : il déclara que seul le mariage de Ninon et d’Albin permettrait à l’astre de regagner sa place. Les parents, devant la pression populaire, durent vite donner leur accord avant que la lune ne se noie. Alors Albin, leva les yeux au ciel et entama une longue incantation, et l’astre s’éleva peu à peu dans le ciel, laissant à Lunel et à ses habitants, un souvenir et une bien belle légende. »

Avec les poètes cultivons notre jardin et voyons ce que mars et la lune nous préparent tout au long de ce mois. Mars vous le savez, est marqué par l’influence du soleil à son équinoxe. Il coupe l’équateur céleste. Le jour et la nuit sont alors de même durée, c’est l’étymologie du mot « équinoxe » Sa marche régulière, identique chaque année, règle son temps de présence au-dessus de nous, son rayonnement, la température, la montée de la sève, et donc les saisons. Mais ce rythme régulier vient se heurter au rythme différent de la lune, rythme sur lequel je vous ai souvent entretenus ici. D’où quelques changements parfois surprenants avec tantôt du beau temps qui fait croire que les mauvais jours sont finis et tantôt des sursauts de mauvais temps qui font de graves dégâts sur la végétation, arbres et plantes, car la nature s’étant trop avancée, on doit vite déchanter. Le mois de mars n’a pas, en effet, la meilleure des réputations. Il a donné naissance, par ses incartades, à bon nombre de proverbes et dictons. « Ce que mars couve, on le sait après son trente et unième jour. » ou « Soit au commencement, soit à la fin, Mars nous montrera son venin. ». Les premiers jours de ce mois de mars 2011 seront plutôt froids avec des températures en dessous de zéro le matin au lever du soleil, jusqu’à la nouvelle lune du 4 au moment où elle sera à l’apogée de sa course autour de la terre. Mais il y aura du soleil et les jours qui suivent seront plutôt beaux, biens au-dessus des normes saisonnières « Quand mars se déguise en été, Avril prend ses habits fourrés. » Ou encore : « Quand mars fait avril, avril fait mars ! » Les giboulées et la pluie, sans doute avec du vent prendront le relais autour de la pleine lune du 19 et de l’équinoxe du 20 mars. Cela entraînera des coefficients de marée les plus élevés pour les prochains six mois, avec 117 le 20 et 118. On dit qu’une marée de 120 est « exceptionnelle ». Du spectacle en perspective.

Le nœud lunaire du 25 amènera un nouveau changement de temps correspondant aux « jours de la vielle » ou « jours de la vache » les fameux « Vaqueirieu » dont j’ai rappelé l’histoire l’an dernier.

Après un démarrage certes sous le froid mais avec un beau soleil mars pourrait nous réserver quelques surprises vers la fin du mois.

Entre le 13 et le 25 la courbe lunaire sera montante. Ce sera le temps idéal pour les fameuses tailles de mars, « taille tôt, taille tard, rien ne vaut la taille de mars » notamment pour rabattre les rosiers et pour tailler la vigne. Après le 25 mars en lune descendante le temps sera pour les semailles.

De toute façon, qu’il fasse beau ou mauvais, nous devrons avancer nos montres et horloges d’une heure, le 27. Cette décision qu’on attribue à un président de notre république puise ces origines dans de très anciennes observations dont les plus originales sont celles faites par Benjamin Franklin et publiées par le « Journal de Paris » à partir de son discours intitulé « An economial » dans lequel il traitait des économies d’énergies naturelles. Il commence en décrivant la démonstration d'une nouvelle lampe à huile, à laquelle il avait assisté la veille. Il relate la discussion qui s'en était suivie à propos du rapport huile consommée/lumière produite. Le sujet en tête, il entre chez lui et s'endort vers 3-4 heures du matin. Un bruit le réveille vers 6 heures et il s'étonne d'une grande clarté dans sa chambre. Il pense d'abord à ces fameuses lampes à huile de la démonstration de la veille, éclairant sa chambre. Mais il constate, en fait, que ce sont les rayons du Soleil levant qui pénètrent dans la pièce. La lecture d'un almanach lui confirme que le Soleil se lèvera encore de plus en plus tôt jusqu'à fin juin.

"Cet événement me fit penser à des choses plus importantes et plus sérieuses. Si je n'avais pas été éveillé si tôt le matin, j'aurais dormi six heures de plus à la lumière du Soleil, et, par contre, aurait passé six heures la nuit suivante à la lumière des chandelles."

Et il poursuit : " En partant du principe qu'il y a 100 000 familles à Paris et que ces familles consomment la nuit 1/2 livre de bougies et chandelles par jour... En estimant de 6 à 8 heures la durée moyenne entre l'heure de lever du soleil et la nôtre... il y a donc 7 heures par nuit pendant lesquelles nous brûlons des bougies ; on en arrive au décompte suivant : En six mois entre le 20 mars et le 20 septembre, il y a 183 nuits. 7 heures par nuit d'utilisation de bougie. La multiplication donne 1281 heures. Ces 1281 heures multipliées par 100.000 donnent 128.100.000.

Chaque bougie exige 1/2 livre de suif et de cire, soit un total de 64.050.000 livres. À un prix de trente sols par livre de suif et de cire on en arrive à 96.075.000 tournois de livre." Et il conclut par non par "...une immense somme que la ville de Paris pourrait sauver chaque année !" mais par cette phrase : « les gens sont obstinément attachés à leurs vieilles traditions et il sera difficile de les amener à se lever avant midi". Il propose alors des solutions coercitives :

1) Taxer d'un louis par fenêtre les habitants qui laissent leurs volets fermés.

2) Bougies rationnées à une livre par famille par semaine.

3) Policiers chargés d'arrêter la circulation après le coucher du Soleil exceptée celle des médecins, des chirurgiens et des sages-femmes.

4) Chaque matin dès que le Soleil se lèvera, cloches d'église et, au besoin, canon informeront l'ensemble des habitants de l'arrivée de la lumière.

Un vieux proverbe occitan nous incite à un même geste d’économie : « Oou mes de mars, lou caleu es en bas » certes il s’agit de l’huile des lampes à huile, mais ce peut être une bonne résolution à prendre pour ce mois de mars ! Adissias !


Jean Mignot le 28 février 2011

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