La suite d'Histoires du Nord ...

samedi 23 juillet 2011

Bergues et Dunkerque en 1800

" En quittant Cassel pour aller vers la mer, l'on suit le chemin en pente, qui tourne du côté de Dunkerque, et dont la longueur et l'aspérité désolent les voitures qui doivent le remonter.


La route jusqu'à Bergues est toujours uniforme, toujours symétrique, toujours ennuyeuse. Les deux côtés de la voie sont ombragés successivement de l'orme superbe et du saule très-humble. Que de saules il y a dans ce pays! On en a planté partout : leurs allées s'étendent à perte de vue, et vous conduisent droit aux murs de Bergues.


Bergues-Saint-Winox, sur la Colme, est une ville de guerre; elle date de l'année 900, et doit son érection à une abbaye fondée par un saint homme de Saint. Dès l'année 950, l'un des Baudoin avait entouré Bergues de murailles. Cette ville est mal bâtie, mal pavée et fort mal propre. Ses fortifications modernes, dues au Maréchal de vauban, sont de toute beauté; c'est une brillante ceinture qui cache la plus grande difformité.


A la sortie de cette villace, la contrée se présente sous une forme toute nouvelle. Les arbres ont disparu; à peine l'existence de quelques bruyères; une plaine incommensurable; point de collines; nulle monticule. Il n'y a point d'aspérité que les flèches des villages, qui, de loin en loin, se distinguent par une teinte d'ombre.


La chaussée qui conduit à Dunkerque, est peut-être la plus magnifique route de l'Europe; elle est ferme, large, sans la moindre irrégularité, et domine dans une étendue de deux lieues tout ce pays, en suivant les contours du canal de bergues qui coule vers la mer. Dans cet espace et sur le flanc du canal, règne une ligne continue de forts et de bastions qui seblent devoir protéger particulièrement la France de ce côté, de toutes les entreprises terrestres de l'Angleterre.


On est encore assez loin de Dunkerque, lorsqu'on aperçoit la tour de cette ville, où se trouve placé l'illustre et éternel carillon. Si celui de Bergues l'emporte sur celui-ci, par l'harmonie, comme j'ai eu soin de m'en convaincre après un long et solide examen, le carillon de dunkerque doit être, par sa position seule, le roi de tous les carillons du monde puisqu'il domine une grande partie de la Flandre et de l'Artois, tout le canal de la Manche, et de plus, les côtes maritimes du Royaume d'Angleterre;


Aussi, c'est à ce carillon que les Dunkerquois doivent leur dénomination; car Kerque signifie église, c'est-à-dire l'édifice même où est placée la sainte harmonie; et Dun, les heureuses cunes que surmonte le carillon du beau pays de France.


les Annales Belgiques citent en l'année 1476, un fameux carillonneur de Dunkerque, dont l'on venait admirer de fort loin les talens.


Au surplus, c'est ma dernière note sur les carillons de Flandre, et je n'en suis pas fâché.




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Dunkerque fut bâti par Baudoin III, en 960, mais dès l'année 646, Saint-Eloi y avait fait élever une petite chapelle pour les misérables pêcheurs qui subsistaient du produit de cette côte.


Depuis plusieurs siècles, l'on avait à Dunkerque une adresse toute particulière pour saler et dessécher les harengs, dont la pêche faisait le principal commerce de ce peuple marin. dès ce tems là, le poisson qui avait été accomodé dans cette ville était considéré, ainsi qu'aujourd'hui, comme le meilleur. ce fut des impôts placés sur ces harengs, que l'on a rebâti la vaste église-paroissiale de Dunkerque que l'on voit aujourd'hui.


Avec le tems, la bonté de sa situation et la munificence des comtes de Flandre, Dunkerque devint une ville grande, bien bâtie, et renferma dans ses murs près de 80.000 habitans.


Les fortifications de son port fameux, trop en vue de l'Angleterre, dont elle gênait les moyens, furent détruites par Louis XIV lui-même, qui les avait élevé avec tant de frais, et cela en vertu du traité d'Utrecht, que les Anglais dictèrent ou influencèrent avec toute l'arrogance d'un peuple qui s'intitule le suprême dominateur des mers.


Ce port célèbre, chef-d'oeuvre de Vauban, était gardé bien avant dans la mer par deux forts ou risbans, dont les tristes démolitions subsistent encore pour notre continuelle humiliation.


dunkerque n'est capable que de contenir des frégates. Ce fut pour remédier à cette privation de ports, depuis cette ville jusqu'à Brest, qu'on creusa celui de Cherbourg, propre à protéger une flotte de vaisseaux de ligne;


Dunkerque fit partie, dans le XVIe siècle, de la rançon de François Ier, qui s'embarassait peu de tout perdre, hormis l'honneur, et qui finit par se perdre lui-même dans la turpitude d'une maladie amoureuse apportée de l'Amérique, et toujours sauf l'honneur du roi.




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Dunkerque est d'un aspect fort sale, et d'autant plus sale que cette ville fourmille de matelots. Ces matelots sont d'un tout autre caractère que nos autres matelots; ils sont farouches, presque sauvages, et d'une grossiéreté qui doit naître naturellement des deux premières indications.


Tout ne respire ici que l'odeur du goudron, des vieux cordages, de la vapeur nauséabonde de la mer, la fumée de tabac. On y parle que de corsaires; il n'est question que de corsaires, et à force d'applaudir les corsaires, les matelots ont donné àtout, le ton rauque et altier des corsaires.


il se trouvait dans le port long et étroit de Dunkerque, une forêt de bâtimens marchands de toute grandeur; mais l'on était dans la guerre la plus vive; très peu d'entr'eux osaient s'aventurer sur la lame. les corsaires serils, qui n'ont rien à perdre, n'y prenaient pas si garde. L'Angleterre qui a aussi ses corsaires, les envoyait contre les corsaires de Dunkerque; mais corsaires contre corsaires...


Dunkerque est le siège d'une administration municipale qui ressort du département du Nord, il l'est aussi d'une administration maritime.


Les maisons de cette ville sont bâties de brique blanche, ce qui distingue spécialement dunkerque de toutes les villes rouges de Flandre.


Ses marchés sont bien approvisionnés, et le poisson ne manque pas.


Le seul monument remarquable est la façade pompeuse de l'église principale. On ne s'attendrait pas, en admirant les superbes colonnes de ce fastueux vestibule, qu'elle vous introduiraient sous les pénibles voûtes d'un édifice du plus mauvais gothique.
Le séjour d'un port de mer est peu attrayant, à moins que l'intérêt de l'individu ne soit placé sur les ballots que la mer charie. Dans une ville maritime, tout a pris le ton marin. Quelle distraction espérer de gens qui ne tarissent pas sur les mêmes combinaisons, sur la bonne ou mauvaise marche d'un paquebot, le plus ou moins d'oisifs qu'il faut solder, le lard et le biscuit qu'il faut embarquer, etc. ?


Laissez aborder les navires, laissez décharger leurs ballots, et ne vous inquiétez pas, tranquille citoyen, du prifit qu'en retire l'armateur; il y trouvera bien son compte, laissez-le faire.


Le commerce est le principe de l'abondance, il est la joie de la paux et la clef de toutes les jouissances, mais il est aussi le père de l'égoïsme, le conseiller de l'avarice, et l'appui de la cruauté. N'a-t-il pas mis au nombre de ses ballots les noirs de l'Afrique? ... "




in Paul-François Barbault-Royer - Voyage dans les départemens du Nord, de la Lys, de l'Escaut pendant les années VII et VIII - Régis Lehoucq, éditeur, Lille, 1989




nota : années VII et VIII : 1798-1800

1 commentaire:

  1. Il faudrait que Grenouille passe par là... pour se mettre au " parfum " ....... merci Francois pour ce texte vraiment fumant ! Ce Royer n´a aucun air de famille avec Jean !

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