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mardi 9 août 2011

1945 : la reddition de Dunkerque (S. Blanckaert)

in Serge BLANCKAERT - La 2e guerre mondiale à Dunkerque, le siège le plus long (septembre 1944- mai 1945) - éditions le Phare, Dunkerque 1976




"LA REDDITION


Acquise le 7 mai à Reims, la capitulation générale de l'Armée allemande fut ratifiée le lendemain à Berlin. Et, ce 8 mai, enfin l'Amiral Frisius reçut de l'O.K.W. l'ordre de cesser son combat désespéré.


L'Etat-Major suprême allié, le S.H.A.E.F. avait avisé de cet ordre et, le jour-même, deux parlementaires alliés, un officier britannique et un officier tchécoslovaque se présentèrent dans les lignes allemandes. ils furent conduits au Q.G. de Frisius. Lorsque leur arrivée fut annoncée à celui-ci, l'amiral faisait part précisément aux officiers de son Etat-Major des instructions qu'il avait reçues. Il donna l'ordre de diriger les deux parlementaires vers l'hôpital, où il allait les retrouver un peu plus tard, aprèsa voir pris soin d'achever son discours à ses officiers.




A l'hôpital, il prit naissance d'un message du général Liska que lui communiquèrent les deux émissaires alliés et il leur délivra un accusé de réception ainsi rédigé "J'accuse réception du message du commandant des troupes assiégeant Dunkerque en date du 8 mai 1945 et j'en approuve les termes."


Le lendemain, 9 mai, répondant à la convocation signifiée dans le message, l'amiral Frisius, accompagné d'officiers de son Etat-Major, se présenta au Pont-à-Poissons. De là, il fut emmené en voiture au P.C. du général Liska, à Wormhout, des officiers britanniques et tchécoslovaques. A 9 h 20, il entrait dans la salle où l'attendait le général Liska, des officiers britanniques et tchécoslovaques, qinsi que deux officiers français : le lieutenant-colonel Lehagre et le capitaine de corvette Acloque. Ceux-ci avait failli ne pas assister à ce rendez-vous historique, les Anglo-tchécoslovaques considérant que la prise de Dunkerque concernait exclusivement le 21e Groupe d'Armées.


Moins catégorique que les Britanniques, toutefois, le général Liska avait finalement accepté que les deux officiers français fussent ses invités personnels, mais en leur recommandant de s'abstenir de toute intervention lors de la séance.


Frisius, donc, salua l'assemblée, motiva son retard de vingt minutes par le "train de corbillard" de la voiture qui l'avait amené, puis entendit l'énoncé des noms et qualités des officiers présents. il regarda les deux Français avec une sorte de morgue, puis s'efforça d'ignorer leur présence.


A la demande du général Liska, qui s'exprimait en langue tchécoslovaque, un interprête traduisant ses paroles en allemand, l'amiral sortit d'une poche une feuillet dactylographié qu'il avait signé. daté du 9 mai, il portait le simple texte ci-après: "En application de l'irdre qui m'a été donné par le haut commandement de la Wehrmacht, j'accepte la capitulation sans condition des troupes placées sous mes ordres."


On remarquera:


1°) que le texte porte la date du 9 mai, donc le surlendemain de la capitulation de l'Allemagne à Berlin et surlendemain de la capitulation signée à Reims;


2°) que Frisius ne se reconnaît nullement convaincu, déclarant exécuter un ordre;


3°) qu'il accepte la capitulation de ses troupes... sans faire la moindre allusion à la sienne propre.




Le général Liska n'en demanda pas plus. Il glissa, a-t-on rapporté, le papier dans sa poche, trophée qu'il rapporta probablement en Tchécoslovaquie.


Le commandant des forces assiégeant Dunkerque se retira ensuite, de même que l'amiral Frisius. restèrent en présence pour arrêter les modalités de la reddition de la place, des officiers des deux camps dont le lieutenant-colonel allemand Von Loeben.


Celui-ci enregistra que les Allemands déposeraient leurs armes, à des endroits désignés, à partir de 18 h, ce 9 mai, et le lendemain 10 mai de 6 h à 19 h. Les prisonniers de guerre alliés et les internés civils devaient être libérés et se trouver, ce 9 mai, à 16 h au pont-à-poissons. Le 10 mai, à 11 h, commencerait l'évacuation des soldats allemands. Les hommes, servant dans l'Armée allemande, mais possédant une une autre nationalité, seraient amenés en premier lieu à la limite de la forteresse, les Alliés les destinant à un rapatriement immédiat. Il s'agissait de Russes.


Les P.W. allemands seraient acheminiés en direction de la Belgique, sauf ceux qui resteraient sur place pour les travaux de déminage et de déblaiement. Commencé ce 9 mai, le déminage des voies d'accès à la "poche" devait se poursuivre pour permettre l'entrée des troupes alliées.


L'amiral Frisius et les officiers de son Etat-Major devaient être pris en charge à 10 h, le 11 mai. L'amiral fut emmené par les britanniques. Il aurait voulu que sa garnison, invaincue, puisse entrer en ordre en Allemagne. Cela lui fut refusé. Il demanda l'autorisation de se munir de ses affaires personnelles. On lui répondit que le poids en était limité car il voyagerait par avion.


On ignore où fut conduit Frisius. Les services de renseignements français ont eu connaissance qu'en 1953 et 1957, il se trouvait au Chili.


Quelques heures après la réunion de Wormhout, le colonel Von Loeben téléphona de Dunkerque au Q.G. allié car il désirait obtenir quelques éclaircissements sur les modalités prévues. Il fut reçu à 21 h 30, au Q.G. allié. Entre autres questions, il fit part que du personnel militaire allemand d'origine russe souhaitait rester avec les troupes allemandes et aller avec elles dans les camps de prisonniers de guerre. Cette requête fut repoussée.


Toutes les affaires relatives à la capitulation des Allemands et à la récupération du matériel militaire furent réglées par les officiers du 21eme Groupe d'armées. le 7 mai, Montgomery avait délégué pour ce faire, aux côtés du général Liska, le général Sirtees. Toutefois, un officer de l'U.S. Navy avait, au nom de l'Etat-Major suprême des forces alliées, notifié que le port de Dunkerque serait occupé par la Marine française et donc que le matériel naval (pour peu qu'il en restât) serait acquis à notre pays.


Quant à l'Armée française, elle était chargée de maintenir le bouclage de la "poche" libérée, pour empêcher les gens d'y entrer. Car, il n'était pas question pour la population évacuée, de retournée dans une agglomération détruite, recélant mines et munitions dangereuses, et où le ravitaillement n'était pas organisé. pour ces raisons, et aussi pour qu'ils répondent éventuellement devant la commission d'enquête des motifs pour lesquels ils étaient demeurés parmi les Allemands, les civils des camps de Coudekerque-Branche, Malo-les-Bains et Saint-Pol-sur-Mer seraient évacués d'office.


Ces gens manifestèrent surprise et déception quand les officiers de l'Armée française vinrent les aviser, l'après-midi du 9 mai, qu'ils allaient partir le jour-même. La plupart d'entre eux étaient restés sur place pour garder leurs biens et parce qu'ils savaient, par l'expérience de 1940, qu'une évacuation peut être plus préjuciable qu'avantageuse. Très peu avaient des convictions pro-allemandes.


Quelques uns, peut-êtren encouraient le reproche d'avoir sympathisé avec les hommes de Wehrmacht ou de la Kriegsmarine. Mais ils ne pouvaient admettre que restés à Dunkerque le temps des épreuves, ils s'en trouvaient chassés le jour de la libération.


Que leur premier mouvement ait été de résister à l'ordre de départ n'est guère surprenant. les gens du camp de Coudekerque-Branche ne se résignèrent qu'à 21 h 30 à monter dans les camions qui les conduisirent au centre d'accueil d'Hazebrouck. Ceux de Saint-Pol-sur-Mer, à l'annonce de leur évacuation, s'enfuirent dans toutes les directions, et ce n'est que le samedi 12 mai qu'ils purent être amenés à Hazebrouck où l'on filtrait depuis le début du siège toutes les personnes sorties de la "poche". Certaines, en effet, devaient rendre des comptes à la Résistance.


Mais, mis à part cette "grogne" compréhensible, la nouvelle de la fin du siège fut accueillie avec allégresse par tous les Dunkerquois qui, en différentes régions de France, attendaient avec impatience l'heure du retour dans leur ville. Certains étaient en exil depuis mai 1940. D'autres étaient partis après l'invasion, quand les Anglais avaient commencé à bombarder la ville. En dépit de quelques retours isolés, celle-ci s'était progressivement vidée dès le début de 1944.


Les colonies dunkerquoises, de la Côte d'Or, de l'Aube, de Paris, de Lille, de Wormhout et de toutes les localités voisines de la "poche" applaudirent comme bien l'on pense la délivrance de la cité de Jean Bart. A Lille, trois mille réfugiés du groupement d'entr'aide que présidait M. Jules Hocquet, se réunirent au bar Chagnot, le 9 mai, à 18 h, en présence du préfet du Nord, M. Roger Verlomme, et des maires des communes de l'agglomération dunkerquoise ou leurs représentants. Tous acclamèrent la libération de Dunkerque et M. Maxime Laplace entonna la plus émouvante cantate à Jean bart de sa vie de choriste à la "Jeune France".




Le préfet (Dunkerquois d'origine) prononça, le lendemain, à la rédio régionale, une allocation destinée particulièrement aux habitants de la "poche". Il déclara notamment : "Le cauchemar est maintenant fini. L'amiral Frisius s'est rendu hier matin à 9 h, et il est procédé aujourd'hui-même au désarmement des 10.000 Allemands que comptait la garnison. Hier soir et cette nuit, les 700 habitants demeurés dans l'agglomération ont été acheminés vers le centre d'accueil d'Hazebrouck." (On sait que cette dernière information était, pour une part, prématurée).


Le préfet demandait aux Dunkerquois, réfugiés à Lille et dans les localités de Flandre, impatients de rentrer chez eux, d'attendre de meilleures conditions car, disait-il: "Dunkerque qui, à la suite des événements de mai-juin 1940, avait subi d'énormes dévastations, est maintenant détruite dans une proportion qui s'éléve à 95%. Tout n'est plus qu'un amas de ruines et de décombres. (...) L'accès de Dunkerque et des villes environnantes est, pour le moment, d'un danger mortel. Partout, des dizaines et des dizaines de milliers de mines, des obus non éclatés, des pièges tendus avec un art consommé par un ennemi perfide. Malheur à celui qui se hasarderait aujourd'hui parmi ces décombres."




Après une allusion au déminage, imposé aux Allemands, le préfet poursuivait : "Les dangers disparus, il faudra implanter les premiers baraquements et les premières habitations provisoires" puis "Que reste-t-il du port? Rien ou presque rien. Il est inutilisable." et "Pas d'hébergement possible avant longtemps, pas de moyens de travail, plus de maisons, plus d'outils..."


Le préfet du Nord concluait son allocution par des paroles d'encouragements et d'espérance, mais en fait, il demandait aux Dunkerquois un nouvel effort de patience."

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