La suite d'Histoires du Nord ...

mardi 9 août 2011

Dunkerque après la capitulation de Frisius (S. Blanckaert)

in Serge BLANCKAERT - La 2eme Guerre mondiale à Dunkerque - le siège le plus long (septembre 1944 - mai 1945) - éditions le Phare, Dunkerque, 1976

" DANS LA VILLE EN RUINES


Dunkerque libérée, les vainqueirs allaient y hisser leurs couleurs. Le lieutenant-colonel Lehagre, appelé à fournir un drapeau qui devait flotter au sommet du beffroi, en compagnie des couleurs britanniques et tchécoslovaques, n'en possédait pas. Mais, sollicité, le commandant Acloque lui en passa un. Le lieutenant-colonel Lehagre demanda donc aux Alliés que le représentant de la Marine française fut invité à la cérémonie des couleurs qui devait avoir lieu le matin du 10 mai, dans la ville reconquise. Mais, les Britanniques refusèrent. L'officier de Marine écarté d'aussi désobligeante façon, le lieutenant-colonel Lehagre, par solidarité, s'abstint d'assister à la cérémonie des couleurs, et seuls les drapeaux britanniques et tchécoslovaques s'élevèrent dans le ciel dunkerquois.


Le lieutenant-colonel Lehagre et le commandant Acloque informèrent sans tarder de l'incident les autorités supérieures, et l'ordre leur parvint de hisser les couleurs nationales sur le beffroi, quelle que fût l'attitude des Alliés. cet ordre fut exécuté sans autre difficulté.


Les journalistes français relatèrent l'incident avec une certaine amertume. déjà, ils avaient été écartés de la cérémonie de la reddition, à laquelle les correspondants de guerre britannique; tchécoslovaque et américain avaient pu assister.


Les Britanniques se conduisaient en maîtres de la place de Dunkerque, conquête du 21eme Groupe d'armées, méconnaissant la part prise par la France et, en particulier, les F.F.I. à la lutte contre l'Allemagne et la forteresse de Dunkerque.


La préseance britannique se trouva d'ailleurs officialisée quand le lendemain de la cérémonie des couleurs, le 11 mai, le général Liska passa son commandement au général britannique Waller. La brigade blindée tchécoslovaque allait prendre, en effet, sans plus attendre, la route de son pays.


Le 9 mai, le général Liska avait rendu hommage à tous les soldats canadiens, britanniques, français et tchécoslovaques ayant combattu sur le front de Dunkerque, soulignant dans cette solennelle proclamation que les "vastes fortifications et les obstacles naturels avaient aidé l'ennemi et rendu extrêmement difficile la mission des forces alliées".


Avant son départ, le général Liska remit des décorations tchécoslovaques à des officiers, sous-officiers et soldats français. La cérémonie eut lieu le 11 mai, à Wormhout. Le lieutenant-colonel Lehagre et les commandants de bataillon, ainsi que quelques sous-officiers et un soldat, M. Maurice Vaesken, reçurent la Croix de Guerre. La médaille pour bravoure fut remise à trente-et-un officiers, sous-officiers et soldats et à quelques fusiliers-marins. Enfin, la Médaille pour mérites fut remise à M. Marant, sous-préfet, à M. Geneviève, ingénieur T.P.E. des ponts-et-chaussées; au médecin commandant Bugard, de la Marine nationale, au capitaine Lesage et au sergent-chef Boitel.


Les 12 et 13 mai, la brigade blindée partit pour la Tchécoslovaquie, laissant bien des regrets parmi les soldats français dont elle avait acquis l'amitié.


Ce n'est que le 18 mai, après bien des tergiversations de la part des Britanniques que les fusiliers-marins purent, conformément à la décision de l'Etat-Major suprême des forces alliées, prendre en charge officiellement le port et ce qui restait des installations et du matériel de la Kriegsmarine.


Aux dégâts causés par les bombes et les obus, les Allemands avaient ajouté des démolitions délibérées des quais, des bâtiments et de l'outillage. C'est, paraît-il, le commandant Karl Schneider qui avait déclenché ces destructions, au début du mois de septembre 1944. La France voulut lui en demander des comptes et un procès lui fut intenté qui s'ouvrit en 1950 à Metz. Schneider fut condamné à mort mais par contumace. On ne sait comment il avait pu s'échapper, ni ce qu'il advint de lui...


Les marins français récupérèrent peu de de chose au port. Ils prirent en compte, toutefois, quatre des fameux engins qu'étaient les sous-marins de poche. Deux de ceux-ci étaient rentrés à la base de Frisius quelques jours avant la capitulation.


Dans le P.C. de l'amiral Frisius, aménagé dans les dépendances bétonnées du casino de Malo-les-Bains, et dans les logements des officiers et marins, il y avait surabondance de mobilier, pris dans les maisons inoccupées. ce fut une tâche complexe que de rassembler ces meubles et ustensiles en des dépôts où leurs légitimes propriétaires seraient appelés ultérieurement à les reconnaître et à les réclamer.


Les britanniques, de leur côté, avaient récupéré 400 têtes de bétail, 775 chevaux (plus une centaine partis avec les convois de prisonniers de guerre allemands vers la Belgique et 120 évacués pour cause de maladie ou malnutrition), 400 voitures hippomobiles, 3.000 tonnes de charbon, 400 tonnes de froment, 200 tonnes d'orge, 800 tonnes de conserves (estimation), 10.000 litres de carburant, 120 voitures et camions, 76 motos, 75 appareils de T.S.F. et divers appareils de transmission, 35 canons légers, 22 canons moyens, 28 canons lourds, 97 canons anti-tanks et 174 pièces de D.C.A.


Ces provisions et ce matériel, assortis de munitions et de petit armement non classé, ainsi que des récoltes à venir (250 hectares d'avoine, froment, orge; 86 hectares de pommes de terrre et 200 hectares de fourrages), furent remis à l'Armée française le 21 mai, quand les Britanniques lui transmirent le commandement de la place.


un rapport précis détaillait les différents articles ci-dessus mentionnés et précisait que que certains autres avaient été conservés par les Britanniques. Une partie du bétail, des chevaux et des chariots devaient être restitués à la Belgique où les Allemands les avaient réquisitionnés.


Sur ce rapport, les Allemands, restés à Dunkerque et donc placés sous la responsabilité de l'Armée française, étaient qualifiés "unités désarmées".


Cette passation du commandement marquait le départ des troupes britanniques. Une compagnie demeura toutefois à Dunkerque durant quelques semaines encore. c'étaient des soldats du génie qui dirigeaient les soldats allemands dans les opérations de déminage aux points essentiels de la place.


Au départ de cette compagnie, le service de déminage, dirigé par M. André Vandenabelle, prit la suite. Dès le mois de décembre 1944, M. Marant, sous-préfet, avait chargé M. Vandenabelle, directeur de la Défense passive, de constituer une équipe de "démineurs-désobuseurs" pour nettoyer le secteur de Gravelines. Le travail fut effectué par 15 hommes qu'une tâche plus longue et plus difficile attendait à Dunkerque. Des prisonniers de guerre allemands, volontaires, étaient employés au déminage. Ils devaient trouver la libération au terme de leur contrat... s'ils n'avaient pas rencontré la mort avant.


Les premiers civils admis à rentrer à Dunkerque après la capitulation allemande, étaient les autorités et les responsables des principales administrations. Quelques jours plus tard, entrepreneurs et commerçants, industriels et transitaires purent obtenir des laissez-passer et venir dans l'agglomération, en vue de remettre leurs affaires en état de fonctionner. Les femmes et les enfants ne pouvaient encore obtenir de laissez-passer.


Dans la ville en ruine, privée d'électricité, lugubre le soir, les conditions de vie étaient précaires? Les pionniers de la remise en marche de la cité s'éclairaient aux chandelles et aux lampes à pétrole dans leurs logements de fortune. La seule boisson qu'ils trouvaient sur place, et encore pas en abondance, c'était l'eau. Les aliments faisaient presque complétement défaut.


A partir du 28 mai, un restaurant populaire organisé par le Ravitaillement général et l'Entr'aide française (qui avait succédé au Secours National) fonctionna au "Coq Blanc", à Rosendaël. On s'y pressait aux heures des repas, dans une atmosphère de bonne humeur, heureux de se retrouver après de longues années d'épreuves dont on entrevoyait la fin.


Un second restaurant populaire s'ouvrit le 29 mai, à l'école des Frères. Les consommateurs s'attablaient dans la grande salle des fêtes, des P.G. allemands s'affairaient à la "plonge".


Il était resté à Dunkerque 3.700 soldats allemands pour assumer, outre le déminage, divers travaux de déblaiement et de remise en état des chaussées. Les démineurs touchaient des rations plus substantielles que les autres. Commerçants et industriels pouvaient demander l'assistance de cette main-d'oeuvre pour débarasser leurs locaux des décombres.


Dans l'ensemble, d'ailleurs, les P.G. allemands semblaient assez satisfaits de leur sort. On les voyait déambuler librement en ville. A part le casque et les armes, ils avaient conservé tout leur équipement et, en apparance, ils ne différaient pas de ce qu'ils étaient durant l'Occupation. Avec leurs uniformes bien entretenus, leurs casquettes et leurs ceinturons, les officiers, parfois conduits en side-car par leurs hommes, paraissaient avoir conservé un rang privilégié, comparés aux civils qui avaient l'air plus infortunés qu'eux.


Impatients de rentrer, les Dunkerquois assiégaient littéralement la sous-préfecture à Cassel, pour obtenir des laissez-passer. Après le 25 mai, les maires furent chargés de la délivrance des sauf-conduits tant désirés. Les rentrées s'éccélèrent après cette date.


En juin, l'hebdomadaire "Le Nouveau Nord", que M. Louis Burnod avait fondé avant la libération de la "poche", publiait déjà des annonces publicitaires de commerçants ayant repris leurs activités. En même temps, le journal quittait ses locaux provisoires de Cassel pour s'installer rue de Soubise.




Bombardés, meurtris, expulsés, les Dunkerquois entreprenaient de refaire leur cité sur ses ruines."

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