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samedi 15 octobre 2011

Fortune de mer: le naufrage des Trois Soeurs, Dunkerque, 29 janvier 1857

In Mme De Gaulle, Récits maritimes, Casterman, Paris, Tournai, 1861



« Que ne nous est-il donné de raconter avec une éloquence digne du sujet le sublime dévouement de trois fils de Dunkerque, trois frères en charité qui donnèrent leur vie pour sauver celles de l’équipage du navire Les Trois-Sœurs ! Ce navire, un chasse-marée, s’était échoué le 29 janvier 1857 sur la plage ouest du port de Dunkerque. Aussitôt que le sinistre fut signalé, M. B. Morel, président de la Société Humaine et plusieurs de ses membres se rendirent sur l’estacade de l’ouest pour aviser aux moyens de sauvetage. Là, ils se trouvaient assez près du navire pour qu’il leur fût possible de lire son nom et de s’entretenir avec l’équipage. Tout semblait présenter les meilleures chances possibles ; le navire avait déployé toutes ses voiles afin d’essayer de profiter de la marée montante pour se dégager du banc de sable sur lequel il était échoué. Malheureusement, il faisait un temps épouvantable, un temps à neutraliser tous les efforts ! O vous qui êtes tranquille auprès d’un bon feu, les pieds dans de chaudes pantoufles, vous faites-vous quelque fois une idée des tourmentes qui assaillent vos semblables aux prises avec les éléments en fureur ?


Le vent soufflait par violentes rafales, la mer rugissait avec rage, l’un et l’autre chassaient le navire vers la côte, le courant le portait à terre et les secousses qu’il subissait faisaient craindre qu’il ne fût bientôt défoncé. La mer continuait à monter et le malheureux chasse-marée, loin de se remettre à flots, ne faisait que s’engager davantage. Le danger était imminent ; il n’y avait pas à balancer ; et l’ordre est donné d’amener un bateau de sauvetage : par suite d’un incompréhensible malentendu, l’ordre n’est pas immédiatement exécuté et le bateau sauveteur se fait longtemps attendre. Pendant cette attente, trop longue pour l’équipage en péril, un mouvement de la mer fit passer le navire assez près de l’estacade pour que les spectateurs pussent habilement lui jeter une corde dont ils retinrent un bout. L’équipage la saisit, y amarra une aussière toute neuve que l’on pût hâler à l’estacade et qui établissaient entre le navire et les assistants une communication de va et vient qui semblait assurer le salut des naufragés, chez qui l’espoir succéda dès lors aux plus cruelles angoisses.


Mais, hélas ! la violence des éléments conjurés devait bientôt rendre inutile le bienfait de cette première tentative ! le navire, après avoir passé si près de l’estacade, fut poussé plus loin, la mer l’envahissait de plus en plus et bientôt l’on pouvait craindre de le voir entièrement submergé. On criait de toutes parts à l’équipage : Sur le gréement de misaine ! Sur l’avant ! lorsque tout d’un coup, l’amarre insuffisante pour supporter l’effort toujours croissant qui la tendait se rompit et échappa à ceux qui voyaient en elle l’espoir de leur salut.


Les vagues furieuses enlevaient de dessus le pont tout ce qui s’y trouvait : mâts, esparres, embarcations, etc. Lancés çà et là dans toutes les directions, ces objets présentent un nouvel embarras et un nouveau danger pour les naufrageants qu’ils frappent et menacent de mettre en pièces. L’un d’eux, le matelot Leport, eut les jambes prises entre la chaloupe et le guindeau ; il devait les avoir brisées, heureusement, il en fut quitte pour de fortes contusions.


Il n’y avait plus de répit probable, il fallait tout de suite sauver les malheureux ou les voir périr ! Cependant, le bateau attendu n’arrivait pas. Quelques-uns des assistants courent en chercher un autre, celui des Ponts et Chaussées qu’ils trouvent au bassin des chasses, le transportent à bout de bras jusqu’au talus sous le fort de Risban et le mettent à la mer. Un combat de générosité et d’héroïque émulation s’élève alors entre de vieux marins, habitués à exécuter de périlleux sauvetages et qui ne veulent pas céder le droit qu’ils croient avoir d’affronter le danger les premiers, et les jeunes gens qui prétendent avoir conquis ce droit en amenant le bateau ; force est à ces derniers de céder devant leurs anciens pour ne pas perdre un temps précieux en discussions superflues.


Cinq hommes : Neuts, Bommelaer, Boleman, Celle et Wiens, embarqués dans le frêle esquif, s’avancent rapidement vers le navire en détresse, vers lequel ils se dirigeaient à force de rames. Ils abordent. D’une main vigoureuse, Boleman saisit une des manœuvres du chasse-marée, et malgré les coups de mer, il retient le canot assez de temps pour que trois matelots puissent y descendre. En ce moment, une lame entraîne le canot qui, fuyant sous les pieds de l’intrépide marin, le laisse suspendu est oscillant au-dessus de l’abime. Sa perte parut inévitable, les assistants sont navrés et lui-même, qui a fait en son cœur le sacrifice de sa vie, réitère la recommandation suprême de son âme à Dieu, lorsque par un bonheur inespéré, la lame ramène l’esquif, et Boleman y prend pied, mais ses forces sont épuisées.


Un nouveau coup de mer emporte le bateau sauveteur bien loin du navire. Ce petit esquif n’obéit plus aux manœuvres de ceux qui le montent. Ils chavirent, les huit hommes et l’embarcation sont éparpillés sur les flots, tantôt ils s’y enfoncent, tantôt ils reparaissent ; puis se réunissent à la coque renversée ils s’y cramponnent avec l’énergie du désespoir et la lame les roule tous ensemble. Pendant cette affreuse lutte, deux de ces infortunés disparaissent pour toujours. Portés par la marée, le canot et les six hommes qui s’y attachent sont arrivés près de l’estacade. Hors d’état de faire aucun effort, quatre d’entre eux sont hissés par le moyen de cordes, mais Bommelaere coule pour ne plus reparaître ; Celle, emporté par les eaux, va se briser contre la jetée de l’est ; Gaspard Neuts, troisième victime entre ces généreux saveurs, ne tarde pas à expirer, quand on le croit sauvé. L’intrépide Boleman, Weins et le matelot Leport, sont les seuls qui restent des huit hommes que ramenait le canot.


Mais le drame n’est pas encore à sa fin : le capitaine Jacob nageait, disputant la vie aux vagues qui l’engloutissent à tout moment. L’un des assistants, François Tixier le voit dans cette périlleuse situation, et, sans écouter les conseils d’amis prudents qui l’engageaient à ne plus se compromettre inutilement sa vie, il se fait amarrer une ligne autour du corps et s’élance au milieu des brisants… Il a vu reparaître la tête du capitaine, il nage vers ce point, l’aperçoit encore… Il avance, il va le saisir par les cheveux, une lame affreuse fond sur lui, l’en sépare et lui ôte la respiration… Toutefois, son énergie l’emporte ; il reprend ses sens et revient avec une intrépidité nouvelle… Il n’est plus temps : le capitaine Jacob a disparu pour jamais !


Ce n’est pas sans aide et sans peine que Tixier parvient à se sauver lui-même. Transi de froid et accablé de fatigue, le vaillant sauveteur ne croit pas sa tâche finie tant qu’il reste encore des malheureux à sauver : il aperçoit deux hommes restés à bord du chasse-marée. Leur perte semble inévitable, la mer, qui monte toujours, passe par-dessus le navire et le gréement. Ces deux malheureux, un matelot et un mousse, poussent des cris de détresse ; ces cris déchirent le cœur de François Tixier, il veut les sauver, et fait partager son héroïque résolution à ses frères Désiré et Jouin, ainsi qu’aux frères Declerck et à Charles Liénard. Ces six jeunes gens vont chercher à deux kilomètres de là, et ramènent aux pas de course un autre canot, qui va peut-être aussi les conduire à la mort. !


Laissons là parler un témoin oculaire, qui rendra mieux que nous les péripéties de ce drame émouvant :


« Deux malheureux, triste reste de l’équipage des Trois Sœurs, mouillés par les vagues, transis par un vent glacial, étaient, l’un le matelot Rio, grimpé dans les haubans de misaine à bâbord jusqu’à la poulie de drisse de cette voile. L’autre, un mousse, enfant de douze ans, paralysé par la peur et glacé par le froid, n’avait pu parvenir que jusqu’à la poulie de candelette de misaine à tribord. Il n’y était mis aussi à califourchon et s’y cramponnait de son mieux. Mais le gréement était lui-même tellement tourmenté par la mer, que la candelette vint à décrocher, et le palan n’étant plus retenu par en bas, devint le jouet des vagues avec l’enfant qui s’y était logé. Cette position était effrayante. A chaque mouvement, l’enfant oscillait d’un côté du mat à un mètre de distance, puis il y retombait et à chaque oscillation on s’attendait à le voir se briser contre la mâture ou tomber mourant dans l’abime tourbillonnant autour de lui. L’assistance avait pu comprendre toute l’horreur de cette situation, lorsqu’elle vit paraitre François Tixier dans le canot ; avec lui sont Jouin, les deux frères Declerck et Charles Liénard, Désiré Tixier n’a pu y trouver place, et, malgré son généreux déplaisir, il a dû rester à terre. Ce second canot est, comme le premier, rapidement hâlé jusques vers le navire, et, par une manœuvre semblable à la première, les sauveteurs arrivent au navire et parviennent à s’y amarrer. Rio, qui a conservé assez de force et qui, d’ailleurs, a moins souffert que l’enfant, son compagnon d’infortune, Rio se dégage promptement de sa poulie, et se laisse glisser le long des haubans dans le canot. Quant au pauvre petit Thomas, il était hors d’état de s’aider : Jouin le remarque… Il n’hésite pas un moment, il saute à bord du navire. Thomas, défaillant, essaie de descendre et veut glisser comme l’a fait son compagnon ; mais il tombe de la poulie sur le pont, placé douze pieds au-dessous. On le croit tué, un cri de détresse s’élève sur toute la ligne de l’estacade » (mémoires de la société dunkerquoise, 1856-1857)


Mais ce pauvre enfant, pour qui priait sans doute une mère, se relève et court vers l’avant, où des bras sauveurs l’attendent… En ce moment critique, une vague de fureur arrive, l’enlève et le lance à dix brasses de l’embarcation. Mais Tixier n’était-il pas là ? Tixier, s’oubliant lui-même, oubliant aussi son frère Jouin, laissé à bord, se met à la recherche de l’enfant qui, grâce à ses efforts, a échappé à la mort pour la troisième fois. Jouin, demeuré seul sur le navire prêt à sombre, Jouin suivant d’un œil ferme et sympathique tous les mouvements de son frère, avant de se préoccuper du danger qui le menace lui-même, montre un courage non moins sublime que celui de François. Mais Tixier put encore revenir et reprendre son frère. Le ciel avait décidé que cette journée comptait assez de victimes, et il n’a pas permis que de tels hommes fussent encore sacrifiés. Quelques jours plus tard, un cortège funèbre et solennel, accompagné du deuil et des larmes de toute une cité, conduisait à leur dernière demeure les corps des victimes qui n’avaient pas pu être retrouvés. L’héroïque Bommelaere n’était pas de ce nombre, ce ne fut que longtemps après que la mère rendit ses restes défigurés et à-demi dévorés par les crustacés. Ce triste sort des trois héros, Celle, Neuts et Bommelaer, dont le généreux dévouement semblait mériter une autre récompense, nous parle bien haut d’une autre vie ; et nous ne saurions douter de Dieu, douter qu’une palme immortelle n’y soit décernée à ces martyrs de la charité, qui n’ont pu avoir pour mobile qu’une impulsion toute chrétienne. »

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