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lundi 10 octobre 2011

le développement urbain antique dans le nord de la France : l'exemple de Boulogne-sur-Mer

BOULOGNE – BONONIA- GESORIACUM



In Ernest WILL « Développement urbain dans le Nord de la France », GALLIA, XX, 1962



Le site de Boulogne n’a jamais été l’objet de fouilles méthodiques ; il n’a même pas été possible de profiter, comme à Amiens, des destructions de la dernière guerre pour préciser nos connaissances très fragmentaires. Toutefois une foule de découvertes fortuites, assez soigneusement relevées au cours du XIXe et au début du XXe siècle, permettent de restituer le visage de la ville antique, au moins dans ses grandes lignes.





L’histoire du site est complexe, mais quelques données littéraires et épigraphiques, que nous a values l’importance de l’endroit, nous fournissent d’abord un cadre chronologique assez précis. Boulogne gallo-romain apparaît pour la première fois dans une lettre de Tibère au sénat et au peuple de la ville phrygienne d’Aizanoi ; nous apprenons que le futur empereur séjourna en 4 de notre ère, au cours d’un voyage vers la Germanie, dans la ville de Bononia. Si, par ailleurs, les déductions de J. Heurgon au sujet d’un texte de Florus dans les pontes drusi sont justifiées, comme on le croira volontiers, le terminus post quem dont nous disposons se trouverait reportées aux années 12 à 9 avant JC. Dans ce texte, la ville est déjà citée sous le nom de Gesoriacum qui lui restera pendant près de trois siècles. Ce premier changement de nom peut correspondre à une organisation nouvelle qu’on peut mettre en relation avec la construction du fameux phare sous Caligula ou alors avec la conquête de la Bretagne par Claude. L’installation de la Classis Britannica à Gesoriacum a dû faire prévaloir cette dernière appellation.



Nouveau changement de nom vers 300 : Gesoriacum disparaît au profit de Bononia. L’épisode de la révolte de Carausius, terminé par la reddition de la ville en 293, se trouve aussi sanctionné en quelque sorte par le vainqueur, Constance Chlore, mais on dira sans doute aussi bien que le changement traduisait une modification brutale des données militaires : c’est la ville haute, Bononia, resserrée dans sa ceinture fortifiée, qui redevient le centre à la place des quartiers de la ville basse réunie sous le nom de Gesoriacum, quartiers dont une partie d’ailleurs fut sacrifiée.



La fin de Bononia oceanensis, comme l’appellent les monnaies, se place au début du Ve siècle. La ville est mentionnée pour la dernière fois comme base de Constantin III, qui y débarqua avec les troupes ramenées de Bretagne. L’entreprise de l’usurpateur, qui fut fatale à la province abandonnée, le fut sans doute tout autant à Boulogne. Bononia est inconnue de la Notitia Dignitatum tout comme la Classis Britannica. Le nom même de Gesoriacum est évincé à jamais et à son emplacement s’élèvera un hameau de Saxons ou de Francs, révélé par le nom germanique de Brequerecque. Le port ne revivra que sous Charlemagne, dans la lutte contre le péril normand.



Cette histoire est donc marquée par l’alternance des deux noms, Gesoriacum et Bononia, alternance qui recouvre un déplacement du centre de gravité : de la ville haute, on passe à la ville basse et vice-versa. Sur ce point, tout le monde est pratiquement d’accord aujourd’hui. Mais si l’identification de la ville haute avec Bononia ne pose pas de problèmes majeurs, la localisation et la délimitation de Gesoriacum ont paru plus difficiles. J’ai discuté ailleurs, plus en détails, de cette question et une présentation plus brève des données et des résultats suffira ici.



Si l’on cherche à définir l’extension de la ville du Haut-Empire, on ne dispose que d’un indice d’une précision relative : cette extension se trouve révélée, comme il arrive ailleurs, en négatif en quelque sorte, par celles des nécropoles et pour ces dernières nous possédons des indications suffisantes pour notre propos. Une première zone de cimetières couvrait, au nord-ouest, les pentes entre les vallons des Tintelleries, et l’enceinte de la ville haute ; elle s’étendait sans doute sur tout le côté nord-est de cette dernière ; quelques monuments bien identifiés attestent l’existence de cette nécropole sous le Haut-Empire. A la même période appartient le cimetière antique fouillé en 1893-95 par le Dr E.T. Hamy à l’emplacement de l’actuel cimetière de l’Est, en un groupement dense, au nord de la rue du Vieil-Atre au nom révélateur. Troisième zone enfin, celle qui bordait de part et d’autre la route de Paris aux portes du faubourg de Brequerecque jusqu’à hauteur de l’abattoir. Ces trois nécropoles permettent de tracer pour la zone résidentielle un rectangle allant du rempart nord-ouest de la ville haute jusqu’au val Saint-Martin au sud-est, de la Liane au sud-ouest au chemin d’Echingen et au front nord-ouest de la ville haute. C’est une superficie qu’on peut évaluer grossièrement à 40-50 hectares et qui couvrait un terrain accidenté et raviné. Que cette zone fut résidentielle est prouvé par les vestiges signalés aussi bien dans la ville haute que dans le quartier de Brequerecque. Mais il convient d’ajouter surtout une remarque importante : la même zone abritait les installations de la Classis Britannica. Des restes certains de constructions et un nombre considérable de briques et tuiles au sigle de la Classis ont été découvert une assez vaste surface au pied de l’angle sud de l’enceinte médiévale. Des documents analogues ont été signalés aussi à l’autre extrémité de la même zone, « au val Saint-Martin ». Ainsi se trouve délimité ce qu’était Gesoriacum : tout le quartier construit et habité en dehors de l’actuelle ville haute.



Mais ainsi se trouve tranché aussi un problème discuté pendant longtemps : celui de l’emplacement du port antique, du moins du port principal, qui doit être cherché dans ce qu’Ernest Desjardins appelait, avec une juste appréciation de la situation, « l’anse de Brequerecque ». Que, contrairement à l’avis de certains, le port ne fût pas installé à la sortie du vallon des Tintelleries, comme ce fut le cas au Moyen Age, est prouvé par toutes sortes d’indices. Une nécropole, nous l’avons vu, s’étendait sur le flanc méridional dudit vallon du côté de la ville haute. Au Bas-Empire, la ville basse, elle aussi entourée de murailles, ne rejoint nullement le vallon en question – ce que fera, au contraire, et par un déplacement caractéristique, le quartier correspondant de la ville médiévale. L’anse de Brequerecque, qui était ensablée comme le reste de l’estuaire de la Liane, était devenue inutilisable au Moyen Age, mais son tracé apparaît encore de façon frappante sur les cartes qui furent dessinées de la ville aux XVIe et XVIIe siècles. Il a fallu, pour que ces faits fussent méconnus, l’obstination très caractéristique de ceux qui ont de la peine à reconnaître un phénomène classique de la vie des sites urbains : le déplacement des centres. L’exemple d’Amiens, tel que nous l’avons reconstitué, en est pourtant une bonne illustration. C’est une autre discussion toute aussi vaine qui a fait rechercher le Portius Itius de Jules César en toutes sortes d’endroits, sauf sur l’estuaire de la Liane – qui présentait en ce temps-là des possibilités disparues depuis ! On placerait volontiers ce port sur la rive gauche de la rivière, du côté où le géographe Ptolémée signale un Ilion akron, nom qui était peut-être celui de tout l’éperon culminant aujourd’hui au Mont-Soleil et sur lequel Jules césar a pu installer son quartier général.



Un aveuglement analogue a sans doute fait méconnaître le caractère véritable de la ville haute du temps du Haut-Empire ; on y reconnaissait une curieuse mixture de quartier résidentiel et de castrum militaire. De fait, le caractère même de quartier résidentiel est suffisamment prouvé par les vestiges découverts au cours du siècle dernier sous l’église Notre-Dame et sur les deux côtés de la rue de Lille : « temple », « balneum » et « édifices religieux ». La liaison de ce quartier avec Gesoriacum était de même en quelque sorte illustrée par les restes de murs qui, dans une cave de la rue Saint-Martin, passaient encore sous le rempart médiéval. Les habitations pouvaient très bien se poursuivre du côté sud-est le long du chemin d’Echingen (rue Boucher-de-Perthes et suivantes), jusqu’à Brequerecque. On peut même penser que les demeures riches recherchaient plutôt les hauteurs que les fonds en bordure de la Liane, et cela de la ville haute jusqu’au Val Saint-Martin.



Une autre donnée, dont on fait traditionnellement état pour la ville haute, est celle du quadrillage romain qui apparaîtrait encore clairement dans le tracé des rues actuelles. Les rues, en effet, rejoignent aujourd’hui, de façon plus ou moins rectiligne, les quatre portes de l’enceinte médiévale représenteraient le cardo et le decumanus du damier antique. Cette façon de voir néglige fâcheusement deux données : le premier concerne le principe même de l’établissement d’un cardo et d’un decumanus. Cette croix de voies principales, avec leurs parallèles d’importance secondaire, a très évidemment présidé au plan d’un certain nombre de villes du Haut-Empire, ainsi à Amiens et sans doute à Bavay, on l’a vu. Mais il parait à peu près établi aujourd’hui que le système fut abandonné au Bas-Empire, où les villes ont tendance à s’organiser autour d’un axe principal. Que dirons-nous donc pour la ville moderne de Boulogne, qui se rattache très directement, dans sa délimitation, à celle du Bas-Empire précisément. Comment peut-elle conserver l’image d’un cardo et d’un decumanus qu’elle n’a connu ni au Haut-Empire ni au Bas-Empire ?



L’arbitrage des vues traditionnelles n’est pas moins flagrant quand nous abordons la seconde donnée : le problème des portes. Pour l’une d’entre elles, celle des Dunes, on peut croire qu’elle n’a pas existé pendant l’Antiquité, où elle était pratiquement sans utilité. La ville haute du Haut-Empire possédait nécessairement deux portes : l’une menant vers la ville basse, l’autre menant vers le dehors, sur la route de Calais et sur celle de Paris. Pour celle-ci, un emplacement proche de la Porte Gayole reste probable, proche puisqu’il semble que cette porte, aussi bien que la muraille adjacente, ne remonte pas plus haut que Philippe Hurepel. Et la même fate convient au rempart sud-ouest actuel avec la Porte des degrés : rien ne prouve que la communication entre ville haute et ville basse se soit trouvée dans l’Antiquité, non pas à l’emplacement, mais dans l’axe simplement de cette Porte. Quant à la quatrième ouverture, celle la porte Neuve (ou de Calais), son nom même trahit une origine non antique.



Il vaut mieux renoncer au cardo et au decumanus chers à la tradition locale. Cependant, un examen du plan de la ville haute actuelle fait apparaître quelques particularités qui méritent de retenir l’attention. Voici d’abord l’orientation de l’église Notre-Dame, si curieusement en oblique par rapport à la muraille nord-est de l’enceinte – qui, elle, englobe ce côté un noyau antique. Sans doute cette orientation pourrait-elle trouver son explication dans les phases diverses, et peut-être assez récentes, que connut cet étrange édifice. Mais la vérité est que la même orientation se retrouve apparemment de l’autre côté de la rue de Lille, dans le départ de la rue de l’Oratoire et dans celui de la rue Saint-Martin (dont les cours se trouvent infléchis ensuite vers la Place ou vers la Porte Gayole). Dans la même région aussi, une orientation perpendiculaire est donnée par les rues du château et de la Balance, comme naturellement aussi par le Parvis Notre-Dame, et aussi, semble-t-il (le fait serait des plus remarquables), par la rue d’Aumont qui mène à la Porte Gayole. Ce dessin orthogonal et divergeant avec obstination de l’orientation de l’enceinte surprend évidemment ; il peut trouver son explication dans des survivances plus anciennes, qui remonteraient au Haut-Empire. Ce qui a pu assurer sa conservation locale, c’est la persistance d’un ou de deux monuments importants, qui n’ont pu être ruinés de fond en comble par les barbares du IIIe siècle. Le fait mérite d’être signalé et, en attendant d’autres découvertes favorisées par la chance, on peut le noter avec les réserves nécessaires sur le bien-fondé desquelles nous avons-nous même attiré l’attention (…) à propos d’Amiens.



Si ces observations venaient à être confirmées, nous aurions encore la preuve de l’existence à Boulogne même d’un plan à damier. Ce plan aurait dépassé naturellement les limites étroites de l’enceinte actuelle, en direction du sud-est notamment ; le chemin d’Echingen a quelques chances de répondre à la même orientation générale. Pour le reste cependant, il n’est nullement assuré qu’un damier uniforme ait englobé toute la future ville basse ou encore le quartier de Brequerecque situé autour du port : des nécessités pratiques ont pu ou même dû entraîner dans ces secteurs des orientations particulières. C’est précisément le rôle qu’a pu jouer le port dans l’élaboration du plan urbain qui nous échappe aujourd’hui le plus complétement. Ce qui reste certain seulement, c’est que ce port a donné à l’agglomération un développement analogue à ceux que nous avons rencontrés précédemment pour les deux chefs-lieux de civitas que furent Amiens et Bavay. »

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