La suite d'Histoires du Nord ...

lundi 3 octobre 2011

mai 40 : un pilote anglais raconte Dynamo dans les airs


In Hector BOLITHO « Mission exécutée », collection Ciel et terre, Charlot éditions, Paris 1946



« L’autre groupe, le 605e, part pour le Sud demain et l’on nous dit que nous en aurons un autre venant de France. Je ne puis le croire. Les groupes ne peuvent pas déjà revenir, à moins, naturellement, qu’ils aient subi des pertes terribles. Je souhaite tellement qu’ils nous envoient là-bas où je sais que nous ferions du bon travail.


J’apprends que Dickie a fait des étincelles, vous voyez comme ces hommes que l’on considère toujours comme de mauvais garçons font des prouesses. Il aura fallu une guerre pour convaincre les vieux messieurs de Whitehall. Vous souvenez vous que Dickie a failli se faire mettre à pied pour avoir volé trop bas ? Le même vol à basse altitude semble lui avoir rendu service. J’ai rencontré plusieurs garçons de groupe de Walter Churchill, tous débordants d’histoires de la Belgique, ils disent tous que Dickie a fait des merveilles. Au cours des dix premiers jours de l’invasion de la Belgique et de la Hollande par les Allemands, son groupe descendit entre soixante et soixante-dix boches. Dickie a même été fait prisonnier le deuxième jour. Il fut blessé le premier jour mais il continua son travail. Cela lui ressemble bien. Le lendemain il descendit deux avions et fut ensuite touché par la D.C.A. allemande. Il atterrit dans un champ et demanda son chemin à un homme qui lui dot d’aller jusqu’à des tanks belges qui se trouvaient tout près. Dickie a été trop crédule et, accompagné d’un officier belge, il se dirigea sur les tanks armé d’une mitrailleuse. Les tanks étaient allemands et la mitrailleuse ne fut pas très utile. Dickie portait un pardessus et les boches ne se sont pas aperçus qu’il était des nôtres. Ils l’ont enfermé dans une grange avec des réfugiés. Voici maintenant le trait qui le caractérise si bien. La grange avait une fenêtre tout en haut. Dickie grimpa le long du mur pour regarder au dehors. Il a toujours eu de la chance. Il y avait une échelle sous la fenêtre, il l’enjamba tranquillement, fit dix kilomètres à pied, puis de l’auto-stop avec des Belges et le lendemain il était de retour à sa base, prêt à se battre de nouveau.



31 mai


Un mot en hâte. Nous retournons aujourd’hui à ce cher vieux Tangmere, pour aider à l’évacuation de Dunkerque. Je décolle dans une heure. Nous n’avons pas beaucoup de temps pour emballer et tout le monde est un peu énervé. Les rampants sont ravis, ils adorent Tangmere, ils sont un peu dépités quand d’autres s’y trouvent. Crackers Carswell, notre deuxième Néo-Zélandais, qui tomba à la mer il y a environ un mois, est sorti de l’hôpital aujourd’hui. Lors de sa chute, il est allé au fond de l’eau et il a réussi à sortir de son avion, c’est incroyable. Il en réchappa néanmoins et l’un des navires qu’il protégeait le repêcha. Il chante toujours des chants de guerriers maoris quand il est un peu paf, nous n’y comprenons riens, alors nous l’appelons « Crackers » [NdE : dingo] ; il a une idée fixe à propos de la propreté de ses mains, il les lave tout le temps ; il est ravi que nous déménagions car il n’a pas encore eu l’occasion de taper sur le boche. Je viens d’apprendre par l’officier de renseignements du camp que le groupe 605 est parti d’ici pour couvrir l’évacuation de Dunkerque. La nouvelle nous est parvenue qu’ils ont perdu presque tous leurs types le premier jour, y compris leur commandant, Georges Perry.


J’ai honte de penser que j’ai eu la moindre pitié en descendant mon premier boche. Il y avait tant de braves types au 605e et j’avais beaucoup d’amis parmi eux, et la plupart ont disparu. »


* * *


Le 5 juin, nous eûmes tous deux vingt-quatre heures de répit, moi avec mes classeurs à Whitehall et John après avoir joué son rôle dans l’étonnante victoire morale de Dunkerque.


La journée était belle et nous la passâmes au jardin dans l’Essex.


Je n’ai connu personne aussi capable que John de se jeter corps et âme dans l’aventure du moment. Je restais silencieux et étonné en le voyant entrer dans la maison, mettre de vieux vêtements puis se promener dans le jardin qu’il avait aidé à créer et qu’il aimait tant. Il vint jusqu’à Debben à bord de son Hurricane. Norman, notre jardinier, fut si ému quand je lui dis que John arrivait, qu’il siffla pour la première fois de sa vie autant que je puisse m’en souvenir. « C’est un fier moment pour nous, dit-il, d’avoir un héros à la maison ». John était rentré de Dunkerque la veille à sept heures du soir, l’évacuation était terminée. Moins de vingt minutes après son arrivée dans la maison, il se promenait dans le jardin, critiquant un peu trop et m’assurant que de Londres je pouvais facilement faire un saut de temps en temps, afin de m’assurer que chaque pouce du terrain était utilisé. L’aisance avec laquelle il passait de son rôle de pilote à son rôle initial de fils de fermier me stupéfiait. Nous ouvrîmes une bouteille de Bordeaux au dîner pour fêter son retour. Maintenant qu’il y a un locataire dans la maison et que tous les petits objets que nous aimons sont nettoyés et astiqués par des mains étrangères, ce dîner a une valeur sentimentale. J’aime que la verrerie ait le brillant du cristal et que le linge de table soit éblouissant. Le rite du diner est pour moi une habitude agréable. Mais tout cela appartient à la paix que nous avons perdue et que nous ne retrouverons peut-être jamais. Nous fîmes de ce diner une fête. Les cendriers grecs en argent étaient sur la table, il y avait des bouteilles de porto et de madère qui luisaient dans l’ombre derrière nous, à côté de gros fruits rouges. John s’était distingué, il fallait célébrer son retour.


Tant de choses s’étaient passées dans son âme et il avait tant d’autorité tranquille dans la voix que j’avais l’impression d’être un écolier écoutant un vieux soldat. Il venait d’abattre deux avions ennemis et n’y avait même pas fait allusion la veille en me parlant au téléphone.


Le 43e groupe avait reçu l’ordre de participer à l’évacuation de Dunkerque pendant les derniers jours. Je notai l’histoire quand John me l’écrivit plus tard.


« Le premier jour de notre patrouille au-dessus de Dunkerque, nous décollâmes de Tangmere au petit jour. Je n’oublierai jamais la masse de ballons tout le long de la Tamise depuis Londres ; nous les apercevions au loin, scintillant dans la lumière du matin. Ils étaient si rapprochés qu’ils semblaient former une ligne continue comme des navires de guerre argentés, en suivant les anneaux du fleuve. Nous déjeunâmes à Manston et nous attendîmes l’heure de la patrouille à côté de nos taxis. Nous étions étendus dans l’herbe en train de lire les journaux et je suis tombé sur un entrefilet annonçant que ce brave George avait obtenu la D.F.C. [ndHDN2 : Distinguished Flying Cross]. Il était là, allongé à côté de moi, et j’ai réalisé, je ne sais comment, par une sorte d’instinct, qu’il avait lu aussi et n’en avait soufflé mot.


Je le félicitai et il me répondit : « Dieu sait pourquoi je l’ai obtenue. Aucune décoration ne pouvait me faire plus plaisir. » George est un type extraordinaire et il la mérite bien. Derrière ses manières lentes et calmes se cachent un grand courage et un esprit remarquable. A notre retour de patrouille il demanda à son ordonnance d’acheter un ruban de D.F.C. pour sa vareuse et l’imbécile acheta un ruban de D.F.M. [ndHDN2 : Distinguished Flying Medal] par mégarde. George le porta sans même s’en apercevoir jusqu’à ce que nous lui fissions remarquer. C’était trop gentil.


«Ce premier matin nous fîmes route au-dessus de la mer jusqu’à Dunkerque. Le 43e groupe volait au-dessus et derrière. Nous survolâmes la mer au-dessus des nuages et ne vîmes rien de l’évacuation qui s’effectuait en bas. Mais la fumée des réservoirs de carburants était venue jusqu’à Tangmere et nous savions à quoi nous attendre. Nous avions senti l’odeur dans le Sussex en la traversant. Vous pouvez voler de Brighton à Dunkerque sur la traînée de fumée. Suivez-là et vous trouverez Dunkerque à l’autre bout. Tout le port de Dunkerque semblait être en feu. Les torpilleurs avaient un air irréel en sortant de derrière le rideau de fumée, enfoncés dans l’eau et lourdement chargés de troupes. Je survolais la mer à une altitude d’environ trois cents mètres et de là, je voyais les navires en bas. La « Belle de Brighton », des bateaux munis de roues à aube et ce genre de joyeux petits navires que le voit à quai dans les villes de la côte le dimanche après-midi. Des centaines de bateaux : barques de pêche, vedettes, embarcations de la Tamise et des files de you-yous remorqués par de plus grands bateaux, tous bourrés de troupes. Il y avait des gens debout dans l’eau et d’énormes entonnoirs de bombes dans le sable, et de longues lignes d’hommes et des groupes assis qui attendaient sans doute des embarcations. Sur les plages il y avait des épaves de navires de toutes les tailles qui émergeaient de l’eau. J’ai vu un torpilleur coupé en deux par une bombe ! Un Junkers 87 est venu très bas au-dessus de l’eau pour lâcher la bombe, on avait l’impression qu’il allait s’écraser sur le torpilleur. C’était affreux. Dieu merci, il fut descendu un peu plus tard. Je vis le torpilleur se fendre par le milieu, je vis aussi des hommes sauter en parachute, des avions endommagés et tomber dans l’eau, sur la plage et plus loin dans les terres.


Au cours des patrouilles de la première journée, nous étions neuf du même groupe à suivre une route sinueuse au-dessus de la côte entre trois et six cents mètres d’altitude. Nous faisions trois kilomètres au-dessus de la mer et ensuite trois kilomètres au-dessus de la terre.


Tout d’un coup je m’aperçu qu’il y avait autour de moi plus d’appareils que quand nous traversâmes la Manche. C’était inquiétant. Un groupe de Messerschmitt 109 s’était joint à nous et s’était tranquillement collé à notre patrouille en attendant le moment d’attraper un traînard. Il y avait de quoi être secoué ! Dès que je les reconnus, je les signalai à mon chef de patrouille. Dans le Nord, nous n’avions eu à faire qu’à des bombardiers. Avant que le commandant n’ait eu le temps de donner l’ordre d’attaquer, un Messerschmitt isolé piqua droit sur lui et la bataille se déclencha. Nous choisîmes nos adversaires tandis qu’une escadrille de nos chasseurs volait à faible altitude pour protéger les navires. Après avoir évité plusieurs boches qui me cherchaient par-dessous, j’en pris un en chasse et j’ouvris le feu. Nous volâmes de-ci de-là, descendant à une altitude de quinze cents mètres. Pendant qu’il était en piqué, je réussis à lui envoyer une bonne rafale et il se brisa comme s’il était en carton. Il tomba en flammes sur un terrain de golf. Je repris de l’altitude et découvris que de nouveaux chasseurs allemands, des Messerschmitt 110, encore inconnus, s’étaient joints à la mêlée. Je me mis derrière l’un d’eux, il tirait sur un hurricane que pilotait Crackers. J’étais si près de lui quand je tirais sous la rafale son empennage s’envola dans les airs. Crackers flambait aussi, mais il sauta en parachute et il fut ramené par un torpilleur deux jours plus tard.


Ensuite je piquai vers la mer et pris le chemin du retour. Je croyais que tout allait bien mais je commis une erreur idiote. Dans l’énervement général, je pris la direction de Calais au lieu de prendre celle de Douvres. En m’en apercevant je virai de bord, me croyant seul pour le voyage du retour. Mais je regardai derrière moi et m’aperçus qu’un avion ennemi me suivait, nous n’étions pas à plus d’un mètre au-dessus de l’eau, je naviguai en zig-zag pour éviter les balles. Dieu me fut clément. Nous continuâmes ce voyage fou, zigzaguant au ras de l’eau, et il me poursuivit jusqu’à huit kilomètres de Douvres, où il vira de bord et repartit chez lui. C’était notre premier combat contre plus de cinq appareils à la fois… Notre premier combat contre des chasseurs, nous en descendîmes neuf, plus deux autres probables, et nous en perdîmes deux nous-mêmes. »

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