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lundi 10 octobre 2011

MOYEN AGE : LA VILLE MARCHANDE (Pierre DEMOLON)

In GOUDINEAU Ch. & GUILAINE J.(s.d.) – DE LASCAUX AU GRAND LOUVRE – Archéologie et histoire en France – Edition Errance, 2e édition, 1991



« Du portus à la ville marchande


A partir du IXe siècle, et notamment dans le Nord de la France, se développent des portus, lieux d’accostage de bateaux, qui donnent naissance à des quartiers commerçants ou à de petites agglomérations (vicus). Tel est le cas à Quentovic ou Dorestad (Pays-Bas). Mais ces places ne sont pas réellement des agglomérations. Lieux de passage, de prélèvement de taxes, elles peuvent devenir un enjeu politique et en subir toutes les vicissitudes. L’histoire du Moyen Age révèle la création rapide de centres « urbains » de première importance, mais aussi des régressions, d’intenses périodes d’activités artisanales et commerciales, puis des abandons irréversibles.


Cependant, lorsque les portus sont la matérialisation d’une région active, ils sont fréquemment à l’origine de villes du Moyen Age : Valenciennes sur l’Escaut, Tournai, Dinant, Namur et Huy sur la Meuse…


Rapidement, ces centres de concentration de population s’entourent d’une enceinte à la valeur symbolique, se dotent de bâtiments collectifs, de maisons de villes et de halles.


Avant les XIIe et XIIIe siècles, les matériaux et les techniques de la construction urbaine sont à base de bois, de chaume et d’argile qui ne différencient pas le bâti urbain du bâti rural, du moins pour les bâtiments d’habitation. Seules les installations d’artisanat diversifié et de commerce font la différence : la ville n’a de sens en effet que si elle est marchande et prospère.



A l’abri du pouvoir politique


Centre marchand, la ville est l’objet de convoitises du pouvoir. Mais pour se développer et se consacrer aux affaires, les bourgeois ont besoin d’être libres et de s’administrer : avoir l’autonomie de gestion mais non la charge d’organiser la défense. Les tensions vont se multiplier jusqu’aux XIIe et XIIIe siècles, époque à laquelle les bourgeois obtiendront des chartes communales.


Malgré ces accords, la méfiance est de règle. Le château seigneurial, souvent situé dans un angle de l’enceinte urbaine, tourne ses défenses aussi bien vers l’extérieur que vers l’intérieur, vers la ville. Les conflits, notamment sur les droits de justice, sont nombreux et fréquents. Progressivement, on assiste à une bipolarisation entre la ville « haute », enfermée dans son « castrum primitif » associant la tour féodale et le pouvoir religieux, et la ville « basse » où règnent les bourgeois, presque sans partage.



Le domaine des bourgeois


La ville est économiquement un centre de consommation en raison de la densité de sa population et du nombre de non-producteurs parmi ses habitants. Sa vie dépend donc de son approvisionnement par la campagne avoisinante.


Le marché prend toute sa signification et en tire son importance : marché aux grains, aux légumes, aux poissons, aux bestiaux. Ils sont jumelés, groupés ou individualisés. Ils font l’objet d’une surveillance (par les eswardeurs) et d’une législation tatillonne (les bans). La fouille d’une partie de la Grand-Place de Lille, avec ses nombreuses installations d’étalages semi-permanents donne une image bien différente de celle des peintures et des gravures flamandes, où la place est un vaste espace vide. Quant aux foires, les fouilles n’en ont pas trouvé de témoins directs.



Quel commerce ?


Le premier marché est celui du grain. Ce commerce nous est connu par les comptes des villes ou les bans. Même su le contexte encore rural de certains quartiers de villes montre des silos enterrés, le reste de la production est présenté sur les marchés, généralement en sacs ouverts et qui ne possèdent pas de plomb d’identification, seule trace matérielle que les fouilles pourraient éventuellement découvrir.


L’autre production exportée en grande quantité est évidemment le drap, spécialement dans les villes du nord où les halles aux draps, en général semi-enterrées, sont à proximité où à l’intérieur des halles échevinales. Ces draps, munis de plomb de reconnaissance à partir des XVe et XVIe siècles, sont diffusés à travers toute la Flandre, les Pays-Bas et une grande partie de l’Angleterre.


L’archéologie trouve généralement peu de traves de ce négoce, si ce n’est exceptionnellement l’ensemble des lieux de fabrication. C’est ainsi qu’à Douai, un ensemble de parcelles d’habitation et d’ateliers des XIIIe au XVe siècles ont mis en évidence les vestiges de quelques fours destinés à chauffer l’eau nécessaire à la teinture et au blanchiment des draps. On trouve aussi les fosses de rinçage et les biefs de dérivation pour amener l’eau de rivière, grâce à des écluses, jusqu’aux installations artisanales.


Un autre domaine, objet d’un négoce actif, concerne la boisson et spécialement le vin, qui est importé parfois sur de très longues distances. C’est ainsi qu’à Saint-Denis, un cellier enterré a été récemment découvert. On y accédait par un escalier, et il était construit en bel appareil de pierre. Il est daté du milieu du XVe siècle, et ses deux extrémités aboutent les rues du Grand Pichet et du Petit Pichet !



Le négoce au quotidien


C’est le marché plus spécialement régional ou local qui draine les quelques dizaines de kilomètres aux alentours d’une ville. Il porte notamment sur les bestiaux : la fouille de certaines places publiques a montré des traces d’abreuvoir et d’enclos pour des ovicapridés (Douai). Pour les autres commerces, les traces archéologiques montrent essentiellement les déchets des artisans-commerçants que sont les dinandiers, les tanneurs, les cordonniers savetiers – qui ressemellent sur place les chaussures et dont on trouve les fosses-dépotoirs remplies de milliers de chutes de cuir -, les potiers, etc. Certaines maisons urbaines avec ouvroir-échoppe donnant sur la rue témoignent de cette activité quotidienne. A la fin du XVe siècle, des quantités importantes de jetons à compter (dits jetons de Nuremberg) sont les témoignages les plus éloquents d’un commerce urbain très actif. »

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