La suite d'Histoires du Nord ...

mercredi 5 octobre 2011

Philippe le Bon, le Grand-Duc d’Occident



In Emmanuel Bourassin – Les chevaliers, splendeur et crépuscule (1302-1527) – Tallandier, Paris, 1995


« Philippe le Bon, le Grand-Duc d’Occident : nul en Europe n’eût songé à lui disputer ce titre glorieux. « Je veux que l’on sache que, si je l’eusse voulu, j’eusse été roi » aimait-il à répéter, et c’était vrai. En octobre 1422, lorsque le jeune Henri VI avait été proclamé roi de France et d’Angleterre, il s’était bien gardé de lui prêter hommage ; le traité de Troyes était pourtant en grande partie son œuvre. Quand le petit souverain sera sacré à Paris en décembre 1431, il dédaignera de remplir à son sacre son rôle de premier pair laïc de France. Au parlement d’Arras, le 20 septembre 1435, il se réconciliera solennellement avec Charles VII, l’une des clauses de l’accord stipulera qu’il serait exempté sa vie durant de tout hommage-lige envers son seigneur. Dans ses immenses domaines, Philippe le Bon était maître après Dieu. Nicolas Machiavel qui écrivit sont traité « Le Prince » cinquante ans après la mort du troisième Valois de Bourgogne n’a jamais fait référence à cet homme subtil qui sut si bien donner le change et fut le plus habile des « prémachiavéliques » (nous appelons ainsi les adeptes de la morale de l’efficacité appliquée sans égard pour les serments et la foi jurée). Pour les cours européennes, Philippe était le parangon de la chevalerie. « et parlait son visage, ce semblait disant : je suis prince » écrit avec admiration son biographe Georges Chastellain. « Prouesse » et « largesse » paraissaient être ses maîtres mots. Malgré ses terribles accès de colère, il était très aimé de ses serviteurs et, finalement, de ses peuples qui l’appelaient « le bon duc Philippe ». Mais derrière cette magnanimité de façade se cachait la subtile rouerie d’un homme qui ne reculait devant rien pour accomplir ses desseins. Il dépouillera son neveu, le comte de Nevers, de son héritage : l’opulent duché de Brabant et réduira au désespoir la malheureuse Marguerite de Bavière. Les fiefs patrimoniaux de l’imprudente, les comtés de Hainaut, de Hollande et de Zélande vinrent compléter l’empire bourguignon du nord. Enfin, Philippe le Bon restera devant l’Histoire le prince qui avait laissé vendre Jeanne d’Arc aux Anglais ; il était assez redouté de ses alliés pour s’épargner cette vilenie. Néanmoins le prestige du duc de la Toison d’or, du prodigieux tornéor des pas d’armes, du généreux mécène des frères Van Eyck et des autres maîtres de l’Ecole flamande, rayonne encore. Dans la Belgique actuelle, il est peu de villes qui ne lui aient dédié une place ou une rue.




La création de l’ordre de la Toison d’or, à la fabuleuse histoire, a fait beaucoup pour sa gloire. En ce mois de janvier 1430, Philippe le Bon, qui avait été deux fois veuf, épousa à Bruges, au milieu d’une pompe inouïe, l’infante Isabelle du Portugal. Le duc de Bourgogne avait d’innombrables maîtresses (« estoit durement lubrique et frêle en cet endroit » avoue Georges Chastellain) ; toutefois il décida de dédier à la jeune épousée le nouvel Ordre qu’il allait créer : la devise de la Toison d’or serait en effet : Aultre n’auray Dame Isabeau tant que vivray (« jamais devise ne fut menteuse » écrit Michelet.) A la création de cette institution chevaleresque, le duc décida d’apporter tous ses soins : il devrait éclipser le prestigieux ordre de la Jarretière lui-même. Les gentilshommes du XVe siècle étaient assez versés dans la mythologie pour identifier la référence : le héros Jason avait débarqué en Colchide à la tête de ses argonautes pour conquérir la fabuleuse Toison d’or ; il avait terrassé le monstrueux serpent qui la gardait avec l’appui de la magicienne Médée. Plus tard, les clercs de l’entourage de Monseigneur (ils trouvaient cette référence bien scabreuse) substituèrent à la légende grecque l’histoire plus édifiante du juge biblique Gédéon et de la toison miraculeuse ; cette allusion au livre saint leur semblait plus rassurante. L’ordre de la Toison d’or devait compter vingt-quatre chevaliers, le duc grand maître étant le vingt-cinquième, plus quatre officiers du chapitre, le chancelier (Jean Germain, évêque de Nevers), le trésorier, le greffier et le héraut, Jean Lefèvre de Saint-Rémy, gentilhomme de bonne maison, qui, selon la coutume, recevra le nom de l’Ordre comme sobriquet. (On l’appellera donc le roi d’armes « Toison d’or ».) Les quatre officiers d’armes mirent beaucoup d’application à la rédaction des soixante-six articles qui devaient régir la nouvelle institution chevaleresque. Si le duc, souverain maître, n’avait pas de postérité mâle, le titre et les privilèges y afférant devaient revenir à sa fille. Les chevaliers devaient être reconnus comme « gentilshommes de nom et d’armes » ayant « bon et vrai amour » pour le souverain maître de leur Ordre. La fraternité devait régner parmi eux. Les statuts énuméraient le cérémonial des chapitres et des élections ; ils recommandaient aux chevaliers le droit d’inquisition (enquête) auquel, plus tard, Charles le Téméraire lui-même n’échappera pas. En principe l’inamovibilité des chevaliers leur était reconnu, mais trois « cas reprochables » pouvaient les faire bannir de l’ordre : l’erreur dans la foi ou l’hérésie, la trahison ou la félonie, la fuite devant l’ennemi (comme les statuts du défunt ordre de l’Etoile). C’est ainsi que le prince d’Orange qui, à la bataille d’Authon avait fait une retraite honorable (elle sauvait son armée) ne reçut jamais malgré ses insistances réitérées le collier de la Toison d’or.


Le pendentif de ce collier était le fameux mouton de Colchide (ou de Judée). Les fusils (briquets à feu) entrecroisés, emblèmes personnels du duc, figuraient, gravés sur des plaques d’or, dans ce joyau finement ciselé. Les chevaliers portaient de longues robes cramoisies et des chaperons de même couleur. Avant de clore les fêtes nuptiales de Bruges, Philippe le Bon avait annoncé solennellement qu’ « il avait empreint et mis sus le très noble ordre de la Toison d’or ». A la fin de l’année suivante, le jour de la Saint-André, patron de la Bourgogne, il tiendrait à Lille le premier chapitre de ses chevaliers. Ainsi fut fait : cette année 1431 qui avait connu le supplice de Jeanne d’Arc à Rouen et la victoire des Bourguignons à Bulgnéville, verra aussi l’apothéose de Philippe le Bon. Le Grand-duc d’Occident avait finalement arrêté le nombre des chevaliers à trente et un. Si les vingt-quatre premiers membres du chapitre avaient été nommés à la discrétion du souverain maître, il fut décidé que les six autres seraient choisis par élection. Mais, sur ces entrefaites, l’un des confrères, Robert de Masmines, était mort. Ce fut donc sur un service funèbre solennel que s’ouvrit le chapitre de Lille, en cette fête de Saint-André. Pendant plusieurs jours, longs offices chantés, homélies, pieuses cérémonies et plantureux festins alternèrent sans relâche. Après la messe de Notre-Dame, les chevaliers entrèrent en séance. On procéda à l’élection de Simon de Lalaing et de Frédéric de Meurs. A l’issue de ce chapitre, le 27 novembre, Philippe le Bon promulgua publiquement les statuts de son Ordre. L’armorial du roi d’armes Lefèvre de Saint Rémy nous restitue les pompes du magnifique tournoi qui clôtura les fêtes de Lille. Tous les chevaliers de la Toison d’or y sont minutieusement représentés ; les armoiries qui ornent leurs cottes d’armes se répètent sur les caparaçons de leurs chevaux. Le deuxième chapitre de l’Ordre se déroula à Bruges en 1432 et le troisième à Dijon en 1433. Dans les années qui suivirent, les assemblées s’espacèrent quelque peu, mais elles furent toujours le prétexte de fêtes pompeuses et de réjouissances princières.


Ce sera dans cette atmosphère fastueuse et raffinée que s’épanouira a mode des « pas d’armes à tous venants ». On appela ainsi des tournois à thèmes empruntés aux traditions légendaires de la chevalerie ; ils étaient entourés de toute une mise en scène à la fois somptueuse et naïve qui eut bien étonné les contemporains de Guillaume le Maréchal, fameux tornéor surnommé au XIIIe siècle « le meilleur chevalier du monde ». Le premier pas d’armes, à notre connaissance, fut celui que Pierre de Beauffremont, seigneur de Charny, soutint en 1443 à Marcenay, village proche de Dijon ; on l’appela l’ « arbre de Charlemagne » et il se déroula sous les yeux des ducs de Bourgogne et de Savoie. Le seigneur de Charny, « grand et puissant chevalier » y affronta à la hache d’armes le chevalier espagnol de Saavedra. Charles VII, piqué d’émulation, donna lui-même un pas d’armes en 1445, en l’honneur des épousailles de Henri VI d’Angleterre et de Marguerite d’Anjou, sa nièce. Le souverain Valois y jouta en personne et sa maîtresse bien-aimée, Agnès Sorel, parut dans la lice, si l’on en croit les chroniques, revêtue d’une armure d’or. Le succès et l’amour avaient réveillé le « roi de Bourges ». Ce dernier jalousait le duc de Bourgogne ; il constatait non sans amertume que la cour de France semblait provinciale. « Saint Jean ! Saint- Jean ! soupirait-il, beau-frère est mieux servi que nous. » Il n’y avait nul chevalier qui fit autant honneur à la cour du duc Philippe que messire Jacques de Lalain. « Jacquet » (ainsi l’appelait-on) était issu d’une des meilleures maisons seigneuriales de Flandre. Il était beau, pieux, courtois, magnifique et généreux. Bref, ses contemporains voyaient en lui la réincarnation du preux Galaad. Jacquet était si séduisant qu’aux fêtes de Chalon, où il était l’hôte de Charles VII, il tourna la tête de la Duchesse d’Orléans, la coquette Marie de Clèves, et de la duchesse de Calabre, la belle-fille du roi René. Chacune des deux grandes dames voulait l’avoir pour son « passe-temps » particulier, mais il semble, proteste Lefèvre de Saint-Rémy, le biographe de « Jacquet », que ce dernier garda sa vertu. Le beau seigneur allait d’une cour à l’autre ; il ne se montrait qu’escorté de pages et d’écuyers vêtus de blanc des pieds à la tête. Son énorme fortune lui permettait de mener un train princier. En 1445, Philippe le Bon tint le chapitre de la Toison d’or à Gand ; Jacquet Lalain y combattit à pied et à cheval cintre le chevalier espagnol Jean de Bonifas. Le « pas d’armes de la Pèlerine », tenu à Saint-Omer en 1446 par Jean, bâtard de Saint-Pol, seigneur de Haubourdin, dura six semaines pleines. Sous les yeux du duc et de la duchesse de Bourgogne, et de leur fils, le jeune comte de Charolais, déjà « bouillant de chevaleresque désir », six nobles tornéors, les « Pèlerins » s’affrontèrent dans les lices. Ils avaient entre eux fondé une emprise d’armes, association temporaire de chevaliers pour un tournoi. L’institution chevaleresque pouvait encore fleurir si elle trouvait de tels champions ! Pourtant les manants de Flandre se rebellaient souvent contre leur seigneur : ils se trouvaient non sans cause, écrasés d’impôts et de taxes. En 1437, les Brugeois avaient failli écharper le duc Philippe. Quatorze ans après éclata la grande révolte de Gand qui occasionna tant de deuils et de malheurs ; elle dura deux ans. Au printemps 1453, Jacquet de Lalain était l’un des chefs de l’armée bourguignonne qui assiégeait la petite cité de Poucke. Le remords tenaillait l’âme du jeune chevalier, il avait, sur ordre du duc Philippe, incendié la ville d’Audenarde et cela lui avait crevé le cœur. Au matin du 4 juillet 1453, Jacquet se confessa à un frère prêcheur et lui avoua ses tourments : avait-il un pressentiment de sa fin prochaine ? Pendant qu’il s’entretenait avec le grand bâtard de Bourgogne et Adolphe de Clèves, un boulet de pierre tiré par un « veuglaire » (petit canon) vint frapper le pavois derrière lequel les trois seigneurs s’abritaient. Un gros éclat de bois s’en détacha et atteignit Jacquet de Lalain, lui enlevant « un coin de la tête et une partie de la cervelle ». Ainsi le preux Galaad n’avait-il pas péri, les armes à la main, affrontant en combat loyal un chevalier de haute naissance. Un vil manant, dont le nom restera inconnu, avait mis le feu à un perfide engin de guerre qui avait semé la mort : n’était-ce pas là un nouveau signe des temps ? Le duc et toute sa baronnie pleurèrent amèrement cette fleur de chevalerie fauchée en pleine jeunesse. Jacquet de Lalain avait au moins dans son cœur pur les sentiments d’un vrai preux, mais dans ce milieu du XVe siècle, on en était à se demander si la chevalerie ne se parodiait pas elle-même. On exposera plus loin les circonstances qui entourèrent le fameux « vœu du faisan ». Le 17 février 1454, Philippe le Bon et ses barons jurèrent sur un faisan vif d’aller délivrer Constantinople, récemment tombée aux mains des Turcs. « Sainte-Eglise », un écuyer déguisé en religieuse et monté sur un éléphant factice reçut les serments des seigneurs de la cour de Bourgogne. La salle du palais comtal de Lille, où se déroulait le banquet, était ornée d’ « entremets », pièces montées chargées d’automates. On y voyait le château de la fée Mélusine, minutieusement reconstitué, une église où psalmodiaient des chantres et un enfant tout nu qui « pissait de l’eau de rose », ancêtre du Manneken-Pis bruxellois. Comme on était loin, avec ces pompes d’un éclat emprunté, ces éléphants et des entremets mécaniques, de la sublime simplicité de la prise de croix de Clermont qui, en 1095, avait précédé la première croisade, loin de l’enthousiasme sincère et profond provoqué par les prédications de saint Bernard à Vézelay, invitant en 1147 l’empereur, le roi de France, tout le peuple chrétien à partir pour la Terre Sainte menacée par l’Islam ! On mesure là le déclin d’une civilisation.



Il nous faut ici anticiper les événements ; après la révolte de la Praguerie (1440) et sa campagne contre les Suisses (1444) le Dauphin Louis, qui se querellait sans cesse avec Agnès Sorel, fut banni par son père en Dauphiné. Comme il intriguait sans cesse contre l’auteur de ses jours, ce dernier voulut s’en saisir. Louis de réfugia alors à la cour de Philippe le Bon, qui l’accueillit fort bien et lui donna comme résidence le manoir de Genappe-en-Brabant. Il y mena une vie exempte de soucis, partageant son temps entre la chasse et les joyeux propos d’après-boire avec de bons compagnons. Parmi ceux-ci se trouvaient le chevalier Philippe Pot, le plaisant de la cour du duc Philippe, et un plumitif nommé Antoine de la Salle. C’est dans cette atmosphère fort libre que fut rédigé le recueil licencieux des « Cent Nouvelles nouvelles ». Antoine de la Salle se recommande surtout à notre attention pour avoir écrit « Petit Jehan de Saintré », satire féroce de la chevalerie, dont le Dauphin d’égaya fort. Jean de Saintré a réellement existé ; on a vu ce contemporain de Jean le Bon combattre à la bataille de Poitiers, mais les aventures que lui prêtent ce roman sont imaginaires. Dans l’œuvre de fiction, le héros tombe amoureux d’une Célimène médiévale, la Dame de Belles-Cousines, elle-même courtisée par Damp Abbé. Cet ecclésiastique aux mœurs relâchées, conquiert enfin les faveurs de la coquette, trahison dont Petit Jehan tirera une cruelle vengeance. Les traits mordants décochés par l’auteur à l’institution chevaleresque montrent que cette forteresse n’était plus inattaquable. Au même moment l’argentier Jacques Cœur élevait son hôtel de Bourges. Sur le manteau de la cheminée de la salle d’apparat, un imagier à sa solde tournait les joutes chevaleresques en ridicule : il montrait deux tornéors grotesques, s’affrontant montés sur des ânes ! Cette irrévérence aurait été impensable un siècle auparavant. Le duc de Levis-Mirepoix, notre maître, nous écrivait peu de temps avant sa mort : « les chevaliers du XVe siècle avaient sur leurs habits ce qu’ils n’avaient plus dans leur cœur. » Un seigneur de de la cour de Philippe le Bon osait prendre comme devise cette sentence presque blasphématoire : « Que j’aie de mes désirs toujours assouvissance et jamais d’autres biens. » Selon un mot célèbre « l’esprit de jouissance avait remplacé l’esprit de sacrifice ».


La bourgeoisie, dont la puissance croissait sans cesse et qui enviait à la noblesse sa naissance et ses privilèges, contemplait, non sans une joie malicieuse, l’effritement progressif de l’idéal chevaleresque. Certes, la chevalerie connaîtra encore de beaux jours, mais le ver était dans le fruit. »

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