La suite d'Histoires du Nord ...

samedi 15 octobre 2011

une visite au monastère du Mont des Cats en 1885

In A. Renouard- Excursions d’un touriste dans le Département du Nord – Lille, Danel, 1885





« Tous mes lecteurs ont entendu parler de ces couvents à la règle sévère, où vont s’enfermer pour jamais, comme dans une tombe anticipée, des infortunées victimes de leurs passions ou des passions des autres. Ces cloîtres sont assez rares : il y en a à Staouéli et à la Meillerie, il y en a un dans le Nord. Prenez le chemin de fer du Nord, descendez à Bailleul ; deux heures de marche vous séparent du monastère en question. J’ai entrepris ce voyage et c’est à vous, mes chers compatriotes, que je veux raconter les sensations d’un homme du monde qui a pu, grâce à la vapeur, diner chez lui à Lille et coucher le soir même chez les trappistes du mont des Cats. Arrivés à Bailleul à six heures, nous en sommes repartis presque immédiatement pour notre pèlerinage. Ce n’est pas qu’il n’y ait rien à voir dans cette petite ville flamande. Bien au contraire : le musée communal, fondé par le juge-de-paix de Puydt, vaut une visite, et puis, si vous en avez l’autorisation, vous pouvez visiter l’hôpital des folles du département qu’on dit être le plus vaste de France, tout simplement parce qu’il est le centre d’une région populeuse. Mais nous avons hâte d’arriver au monticule.


Le mont des Cats fait partie d’une chaîne de montagnes qui couronne cette riche région de notre Flandre, et qui se compose notamment du mont Rouge, du mont Noir – il y en a de toutes les couleurs – du mont Aigu et du mont des Cats. Si vous vous en rapportiez aux traditions du pays, il faudrait appeler ce dernier – le mont des Chats. Je n’y vois pas pour mon compte, le moindre inconvénient. Les Anglais ont bien, près de Gibraltar, le mont des Singes, pourquoi n’aurions-nous pas le mont des Chats. Mais j’aime mieux m’en rapporter aux Commentaires de César, qui nous apprennent que cette montagne était autrefois habitée, non par la gente féline, mais par les Kattes, race d’hommes du Nord, venus de la Hesse. Tacite, de Moribus Germanorum, parle aussi d’un Mons Cattorum. Nous voilà donc bien loin des chats. Le chemin que nous suivons s’appelle, en style administratif : chemin vicinal n°56. Nous traversons le hameau de Shacxhen – n’essayez pas de prononcer – émerveillés par de délicieux points de vue découpés par les éclaircies des haies. Voici un poste de douaniers, à l’origine de la route qui conduit à Poperinghe, patrie du houblon. Voici Berthen, où commence la montée la plus rude : de l’autre côté, est Godewaersvelde – encore une fois ne prononcez pas – puis Boeschêpe : la montagne est à cheval sur les deux communes. Nous montons sans rencontrer âme qui vive. C’est dimanche. Les travaux sont suspendus. Nous croisons cependant de jeunes couples s’ébattant et poussant de bruyants éclats de rire. Enfin, nous arrivons au sommet. L’ombre se détache du mont plus grande et s’allonge dans la plaine. Le soleil va disparaître ; quelques derniers rayons empourprent l’horizon. Du monde, il ne parvient plus jusqu’à nous que quelques sons vagues, échos affaiblis des cris d’une jeunesse folâtre. Le silence se fait partout, comme la nuit, et devant nous se dresse dans sa touchante simplicité, le monastère de la Trappe. C’est un bâtiment peu élevé, avec deux avant-corps. Celui de droite est pour le portier, celui de gauche est une chapelle pour les habitants du pays : elle est dédiée à Saint Constantin. Le monastère est fermé d’un côté par un grand mur, de l’autre par l’église. Le tout est entouré de prairies défendues par des haies.


Fatigués de la route, impressionnée par le splendide spectacle du soleil couchant, nous éprouvons, à la vue de ce couvent, une véritable émotion. Nous agitions le cordon de la cloche. Il est formé d’une chaîne à l’extrémité de laquelle pend une croix en fer. Une pâle figure de moine apparaît au guichet. – Que demandez-vous ? – L’hospitalité pour cette nuit. – Le portier nous introduit. C’est un jeune Frère à la tête rasée ; à la voix nasillarde. Une barbe rousse ombrage son menton ; il est vêtu d’une robe de laine blanche que recouvre une dalmatique brune ; il s’agenouille en signe d’humilité. Nous lui remettons nos cartes ; il se retire, et, peu de temps après, nous invite à le suivre dans le réfectoire des étrangers, assez grande salle de rez-de-chaussée, prenant vue sur la cour et dont les murs, blanchis à la chaux, n’ont pour ornements que quelques tableaux. Nous y remarquons l’arbre de la religion catholique, les portraits de Pie IX et de Léon XIII, de dom Etienne, mort dans la maison à l’âge de 90ans, et de Ruysssen, peintre, fondateur de la communauté. Ce dernier est représenté en habit séculier, devant un chevalet. C’est une figure maigre, pâle, expressive. On devine le trappiste sous l’homme du monde. Il y a aussi, appendu à la muraille, un exemplaire du règlement à l’usage des pensionnaires et des hôtes. Un autre frère entre en silence et couvre d’un linge propre la table sur laquelle il sert ensuite du pain frais, du beurre, une salade et des pommes de terre cuites à l’eau. La marche avait excité notre appétit, et nous commencions à faire honneur à notre souper, quand une nouvelle apparition nous surprit. C’était un troisième religieux, le Père hospitalier – remplaçant le frère Albéric, que tout le Nord a connu autrefois – un des rares fonctionnaires du couvent qui puissent transgresser la règle du silence. Il nous aborde avec affabilité et engage avec nous la conversation. Il nous prie de continuer notre repas, et s’excuse de ne pouvoir nous offrir qu’un seul lit pour mon compagnon et moi. Il nous raconte l’histoire du monastère, ce qu’on y fait, comment on y travaille et aussi comme on y prie. Son récit, émaillé de traits d’esprit de bon aloi, est véritablement plein d’intérêt. Nous aurions écouté longtemps encore le bon père, qui paraissait heureux de rattraper, en causant avec nous, un temps de mutisme trop prolongé ; quand il fut interrompu par des voix graves qui chantaient l’office du soir, cette suave mélodie du Salve Regina, où, par intervalle, dans le cours d’un repons, il y a un moment de silence dans tout le cœur, puis une reprise dont la majesté étonne et ravit les âmes les moins disposées à la prière. C’était le signal de la retraite. Nous entendîmes, peu après, le bruit lent du pas des moines cheminant vers leurs cellules. Curieux de suivre les exercices religieux de la nuit, nous priâmes l’hospitalier de ne pas fermer notre chambre ; il nous le promit et fit plus ; il nous indiqua le corridor par lequel nous pourrions, à l’heure qui nous conviendrait, pénétrer dans la tribune de l’église, qu’il laisserait ouverte. Nous nous séparâmes. La cellule était propre, le lit bon, assez large pour deux : nous nous endormîmes.


A l’heure des Matines, le chant des moines nous réveilla. C’était une psalmodie lente, grave, mélancolique, de celles qui plaisaient tant à Bossuet. En un instant, je fus habillé et je courus à la tribune. L’église est un long bâtiment fort simple, coupé dans le milieu de sa largeur par une sorte de galerie où se trouvaient quelques moines devant le lutrin. Dans le bas, de chaque côté du chœur, sont des stalles dans lesquelles se tiennent immobiles des spectres blancs, la tête couverte d’un capuchon. Les Matines durent jusqu’à quatre heures. Je n’en attendis pas la fin, et revins me jeter sur mon lit, en cherchant vainement le sommeil, que n’avait pas perdu mon compagnon, mêlant ses prosaïques ronflements aux accents religieux des Trappistes. J’avais toujours devant les yeux ces pâles figures de moines, assis ou prosternés. J’entendais toujours leurs voix sonores ; et je me demandais quels pouvaient être ces hommes si détachés du monde, si ennemis de ses joies, de ses plaisirs les plus innocents, qui s’arrachent aux douceurs d’un repos bien acheté par une journée de travail, pour aller, aux premières lueurs du crépuscule, célébrer les lugubres offices des Morts. Et tout naturellement, et comme type de ces rudes trappistes, j’évoquais la grande figure de l’abbé de Rancé, dont Chateaubriand nous a raconté la vie accidentée, dernier ouvrage d’avant-tombe. J’en étais là de mes réflexions quand, jetant par hasard les yeux sur les fenêtres de ma cellule, que frappait un rayon de soleil, je vis, plus que je ne l’entendis que le mouvement se faisait dans le couvent. Des ombres blanches glissaient çà et là dans la cour et les jardins. Des frères convers cueillaient des légumes, d’autres portaient l’eau dans des sceaux suspendus à la manière des anciens Auvergnats de Paris. C’était l’heure du travail pour tout le monde. Nous cherchons notre guide, le Père hospitalier, que nous ne rencontrons pas d’abord. Nous le désirons avec d’autant plus d’impatience que nous n’avons pas encore pris l’habitude du jeûne. Enfin, le voilà ! Le Père s’excuse, et, après nous avoir fait servir pour déjeuner du café au lait et des petits pains, il se met à notre disposition. Nous parcourons ensemble l’établissement. Voici des ateliers occupés par les Pères, ouvriers de tous les corps de métier. Celui-ci tourne, celui-là charpente, cet autre forge. Plus loin, d’autres vaquent aux soins du ménage. En voici qui sortent des étables, chargés de dames-jeannes remplies jusqu’au bord d’un lait écumeux : ils ont certainement l’avantage d’être moins exposés que Perrette aux distractions. Nous trouvons dans une cave un Père – un solide gaillard, ma foi – qui bat le beurre. Sur un signe de notre compagnon, les uns et les autres quittent leur besogne, dans laquelle ils sont remplacés par de nouveaux religieux. Tout cela se fait en silence. Mes lecteurs vont peut-être trouver cela étrange, mais il m’a semblé que je me taisais aussi. Influence de l’imitation ! J’ajouterais même, si je ne craignais de vous voir éclater de rire, que la contagion du mutisme avait gagné jusqu’aux animaux de la ferme. Moquez-vous de moi tant que vous voudrez, je vous atteste que maintenant, je n’ai pas le moindre souvenir d’avoir entendu aboyer les chiens, bêler les chèvres, caqueter les poules ou hennir les chevaux :



Ces superbes coursiers qu’on voyait autrefois


Pleins d’une ardeur si noble obéir à la voix


L’œil morne maintenant et la tête baissée


Semblaient se conformer à leur triste pensée.



De la ferme, nous passons au réfectoire, puis à la cuisine, où l’on cuit les légumes, seule nourriture des Trappistes. Nous montons au vestiaire, tenu dans un état de propreté fort remarquable. Il y a, à côté des vêtements religieux de rechange, une série de cases numérotées qui renferment les effets dont les néophytes étaient pourvus en arrivant au couvent – la dépouille du vieil homme. Un observateur trouverait facilement, dans ces débris du monde oublié, l’origine de l’homme nouveau. Les cellules sont près du vestiaire. C’est un vaste grenier divisé par des cloisons de planches à hauteur d’hommes, en de nombreux compartiments. Chacun de ceux-ci contient un lit, avec une paillasse piquée et une couverture ; pour unique meuble, un pot de grès ; pour ornement, un crucifix ; pour distraction, un livre de prière. C’est là que les Pères dorment sans se déshabiller, même quand ils sont malades. Cette règle, qui engendrerait des maladies chez les hommes habitués à l’usage du linge, n’a aucune influence pernicieuse sur l’hygiène des religieux : leurs robes de laine sont, d’ailleurs, renouvelées tous les quinze jours et lavées avec soin. Mais voici le moment de partir. Le Père nous reconduit jusqu’à la porte, nous le remercions chaleureusement. Et nous voilà, mon compagnon et moi, cheminant silencieusement sur la route de Bailleul, abîmés dans nos pensées. Mais quel moyen d’avoir un songer triste avec un beau soleil et une nature reverdisssante ! Voici l’alouette qui s’élève du sillon ; nous entendons son frais gazouillement, nous voyons la plaine couverte de gais travailleurs… En présence de ce renouveau, véritable tentation de Satan, nous oublions peu à peu notre visite aux moines ?


Rentré à Lille l’après-midi, je ne m’occupai plus, comme le célèbre barbier, que de tailler ma plume, demandant à chacun de quoi il est question. Le plumitif déjà avait tué en moi le penseur. »

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire