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mardi 22 novembre 2011

1945 : le retour des drapeaux des régiments français

« Les Drapeaux libérés et victorieux »



Le 2 avril 1845, alors même que toute la France n’était pas libérée - les poches de l’Atlantique et Dunkerque étant encore aux mains des Allemands - se déroulait sur la Place de la Concorde à Paris, une cérémonie hautement symbolique : le général de Gaulle, chef du Gouvernement Provisoire remettait leurs drapeaux aux régiments, marquant la renaissance de l’armée dans une France libérée. La mémoire n’est pas que les murs des places fortes, elle ne se limite pas aux souvenirs des hommes, elle se nourrit de symboles. Le drapeau est l’âme des régiments, il reçoit respect et revêt une certaine sacralité, d’ailleurs, il n’est pas détruit lors de la dissolution d’un régiment mais est remis à la garde de la nation. Symbole fort, certains se sacrifièrent lors des conflits pour le soustraire à l’ennemi, parfois au prix de leur vie ou de leur liberté. En 1945, la Direction des services de presse du Ministère de la guerre édita une plaquette sobrement intitulée « Nos Drapeaux » relatant toute la cérémonie. Une page émouvante y relate le destin de certains de ces emblèmes et du parcours de ceux qui les sauvèrent.



« Les Drapeaux libérés et victorieux »


« De toutes les régions de France, de partout, des drapeaux sont arrivés à Paris depuis le mois de novembre de l’année dernière. Les uns bien emmaillotés dans de douillettes couvertures et dont les ors étaient à peine ternis. Ceux-là avaient bénéficié de régimes de faveur et de cachettes inexpugnables. Les autres !… Certains étaient en lambeaux. Soies délavées, lacérées, souillées de terre…Car ils avaient parfois été enterrés pour échapper à l’ennemi. Ces drapeaux étaient tous, en effet, ceux de 1940, ceux de 1942 : ceux qui se trouvaient dans nos casernes le jour maudit où l’envahisseur en chassa nos soldats. Le culte du drapeau a toujours été sacré au cœur des Français : les emblèmes furent enlevés, enlevés parfois de vive force au moment de l’irruption ennemie. Des officiers, des soldats, des employés civils se saisirent des étamines tricolores aux prestigieux noms de batailles, symboles d’une époque glorieuse et dont l’éclipse ne devait pas être bien longue et, parfois sous les yeux de l’Allemand, surent trouver des retraites sûres. Et c’est ainsi qu’au jour où sonna le rassemblement des étendards de l’Armée française, tous accoururent, en gerbes pressées de bleu, de blanc et de rouge et virent garnir les tréteaux élevés dans une salle de l’Hôtel des Invalides.



Souvent arrivaient, au sein d’un peloton compact d’emblèmes intacts, d’émouvantes épaves. Du drapeau du 8e régiment de Zouaves, qui, à Dunkerque, avait flotté sur les derniers survivants de ce corps d’élite, acharné à défendre les avancées du port, ne subsistaient qu’un morceau de la soie bleue, quelques centimètres de la fourragère rouge et la croix d’honneur qui brillait à sa hampe… Du drapeau du 70e, quelques lambeaux de soie décolorée… Du 86e, des cendres, enfermées dans un coffret. Du drapeau des Chasseurs, des bribes aux trois couleurs, retenues par un filet. Mais la croix, la médaille militaire, sont toujours accrochées à la cravate.



Patiemment, les lambeaux ont été recousus, les soies travaillées, les morceaux raccommodés. Des ouvriers habiles ont rendu à ces étoffes ternies le reflet de la vie glorieuse d’antan. Et les enseignes vont à nouveau flotter sur le front des régiments reconstitués.



Quelle noble et grande leçon ! C’est toute la France, toute son histoire, toute sa grandeur que représentent avec noblesse ces drapeaux de nos unités d’infanterie, de coloniaux, des troupes d’Afrique, ces étendards de nos cavaliers passés dans l’arme blindée, de nos artilleurs, de nos sapeurs. Et jamais cérémonie n’aura été plus évocatrice de tant d’actions d’éclat, d’abnégation, d’honneur et de fidélité. Autrefois, c’était des drapeaux neufs qui étaient remis aux troupes. Aujourd’hui, ce sont les drapeaux de leurs aînés que nos jeunes soldats vont avoir l’honneur de porter en tête de leurs bataillons promis à la victoire. Et la tradition de se perpétuer.



D’autres drapeaux ont encore flotté, en ce jour de fête, au cœur de Paris : les drapeaux venus de nos armées de l’Est, ces drapeaux qui ne connurent pas les jours sombres de la défaite et qui sont déjà auréolés de la gloire des premières victoires. Drapeaux de la campagne de Tunisie, drapeaux de la campagne d’Italie, drapeaux de la foudroyante campagne de France, drapeaux de la reconquête de la Lorraine et de l’Alsace. Ce sont eux, dans les plis desquels les noms de victoires, demain, s’accumuleront, qui abritent de leur passé lourd de sacrifices héroïques, généreusement consentis, la renaissance pleine d’espoir des jeunes régiments, de la nouvelle Armée française.



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On pourrait narrer cent anecdotes sur la manière dont furent sauvés tous des drapeaux des mains ennemies. Autrefois, la trahison a pu livrer à l’adversaire victorieux des emblèmes qu’il n’aurait jamais conquis l’épée à la main. Autrefois, l’ennemi a pu piller nos musées et nos arsenaux et en sortir, impunément, des trophées que nos armées avaient conquis de haute lutte sur les champs de bataille. Hier encore, l’Allemand a pu faire main basse sur des trésors nationaux ; il n’a pas eu les drapeaux de l’Armée française.



L’étendard du 43e d’Artillerie a été enlevé à Caen, en 1940, par des agents militaires, au moment même où l’ennemi pénétrait dans la pièce où se trouvait le dépôt sacré. A Vienne, un officier, aidé de quelques cavaliers, emporta hors du quartier du 1er Chasseurs, dissimulés sous leurs vêtements, cinq étendards dont celui du régiment. En Thiérache, un garde-champêtre, découvrit certain jour enfouie dans une haie, la soie du drapeau du 125e d’Infanterie, qu’un officier supérieur du régiment avait cachée là, au soir d’une bataille acharnée : le garde abrita le drapeau chez lui, malgré de grands périls. Une femme de Toulouse, dont le mari est déporté en Allemagne, a conservé envers et contre tous, l’étendard du 405e régiment d’artillerie. Le drapeau du 2e régiment d’Infanterie coloniale, enterré près de Rossignol en Belgique, le 22 août 1914, alors que le régiment, cerné de toutes parts par l’ennemi, brûlait ses dernières cartouches, retrouvé et déterré en 1919, a été de nouveau sauvé en 1942 et flottait encore dernièrement au cours d’une cérémonie militaire franco-américaine, aux yeux de nos alliés frappés de tant de souvenirs de gloire contenus dans cette soie lacérée. Le drapeau du 1er régiment d’Infanterie n’a jamais quitté les résistants de son unité et, au premier jour de la libération, a claqué joyeusement au vent. L’étendard du 11e Cuirassiers n’a jamais cessé de flotter : dès 1943, il voyait se grouper sous ses plis des centaines de combattants dans le Vercors. Le drapeau de l’Ecole spéciale militaire de Saint-Cyr se trouvait caché tout près de Macon dans une famille de coloniaux : il a échappé à toutes les recherches de l’ennemi. Il en a été de même du drapeau de l’Ecole de Saint-Maixent, de l’étendard de Saumur et de tous les emblèmes de nos écoles militaires. Un grand collectionneur militaire, correspondant du Service historique de l’Armée, a caché et conservé près de vingt drapeaux, dont celui du 43e d’Infanterie, aujourd’hui reconstitué : et comme les Allemands réquisitionnaient plusieurs pièces de sa propriété, ils déménagèrent eux-même les caisses contenant les emblèmes, pour faire de la place et – heureusement è négligèrent de les ouvrir. La cravate du 106e d’Infanterie qui, tâchée de sang, est aujourd’hui attachée à la hampe du drapeau neuf de ce régiment, fut sauvée par un officier qui s’en fut la rechercher, à l’endroit où il l’avait cachée, dans le Nord, en 1940, au prix de mille périls. Le colonel de l’un de nos régiments d’Artillerie est d’abord allé rechercher, en 1942, trois étendards cachés en zone occupée et les a rapportés en zone sud ; puis il a soustrait à l’ennemi six étendards de son arme, dont celui du 61e, décoré de la Légion d’honneur et celui du 8e, l’ancien régiment de la Division de Fer. L’étendard du 11e régiment d’Artillerie coloniale, également décoré de la Légion d’honneur, a connu des aventures extraordinaires, passant de mains en mains, d’après les instructions de l’ancien colonel, voyageant à travers mille embûches, au sein d’une région infestée d’ennemis…



On multiplierait les exemples. Souhaitons qu’un historien recueille un jour toutes ces belles histoires et les réunisse en un livre qui sera dans toutes les bibliothèques et que les enfants de France recevront des mains de leurs maîtres, lorsque reviendront les distributions de prix. Ils y liront avidement tous ces actes de courage et cette lecture prouvera à tous que les vertus françaises les plus belles n’ont jamais cessé d’exister et se sont manifestées avec plus de vigueur encore lorsqu’il a fallu sauver le symbole même de la Patrie : le drapeau. »

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