La suite d'Histoires du Nord ...

lundi 7 novembre 2011

Le littoral et la Mer du Nord à la fin du XIXe siècle

In Henri Cons – Le Nord pittoresque – édition de 1888, Les éditions du bastion, réédition 1989


« Le littoral – Du côté de la mer, les dunes font à cette région basse un rempart naturel. Leur ligne uniforme, à peine coupée par l’estuaire de la l’Aa et l’entrée du port de Dunkerque, se déploie régulièrement de l’ouest à l’est sur une longueur, dans le département, de 34 kilomètres, pour se poursuivre avec la même régularité sur le littoral de la Belgique. Ce sont de petits monticules aux formes irrégulières, de 15 à 20 m de hauteur maxima, dont les sables légers et fins, mal fixés par des oyats ou joncs maritimes, sont au gré des vents, soulevés, portés vers l’intérieur, répartis entre deux ou trois rangées de hauteurs parallèles, jusqu’à recouvrir parfois de leurs particules ténues 1.000 et même 1.600 m de largeur. Les vallées intérieures de ces ondulations sont recouvertes de plantations de ces oyats, de pins mêmes par lesquels on espère arrêter l’invasion. Des villages s’abritent derrière ces dunes ; en 1777, un deux, Zuydcoote, disparut devant une invasion de la mer, 17 rues furent ensevelies sous les sables, et la tour de l’église, qui émerge encore en partie témoigne de l’importance et de l’étendue de ce désastre. Dans notre siècle, la mer ne les a plus franchies ; le nombre des villages s’est notablement accru ; de véritables villes, Rosendaël-les-Dunkerque, Saint-Pol, se sont fondées sur ces bords ; et en face même de cet océan si souvent agité, de charmantes villas, des chalets, des hôtels, des constructions grandioses se sont élevées, qui n’ont pas craint de dédaigner cette défense naturelle. Des dunes plus basses, d’anciennes digues, séparées maintenant de la mer par des lais cultivés, témoignent d’un recul progressif, mais lent et peu sensible en somme de la mer. Cette zone maritime si plate et si basse se continue au loin dans l’intérieur de la mer. La surface que les eaux couvrent et découvrent à chaque marée est, elle aussi, remarquablement plane à Gravelines ; il a fallu conduire le chenal de l’Aa jusqu’à 1.500 m de la ligne de côte, et c’est à cette distance que les baigneurs du Petit-Fort-Philippe, doivent aller, à marée basse, chercher le bord de la mer. A Rosendaël, le retrait de la mer est moins considérable, mais il varie encore entre 300 et 500 m. Aussi, malgré la présence de la grande ville de Dunkerque et de ses annexes, malgré la vue du Mont-Cassel dont la silhouette apparaît au loin, de la mer comme du rivage, l’aspect de cette côte est triste. Sous ce ciel du Nord, et sur cette large plage, sur les bas-fonds, la mer avec ses eaux grisâtres et boueuses est rarement souriante. Par une belle lumière tamisée, par une de ces journées qui font le charme du Nord, où le soleil invisible illumine l’atmosphère des tons les plus harmonieux, où l’air est calme et la mer unie paisible, ces nuances sombres de l’eau s’adoucissent sous le reflet du ciel, et toutes ces teintes se fondent sur une même gamme d’une indicible douceur. Mais quand le vent s’élève furieusement du large, quand les vagues soulevées viennent par brusques et incessantes saccades s’étaler sur le rivage, quand, au cœur même de l’été, un froid envahit l’atmosphère, cette mer se montre alors ce qu’elle est en réalité, inhospitalière à l’homme. Ce n’est qu’à force d’art qu’il a pu s’ouvrir des refuges au milieu de ces côtes inabordables. L’entrée du port de Gravelines ne se maintient ouverte à la navigation que par de fortes chasses faites avec les eaux accumulées de l’Aa ; l’accès de Dunkerque n’est possible aux grands navires que par suite de chasses violentes, de dragages énergiques, de mesures préventives multipliées avec une ingénieuse prévoyance pour prévenir l’ensablement de sa passe. Tout était à créer au milieu de ces dunes ; et la mer était particulièrement hostile. Cette même impulsion à laquelle ont obéi les sables qui ont formé le littoral jette sans relâche dans la même direction des débris arrachés aux falaises de la Normandie et du Boulonnais. Les courants, les vents, la plus grande liberté d’allure laissée dans cette direction au flot venu du Pas-de-Calais se dérobant à la poussée des flots qui descendent du Nord, tout concourt à accroître sans cesse l’amoncellement des sables et à combler les vices artificiels ouverts à travers leur masse. Des fosses profondes creusées à l’occident du chenal sont destinées à recevoir ces apports et à soulager ainsi des matières qu’ils entraînent vers les flots qui, à travers le chenal, poursuivent le long de la côte leur course normale vers l’orient. Les six bras de l’éventail sous-marin des bancs de Flandre ont bien pour effet d’ouvrir en face de Dunkerque une rade longue de 20 kilomètres et large de 1.000 m, où par des fonds minima de 10 m les plus gros bâtiments peuvent ancrer, où des flottes entières peuvent trouver un refuge ; mais au milieu de ces bancs, entre ces hauts fonds sur lesquels la perte est certaine, en face de cette côte où le navire, s’il manque l’étroite entrée du chenal, va se briser sans merci, par ces horribles tempêtes si fréquentes dans ces parages, que de dangers pour le navigateur ! Aussi, hélas ! les naufrages y sont-ils fréquents. En 1882, on n’en a pas compté moins de 16, dont 14 près de Dunkerque et 2 autour de Gravelines. La fréquence des dangers enfante les dévouements. D’intrépides sauveteurs ont plus d’une fois sauvé au péril de leur vie des navires et des équipages, mais, on le voit, la liste est encore trop longue des victimes que fait chaque année la mer du Nord.


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La mer du Nord. Le départ pour l’Islande. – En revanche, il est peu de mers qui offrent autant de ressources à leurs riverains. Avec son peu de profondeur, la régularité de son fond, l’abondance des débris qui s’y déposent sans relâche, la mer du Nord est une des plus poissonneuses. Dans les communes riveraines de la mer, des milliers de personnes vivent de la pêche : les hommes vont tirer le poisson de la mer, les femmes raccommodent les filets ou vont, quelquefois fort loin sur la plage, chercher les amorces. Des villages entiers sont peuplés de pêcheurs : le Grand et le Petit-Fort-Philippe, près de Gravelines, Mardyck, Saint-Pol, près de Dunkerque. Dans cette dernière et récente commune, tout, jusqu’au nom des rues, rappelle cette profession des habitants : rue de la Raie, rue de la Sole, rue du Turbot, etc. Cette vocation de la mer les entraîne bien au-delà des eaux françaises. Dunkerque et Gravelines sont parmi les premiers ports de France pour les pêches lointaines, et notamment celle de la morue sur les bancs de Terre-Neuve, surtout de l’Islande. Qu’il s’agisse d’un de ces magnifiques paquebots qui doivent opérer en cinq jours la traversée de l’Atlantique, du Havre en vue de Terre-Neuve ou d’une simple barque de pêcheurs n’ayant d’autre moteur que la voile, c’est toujours un spectacle émouvant que la sortie d’un bateau qui doit faire une longue course. Aucune cérémonie n’accompagne plus aujourd’hui le départ des pêcheurs pour l’Islande. Quelques irréguliers dont l’impatience, hélas ! n’est que trop légitime, devancent même souvent la flottille pour ne recueillir, au lieu du bon coup de filet espéré, que des avaries graves et quelquefois la mort. Le 1er avril est néanmoins le jour auquel, éclairé par de durs avertissements, les pêcheurs ont fixé le départ général. Bien peu, avant de quitter le port, ont manqué d’adresser à N.-D. des Dunes, dans sa modeste chapelle, leurs prières et leurs offrandes. L’absence sera longue, et toute la partie valide de la famille, va prendre place sur le même bateau. Seules, les femmes, les filles, les garçons en bas âge resteront pour attendre le retour. Que de deuils, de misères peut causer un seul naufrage ! La mer qu’il faut traverser de l’Ecosse à l’Islande est une des plus mauvaises et des plus périlleuses ; les côtes mêmes de l’Islande sont souvent visitées par la tempête, et aucun ne reviendra sans avoir disputé rudement, et quelquefois à plusieurs reprises, son existence à l’Océan. Mais ces dangers à affronter, cette lutte à soutenir, c’est la vie du marin. Ce qu’il voit au moment de prendre sa course, ce que sa famille entrevoit avec lui, c’est la pêche fructueuse, une bonne cargaison pour le retour, la vie assurée pour l’hiver. Depuis la dernière campagne, on n’a vécu que pour ce départ ;ç’a été la grande occupation ; tout préparer pour ce grand jour, parler des déceptions que l’on espère bien éviter à l’avenir, des bonnes aubaines que l’on voit se renouveler, à cela s’est passée la vie de la famille. Et c’est joyeusement qu’au milieu d’une foule curieuse et sympathique les nombreuses embarcations s’engagent dans le chenal et, avec une dernière prière de l’équipage agenouillés comme lui les femmes et les enfants accompagnent de la rive, gagnent la pleine mer et font voile vers ces parages où l’Océan ne leur livrera qu’au prix de bien des efforts la modeste proie qu’ils convoitent. »

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