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lundi 7 novembre 2011

Les tours de Saint-Winoc (Bergues)

In Abbé Charles DE CROOCQ – L’abbaye de Saint-Winoc à travers les âges – 1932, réédition mairie de Bergues 1994


« La grande Tour construite toute en pierre qui se dressait à l’entrée de l’église, appelée Tour Blanche, Craytorre ou Tour aux corbeaux, datait de la fondation même du monastère : une pierre encastrée dans ses murs portait le millésime de 1031. Sous la Révolution, privée de ses contreforts qui s’étaient détachés ou qu’on avait abattus, elle menaçait ruine, et c’est en vain, et c’est en vain que les pouvoirs publics, district ou municipalité, demandèrent qu’on les consolidât. En 1810, tel était le danger que des habitants de Sinte Pieter boven avaient quitté le quartier et que d’autres par crainte délogeaient toutes les nuits. Le 9 mars 1812, à six heures du soir, elle s’affaissa sur elle-même avec un bruit formidable et écrasa la loge du gardien : celui-ci, par bonheur, était allé avec sa famille sur la Grand’Place où se donnait je ne sais quel spectacle. Sur son emplacement on éleva en 1814-1815 la tour octogonale actuelle connue sous le nom de Tour pointue.


C’est la tour Blanche qui abritait sous la flèche de brique l’imposant arsenal des cloches abbatiales. En 1700-1701 on en suspendit trente-cinq, toutes fraîches fondues par les frères Cambron de Lille, trente servant pour le carillon, et les cinq autres, les plus grandes, pour les angélus et les solennités. La cloche Winoc avec sa masse de bronze pesait près de 17.000 livres. C’était merveille de les entendre, lorsqu’elles sonnaient toutes pour les fêtes de première classe, pour les entrées pompeuses des princes ou des abbés ; les vagues de musique passaient par-dessus les maisons, couvraient toute la ville et allaient se perdre au loin dans la campagne. Alors les grandes dames de bronze ne cessaient de s’agiter, dans leurs robes historiées, couvertes d’inscriptions et d’armoiries ; et les petites demoiselles du carillon tressautaient d’aise, couraient le long des gammes et secouaient de leur tablier, comme autant de fleurs d’harmonie, les trilles et les arpèges, les noires et les croches qui s’éparpillaient sans discontinuer.


Quel fut le sort de ces cloches qui étaient le cœur sonore de ce foyer de vie ? Décrochées en 1791n et rassemblées à l’Hôtel-de-ville où elles faisaient figure de dépaysées, elles attendirent là le moment de leur transport à Lille ou à Paris pour être converties en canons ou en grosse monnaie révolutionnaire. L’une d’entre elles au moins échappa au martyre, et elle continue son chant de cloche dans la jolie tour de Socx, sur une colline qui est une sœur du Groenberg.


L’autre Tour posée à cheval sur le transept de l’église portait le nom de Tour Bleue, en raison des ardoises qui couvrait sa flèche. Elle paraît dater du XIIe siècle, de l’époque de la reconstruction de l’église après l’incendie de 1123. Cinq cloches y furent suspendues en 1701, qui servaient pour l’annonce des exercices conventuels. Une autre cloche, la 41e, dont l’appel revenait deux fois par jour, était celle du réfectoire : on y avait gravé une inscription plaisante, savoureuse et innocente plaisanterie de couvent, qui fit sans doute naître un sourire aux lèvres de celui qui la composa : Sero venientibus ossa, ce qui peut se traduire ainsi : on donnera les os à ceux qui viendront en retard… La Tour Bleue a survécu dans ses parties essentielles. Vous la connaissez, c’est le géant de pierres du Groenberg, tassé sur ses béquilles énormes, mais restant debout devant notre histoire comme le témoin d’un prodigieux passé. La révolution l’avait laissée éventrée, découronnée de sa longue flèche d’ardoises ; depuis les ouvertures ont été bouchées, on lui a remis en 1867 une toiture avec clochetons et lucarnes qui lui donnent un peu d’élégance. Cependant, malgré la poésie qu’elle projette sur la Plaine, elle s’enveloppe d’un voile de mélancolie et de tristesse ; les pulsations de son cœur ne vibrent plus sur le bronze des cloches, et vers elle plus jamais ne monte la prière sainte que les voix graves des moines bénédictins psalmodiaient dans leurs stalles de chêne sculpté.


En 1901, la Marine abandonna définitivement les deux tours qui ne rendaient plus de service et dont l’entretien lui paraissait trop coûteux. Allait-on les sacrifier ? L’Administration communale s’émut et entrant en pourparlers avec le Domaine pour sauver ces témoins vénérables de notre histoire, apprit avec satisfaction qu’on pouvait acquérir des monuments historiques pour 25 francs. Et ainsi, pour une somme dérisoire qui masquait une donation déguisée, les deux tours, la sœur aînée et la sœur cadette, placées sous la protection de la Ville de Bergues continueront à orner le paysage urbain de leur décor architectural. Leur présence dans ce site historique dont elles constituent actuellement tout le pittoresque invite les poètes à les chanter… »




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