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dimanche 27 novembre 2011

Projet d’expédition contre les Turcs préparé par les Conseillers du Duc de Bourgogne Philippe-le-Bon (janvier 1457)

Publié par Jules Finot, Archivistes du Département du Nord, Lille, L. Quarré, libraire-éditeur, 1890



Parmi les projets de croisades formés au XVe siècle pour secourir ou reprendre Constantinople et rejeter les Turcs en Asie, aucun ne fut plus sérieux ni plus près d’aboutir que celui qui n’a pas cessé, on peut le dire, d’être, pendant près de vingt-cinq ans, l’objet des préoccupations du duc de Bourgogne, Philippe-le-Bon. Dès que la paix d’Arras lui eut donné un peu de liberté d’esprit, ses yeux se tournèrent vers l’Orient et il conçu le ferme espoir d’être un jour appelé le restaurateur de la foi chrétienne dans ces lointaines régions. Chaque année, il envoyait mille ducats aux communautés chrétiennes de Jérusalem et leur accordait, en outre, des sommes considérables pour la réparation et la décoration de leurs églises. Dans l’une d’elles, il avait même une chapelle particulière, avec des verrières représentant sa personne et ses armes (Archives du Nord, B 1961 : Compte de la Recette Générale des Finances du 1er janvier 1437 au 31 mai 1438 : « A frère Etienne de Verdeau, cordeliez et gardien du couvent de Bethleem de Jérusalem la somme de 79 livres, 4 sols de 40 gros pour faire et peindre en l’église du Mont de Syon auprès ledit Jérusalem une verrière aux armes de mondit seigneur et aussi ung calixce pour la chapelle de mondit seigneur en ladicte église et que mondit seigneur lui a donné pour avoir ung bréviaire » (f° 143)) Son renom de piété, de richesse et de puissance était donc très grand dans tout l’Orient, fréquenté depuis deux siècles, sans interruption, par les vaisseaux de Flandre. Aussi, quand en 1442, le sultan Amurath II rassembla une nombreuse armée pour passer en Europe et assiéger Constantinople, l’empereur Jean Paléologue, ayant éprouvé l’indifférence de tous les rois de la chrétienté, résolut de s’adresser au prince qu’on appelait dans le Levant le grand duc d’Occident, et de lui demander des secours au milieu des pressantes difficultés où il se trouvait. L’ambassadeur qu’il envoya à Philippe le Bon fut reçu avec solennité et distinction à la cour de Bourgogne à Dijon. Il y séjourna quelques temps pour attendre la réponse du Duc. « Sa longue barbe, ses manières étranges, son adresse à monter à cheval et à tirer à l’arc étaient, dit de Barante, un grand sujet de curiosité pour la cour ». Le Duc le renvoya comblé de riches présents et le chargea de dire à son maître qu’il allait faire équiper des vaisseaux pour lui porter secours. C’est alors (1442) que le sire Wallerand de Wavrin fut envoyé à Venise avec mission d’y faire armer et équiper quatre galères. D’un autre côté, Geoffroi de Thoisy se rendit à Nice pour y affréter une autre flotte (Archives du Nord, B 1983).


Le sire de Wavrin a raconté lui-même cette expédition maritime à Constantinople, dans la Mer Noire et sur le Danube. Les détails qu’il donne sont complétés par ceux que l’on trouve dans les chroniqueurs Duclercq et Olivier de la Marche ainsi que dans les nombreux documents conservés aux Archives du Nord sur la comptabilité des capitaines des galères. Ces pièces montrent que cette expédition qui prit fin en 1448 fut tout à la fois militaire et commerciale. On peut ajouter même sans aucune hésitation que la piraterie n’y fut point étrangère. Nous ne citerons à ce sujet que le curieux document intitulé : « Déclaration du butin et gaing fait par la cervelle que mon très redoubté seigneur monseigneur le Duc de Bourgogne a naguères envoié avec la grant nave en l’ayde et secours de l’empereur de Constantinople, et ce, en la mer Major, ès marches de Tartarie, et vendu par Fastre Hollet tenant le compte de la recepte et despence d’icelle armée ».


Cette déclaration énumère les diverses marchandises achetées, prises, vendues ou échangées dans le cours de la campagne. Elles consistaient en femmes esclaves, en fourrures, telles que peaux de loutres, de castor (bièvre), de loup, d’hermine, de renard, d’écureuil, en ballots de soie, de laine, de graine cramoisie (probablement cochenille), de coton, de toile, etc. Ce qui prouve bien que la plus grande partie de ces marchandises provenaient de prises faites sur des navires marchands, turcs et autres, c’est que dans le compte, on déduit les sommes remboursées à un certain Perceval de la Porte, négociant chrétien qui faisait le commerce en Orient, et dont les deux barques chargées de poisson salé avaient été enlevées près de Trébizonde par la caravelle bourguignonne (Archives du Nord, B 1997).


On peut lui rapprocher de ce document l’attestation de Wallerand de Wavrin lui-même, certifiant que, « au regard des gains de guerre et des prises faictes par les quatre galléez, elles furent faictes en mer Majore et au païs de Vellaque », c’est-à-dire dans la mer Noire et en Valachie (Archives du Nord, B 1984). En définitive, ces courses eurent pour principal résultat la destruction d’un grand nombre de vaisseaux appartenant aux infidèles sur les côtes de Barbarie et de l’île de Chypre, dans l’Archipel et la mer Noire. Geoffroy de Thoisy contribua vaillamment de son côté à lever le siège mis devant Rhodes par le soudan d’Egypte et à conserver ainsi la chrétienté à ce poste avancé contre le monde musulman qui ne le lui enleva que plus d’un siècle plus tard. Mais elles furent impuissantes à sauver l’Empire d’Orient qui n’aurait pu l’être que par un vigoureux effort, un véritable soulèvement de l’Europe chrétienne.


Philippe le Bon, seul parmi les princes et les souverains de l’Occident, avait quelque souci des progrès de la puissance turque, beaucoup par zèle religieux et un peu par intérêt du maintien des relations commerciales de la Flandre avec l’Orient. Mais les tentatives qu’il fit pour former une ligue générale des princes chrétiens et se mettre à sa tête afin de repousser cette nouvelle invasion musulmane, n’eurent pas de succès. Lui-même, d’ailleurs, devait bientôt être de nouveau absorbé par les préoccupations politiques qu’allaient donner la reprise des hostilités entre la France et l’Angleterre et le soulèvement des Gantois.


Cependant la nouvelle de la prise de Constantinople, suivie bientôt de l’appel direct adressé par le pape Nicolas V au duc de Bourgogne qu’il prit l’initiative d’une croisade ayant pour but d’arracher à Mahomet II sa récente conquête, vint ranimer tous ses sentiments de sympathie pour les chrétiens d’Orient et son désir de les délivrer du joug des infidèles. Ce fut alors (février 1454) qu’eurent lieu à Lille ces fêtes et ce banquet dit du Faisan où Philippe le Bon fit vœu « à Dieu premièrement, puis à la très-glorieuse vierge Marie, aux dames et au faisan » de marcher en personne contre les Turcs, vœu qui fut imité par tous les seigneurs présents. A partir de ce moment on s’occupa sérieusement dans les Conseils du Duc des préparatifs financiers, diplomatiques et militaires d’une grande expédition à diriger sur Constantinople. Des difficultés, sans cesse renaissantes, soit avec Charles VII, à cause de l’asile accordé au Dauphin, soit avec les villes flamandes, s’opposèrent pourtant à l’exécution immédiate de ce projet qui devait, d’ailleurs, être mûri longuement pour pouvoir réussir.


Cependant, vers 1456, le Duc crut un instant qu’il allait pouvoir se mettre en route avec ses chevaliers et ses troupes. C’est alors que son Conseil dressa un mémoire très bien étudié sur les moyens et les mesures à prendre pour mener l’entreprise à bonne fin.


Ce mémoire très intéressant, non seulement pour l’histoire particulière du Duc de Bourgogne, mais aussi pour celle de l’art militaire au commencement des temps modernes est intitulé : « S’ensuit ce qui est advisé qui se doit mettre à exécution pour le voyage de Monseigneur le Duc (en Turquie) ». Il parait avoir été rédigé à L’Ecluse au mois de janvier 1457 (Archives du Nord, Chambre des Comptes de Lille, carton de 1457). Nous allons essayer d’en résumer fidèlement les principales dispositions.



II.


On est porté d’abord à rechercher quelles furent les sources où le Conseil du duc de Bourgogne dut puiser les renseignements qui lui étaient nécessaires pour rédiger ce plan de campagne. Vers cette époque (1455), Jean Miélot, chanoine de Saint-Pierre de Lille, venait de traduire « l’avis directif pour faire le passage d’Outre-Mer », composé en 1332 par le frère Brochart de l’Ordre des Frères Prêcheurs (Manuscrit du Fonds français de la Bibliothèque Nationale N°9087, publié par M. le chevalier de Reiffenberg dans son édition du Chevalier du Cygne, Monuments pour servir à l’histoire des provinces de Namur, de Hainaut et de Luxembourg, tome IV, pp. 226-312). Mais cet ouvrage qui datait alors de plus d’un siècle ne pouvait plus servir de base sérieuse à un projet pratique d’expédition en Orient.


Un mémoire beaucoup plus technique, ayant pour titre « Advis pour faire conqueste sur le Turcq, à la correction des saiges » (Archives du Nord, Chambre des Comptes, carton de 1455 n°15908), avait probablement à la demande du duc de Bourgogne, par un personnage qui semble avoir connu à fond la géographie et le climat des pays formant aujourd’hui la Turquie d’Europe ainsi que le caractère et des mœurs des diverses populations qui les habitaient. Après avoir passé en revue les circonstances de nature à favoriser ou à contrarier l’expédition projetée, il concluait à rejeter le plan de la marche de l’armée par terre comme devant entraîner de grandes difficultés et peuvent provoquer un désastre semblable à celui de Nicopolis. Il voyait aussi de sérieux dangers dans une descente soit en Morée, soit sur les côtes de Thessalie. Il recommandait, au contraire, l’embarquement de l’armée sur des galères qui vogueraient directement vers Gallipoli et Constantinople. La prise de ces deux villes devait, en effet, faire crouler la puissance turque à laquelle la perte d’autres cités, voire même de provinces importantes, ne porterait qu’une atteinte secondaire. Il vaut mieux, disait-il, s’en prendre à la racine qu’aux branches. Il terminait en engageant le duc de Bourgogne et les princes qui le seconderaient dans son entreprise, à faire l’acquisition des galères et des caravelles nécessaires au transport des troupes plutôt que d’employer celles frétées par les Vénitiens car « quand on arme par eulx, si on prent navire, tout le gaing est pour eulx, excepté le navire qui demeure au seigneur tant seulement, et pareillement si l’on prend chasteaulx ou villes, ilz veuillent avoir tout le pilaige et ne demeure au seigneur que les maisons vuides, sans toutesfois, quelque gaing qu’ilz facent, rien vouloir rabattre de leur soulde, et par ainsi ilz ont tout l’avoir d’amis et d’enemis, car ilz n’y valent pou et n’y a nulle ordonnance en eulx ne que en pourceaux. »


L’auteur de ce mémoire témoigne d’une connaissance si exacte de l’Orient qu’on pourrait être tenté de l’attribuer soit à Wallerand de Wavrin, soit à Geoffroi de Thoisy qui tous deux naviguèrent et combattirent longtemps dans l’Archipel, dans la mer Noire ou sur le Danube.


Cependant, les conseillers du Duc ne paraissent pas avoir fait de très nombreux emprunts à ce travail, qui, en somme, n’examinait le projet d’expédition qu’au point de vue général. Au contraire, ils s’attachèrent à en régler la marche jusque dans les plus minutieux détails et l’on peut dire que sous ce point de vue le plan qu’ils tracèrent est une œuvre tout à fait originale et qui ne laisse pas de surprendre un peu quand on songe qu’elle fut conçue au XVe siècle, à une époque où l’art militaire moderne était encore dans l’enfance.


Ils estimèrent, d’abord, qu’il est nécessaire de prévenir tous les chevaliers qui ont fait vœu avec le duc de Bourgogne d’aller en Orient, d’avoir à se tenir prêts à partir au premier appel, car il peut être très prochain, quoique les nouvelles reçues tant du roi d’Aragon que de l’Empereur, ne permettent pas de fixer d’une manière certaine l’époque du départ. Quant au nombre de gens d’armes et d’archers que le duc devra enrôler, il dépendra du montant des aides allouées par ses divers Etats, montant qu’il est important de connaître le plus tôt possible.


Il semble que le lieutenant général du Duc de Bourgogne dans le commandement de l’expédition doit être désigné de bonne heure afin qu’il puisse lui-même se pourvoir d’officiers aptes à le seconder. Le comte d’Etampes (Jean de Nevers, fils de Philippe de Bourgogne, cinquième fils lui-même du duc Philippe-le-Hardi. Le comte d’Etampes était donc le cousin germain du duc Philippe-le-Bon), de l’avis du Conseil, convient parfaitement pour ces fonctions. Comme l’armée se composera de soldats de diverses langues ou nations, il faudra choisir des chefs particuliers pour chacune d’elles. Cette désignation ne pourra toutefois avoir lieu avant qu’on ne soit fixé sur le nombre de ces nations et sur celles des seigneurs qu’elles comprendront. Quant aux finances, le Duc établira un prud’homme ou notable chargé de faire procéder à la levée des aides accordées par les Etats des divers pays pour la croisade, y adjoindre les deniers provenant du trésor du Duc et destinés spécialement par lui à cet objet, enfin de centraliser toutes les sommes ainsi produites entre les mains du receveur qui sera chargé de les distribuer et dépenser conformément à l’avis des gens de la Chambre des Comptes et du Conseil des Finances.


Le maître de l’artillerie devra être mandé le plus tôt possible pour procéder à la visite de l’artillerie qui se trouve dans les Pays-Bas. S’il la trouve insuffisante on y pourvoira immédiatement. Quand un état complet en aura été dressé, il sera soumis au duc qui indiquera le nombre et la nature des pièces d’artillerie, armes, engins, etc., qu’il compte emmener dans l’expédition. Le surplus sera inventorié et restera dans les Pays-Bas sous la garde du lieutenant du maître d’artillerie qui en aura l’inventaire dont le double sera aussi entre les mains du maître. Ainsi lorsque ce dernier dans le cours de la campagne estimera nécessaire de faire venir de nouvelles pièces des arsenaux des Pays-Bas, il pourra facilement, grâce à l’inventaire, les désigner à son lieutenant. Le maître de l’artillerie aura à sa disposition vingt lances de gens d’armes, soit 80 hommes, pour l’aider dans ses fonctions.


Quant aux artilleurs, charpentiers, maçons, forgerons, pionniers, mineurs et manouvriers, on estime qu’il en faudra cinq ou six cents, munis de tous les outils nécessaires, armés (c’est-à-dire cuirassés) et embastonnés (armés de piques), de manière à combattre au besoin et recevant la même solde que les archers. Ils seraient répartis tant à l’avant-garde, que dans le corps principal et à l’arrière-garde, ainsi que le maître de l’artillerie le trouvera le plus convenable. Quelques conseillers pencheraient pourtant pour placer les pionniers sous le commandement d’un chef spécial indépendant du maître de l’artillerie.


Les maréchaux devront être au nombre de trois : un pour l’Hôtel du Duc, un pour les langues d’Allemagne et le troisième pour le reste de l’armée. Les seigneurs paraissant le mieux convenir pour remplir ces fonctions sont : MM. de Moreuil, de Hunières, Baudes de Noyelles, François l’Arragonnais, de Contay, de Menthon, d’Espières, de Bergues et le Liégeois de Hunières. Comme prévôts des maréchaux, le Conseil indique : Jean de Bonem, Evrard de Brimeu, Guillaume de Cuinsy, Maillard de Ricamez, Digne de st-Paul, Chenèvre et Antoine de Laviron, pour la conduite des équipages : Louis de Masingues, le bâtard de Rosin et Frédéric de Meynyeesrent.


Le conseil que le Duc emmènera avec lui pour prendre journellement son avis, sera composé comme il voudra mais devra comprendre au moins huit conseillers nobles et quatre clercs dont quelques-uns parleront l’allemand afin de pouvoir remplir les missions et ambassades qui se présenteront. Il y aura quatre secrétaires dont deux sauront le latin et le haut allemand et les deux autres le latin, le français et le flamand (le thiois de Pardeça).


Il semble que le Duc doit dès maintenant s’occuper de la nomination des prêtres qui composent sa chapelle afin qu’ils puissent faire leurs préparatifs et se pourvoir de serviteurs armés de brigandines (sorte de cotte de maille).


Les officiers de l’Hôtel devront être assemblés le plus tôt possible et donner leur avis par écrit sur le personnel que le Duc devra emmener avec lui. Il sera choisi surtout parmi les hommes pouvant au besoin combattre et on n’y adjoindra aucune personne utile.


Il conviendra d’envoyer au moins quinze jours ou trois semaines à l’avance des personnages du Conseil dans les villes que le Duc aura à traverser, afin de préparer les logements, de faire provision de vivres et d’autres choses nécessaires, le tout avec ordre et en éviter toute contestation. Lorsqu’une décision aura été définitivement prise sur la route à suivre pour se diriger sur l’Orient, des lettres du duc devront être adressées au moins deux ou trois mois d’avance aux princes et souverains des pays où il comptera passer afin de les prévenir de sa prochaine arrivée.


Les maréchaux établiront des officiers qui seront chargés avec un de leurs prévôts, de rester en arrière jusqu’au passage des dernières troupes, afin de recevoir les plaintes et les réclamations qui pourraient se produire et de leur donner, s’il y a lieu, satisfaction.


Le Conseil étudie ensuite deux routes qui peuvent être choisies pour se diriger sur Constantinople, l’une par l’Italie et la Grèce et l’autre par l’Allemagne.


En admettant le choix de la première, le rassemblement général de l’armée devra avoir lieu à Chalon-sur-Saône. Pour concentrer sur ce point 4.000 archers, deux cents chariots seront nécessaires. Arrivés à Chalon, ces chariots seront renvoyés et on se procurera un nombre de bateaux suffisant pour transporter l’infanterie, tant archers qu’autres soldats, une partie de la cavalerie de Picardie, l’artillerie et les bagages jusqu’à Aigues-Mortes. Là on revendra les bateaux qui ne pourraient remonter le Rhône. On peut même espérer faire quelque profit sur cette vente. La conduite de ces bateaux de Chalon à Aigues-Mortes devra être placée sous le commandement d’un chef unique qui en aura la peine et entière direction. Quant aux chariots qui auront amené jusqu’à Chalon l’écurie du Duc, les bombardes et les ribaudequins, comme on ne peut s’en passer, ils seront démontés et placés ainsi sur les bateaux.


Il conviendra de se procurer à Aigues-Mortes, à Nice, à Marseille ou dans un autre port de la côte provençale, dix à douze gros vaisseaux (grosses naves) qui seront utilisés par le Duc pour conduire ses gens et ses bagages jusqu’en pays ennemi. Le fret de ces navires sera à peu près égal à la dépense faite pour les chariots.


Le reste des gens d’armes ou cavalerie de Picardie suivra avec le Duc la route de terre, emmenant les chevaux des cavaliers embarqués à Aigues-Mortes avec les archers. Il en sera de même pour la gendarmerie de Bourgogne qui accompagnera aussi le Duc. Celui-ci aura besoin dans son trajet par terre, à défaut des chariots abandonnés à Chalon, des mules et d’autres bêtes de somme pour le transport des bagages non embarqués, car les chariots ne peuvent traverser les Alpes. Les frais occasionnés par l’emploi de ces bêtes de somme seront à la charge des chevaliers qui s’en serviront.


Les pionniers, charpentiers, maçons et mineurs, ou du moins une partie d’entre eux, marcheront avec cette gendarmerie afin de travailler aux routes à tracer et à mettre en état ainsi qu’aux abris à construire quand besoin en sera.


C’est dans ces conditions que l’armée ira jusqu’au royaume de Naples et au port où elle devra s’embarquer. Elle pourra être divisée en deux corps dont l’un passera par le mont Cenis et l’autre par le St-Bernard pour que les chemins soient moins encombrés et le ravitaillement plus facile. Ces deux corps se réuniront devant Milan pour de là se diriger sur Rome. Il semble convenable aussi de donner un chef particulier aux pionniers qui seront toujours d’une journée d’avance sur le gros de l’armée afin de rendre les chemins praticables.


Si le Duc choisit la route d’Allemagne pour marcher sur Constantinople, toute l’armée devra être rassemblée à Ratisbonne, par les voies suivantes : 1° celles de Bourgogne passeront le Rhin aux ponts de Bâle et de Brisach pour se concentrer à Ulm ; 2° celles de la Picardie, du Hainaut, du Comté de Namur, du Brabant, de la Flandre et du Luxembourg, traverseront la Lorraine, passeront le Rhin à Strasbourg et de là se dirigeront sur Ulm pour y rejoindre celles de Bourgogne ; 3° les troupes de la Hollande et de la Zélande et des autres pays rhénans se réuniront à Cologne pour remonter le Rhin jusqu’à Spire, puis de là, en traversant la Souabe, gagneront Ulm. Toutes ces troupes ayant fait leur jonction sur ce point s’avanceront ensuite sur Ratisbonne à travers la Bavière dont les cours d’eau, affluents du Danube, pourront fournir le nombre de bateaux nécessaires au service de l’armée.


Il conviendra, en effet, de se pourvoir d’au moins 300 bateaux pour l’embarquement des gens, chevaux, bagages et chariots démontés. On estime que chaque bateau pourra transporter 24 à 30 chevaux, 100 hommes et deux chariots avec les vivres et les bagages afférents à l’équipage. Chaque bateau coutera approximativement 50 florins du Rhin. Il faudra envoyer cinq à six mois à l’avance des gens sur les lieux pour faire construire et réunir ces embarcations. Si le temps manquait pour s’en procurer ainsi 300, on se contenterait de 100 qui suffiraient au transport des gens de pied, des chariots démontés, des bagages et des meilleurs chevaux ; les autres seraient menés en main.


Si l’armée se divise ainsi, la partie qui longera par terre la rive du fleuve, devra chaque soir, autant que possible, camper à l’endroit où les bateaux seront arrivés. Ceux-ci auront donc à régler leur marche en conséquence. Dans le cas pourtant où l’on réunirait un nombre d’embarcations suffisant pour transporter toute l’armée, cela serait préférable, car on arriverait ainsi un mois plus tôt sur le pays ennemi. Il en résulterait l’économie d’un mois de solde. Enfin, il est probable que l’armée étant divisée comme on vient de l’indiquer, la partie voyageant par terre n’arriverait à Belgrade que quinze jours après celle qui aurait été embarquée. Le projet par eau de Ratisbonne à Belgrade peut être effectué en mois d’un mois. Au contraire, le voyage mi-partie par eau et mi-partie par terre, en prendra deux et peut-être davantage.


Belgrade est la dernière place sous domination de la Hongrie, on pénétrera alors sur les terres appartenant au despote de Servie. On devra s’entourer des conseils des gens connaissant ces pays pour la direction de l’expédition à partir de ce point.


C’est à Belgrade aussi que se concentreront toutes les troupes étrangères tant d’Allemagne que de Bohème et de Hongrie ; là le Danube sera abandonné pour marcher directement par terre contre l’ennemi.


Quant à la manière dont il devra être procédé à la levée des gens de guerre et aux dépenses qui en résulteront, la Picardie et les Marches des Pays de Pardeçà (le Rethélois, le Cambrésis, la Thiérache, la Flandre, etc.) fourniront 400 lances à trois chevaux par lance (l’homme d’armes, son valet armé de corset ou de brigandine, d’une langue de bœuf (sorte de hallebarde) ou d’une autre pique (bâton) à l’avenant et un grand page), recevant 15 écus par mois, soit pour les 400 lances, 6.000 écus par mois, - 4.000 archers à pied payés trois patars chacun, par jour, soit par mois 15.000 écus, avec 200 chariots pour le transport de leurs bagages, à 12 patars le chariot par jour, soit 3.000 écus par mois. Ces chariots iront jusqu’à la Saône, si on prend la route d’Italie et jusqu’au Danube, si on adopte celle d’Allemagne. Ils mettront pour se rendre depuis les Flandres, le Brabant, la Picardie et le Hainaut sur la Saône ou sur le Danube environ un mois. Les 4.000 archers et les 200 chariots coûteront donc par mois 18.000 écus qui, joints aux 6.000 pour les 400 lances, forment la somme de 24.000 écus par mois, nécessaire pour le paiement de l’armée de Picardie, d’Artois, de Flandre, de Brabant, de Hainaut et des Marches des Pays de Pardeça.


L’estimation des frais de transport de cette armée par bateaux, soit sur le Saône, soit sur le Danube, soit même par mer, sera faite plus loin.


La Bourgogne fournira 300 lances, y compris les gens de l’Hôtel du duc et autres qui ne seront pas portés sur les rôles, la lance comprenant quatre chevaux, savoir l’homme d’armes, son page, un valet armé et embastonné comme il est indiqué plus haut, avec un crénéquinier (arbalétrier à cheval) ; soit à raison de 20 écus par lance, la somme de 6.000 écus par mois. Chaque lance de Picardie aura sous sa dépendance 10 archers, tandis que l’armée de Bourgogne n’en aura point.


Il conviendra aussi d’avoir cent canonniers ou couleuvriniers, cent charpentiers, maçons ou forgerons, cent artilleurs (ouvriers fabriquant et réparant les arcs, flèches, arbalètes, etc.), 300 mineurs ou pionniers, soit en tout 600 hommes de pied, tous armés de piques (bastons deffensables) recevant la même solde que les archers, c’est-à-dire 3 patars par jour, ce qui fait par mois 2.250 écus.


Les deux corps d’armée de Picardie et de Bourgogne se composeront donc de 700 lances, comportant la première 800 et la seconde 900 combattants, de 4.000 archers et de 600 couleuvriniers, pionniers, mineurs, etc, formant le total de 6.300 combattants (les pages étaient déduits du nombre des combattants) dont les gages s’élèveront par mois à 32.250 écus, non compris les frais de transport par bateaux. Ne sont pas non plus comprises dans cette somme les dépenses de l’Hôtel du Duc, ni celles du transport et de l’entretien de l’artillerie, dont l’estimation ne peut être faite que par des gens compétents.


Il semble aussi nécessaire d’emmener vingt monnayeurs pour frapper le numéraire dont on aura besoin dans le cours de l’expédition.


Au sujet des vaisseaux nécessaires dans le cas où l’on adopterait la route par l’Italie, si l’on veut embarquer à Marseille 500 hommes avec les bagages de toute l’armée, il faudra dix gros vaisseaux (naves) d’environ 700 bottes (tonneaux) chacun, l’un portant l’autre. Le fret d’un de ces bâtiments sera par mois de 400 à 500 écus, soit en tout 5.000 écus par mois. Si l’on veut se servir de la baleinière du Duc et se procurer au Portugal 12 caravelles dont l’acquisition coutera 12.000 écus et qui porteront chacune 200 à 300 hommes avec deux naves d’environ 600 tonneaux, valant 2.500 écus pièce, on aura un nombre de navires suffisant pour l’embarquement de la partie des troupes qui doit l’être. Ces caravelles et ces naves coûteront de première acquisition, 17.000 écus. Une fois qu’elles auront été armées et équipées, la dépense pour les vivres et les matelots sera d’environ 2.000 écus par mois, soit en tout 6.000 écus pour le voyage dont la durée sera d’environ trois mois.


Après ce terme, la propriété de ces bâtiments restant au Duc, ils pourront être utilisés comme vaisseaux de guerre pour la course, ou pour le transport des vivres et autres choses nécessaires à l’armée ou pour le passage des gens de guerre venant d’Italie ou y retournant. Ils rendront ainsi de très grands services.


Toute l’armée pourrait de cette manière se rendre par terre jusqu’à Naples. Il suffirait seulement d’envoyer par ce port l’artillerie et les tentes embarquées dans la baleinière du Duc. Si on craignait de la voir prise par les Anglais, on l’enverrait jusqu’à Aigues-Mortes et l’on ferait descendre jusqu’à cette ville l’artillerie par la Saône et le Rhône. L’armement et l’équipement de cette baleinière et les gages des matelots et les approvisionnements coûteraient environ 2.000 écus par mois.


Si l’on prend la route d’Allemagne, il conviendra de réunir sur le Danube 300 embarcations dont la dépense peut être évaluée à 4 florins du Rhin par barque et par jour, soit 15.000 florins par mois. Il en faudra tout au moins 100 pour le transport des bagages, soit une dépense de 5.000 florins. On ne pourra se servir de ces embarcations que jusque Belgrade où elles seront vendues au meilleur compte possible.


Si l’on voulait employer uniquement la voie de terre pour mener tous les archers soit par l’Italie, soit par l’Allemagne ; on éviterait ainsi les dépenses de navires et de chariots, mais il faudrait monter leur solde à 4 patars par jour, soit pour 4.000 archers 20.000 écus par mois.


Le Conseil terminait en priant le Duc de vouloir bien examiner le projet qu’il lui soumettait et de prendre le plus tôt possible une décision sur les différentes manières dont l’expédition pouvait être dirigée, afin que des mesures soient promptement ordonnées en conséquence.



III.


Ainsi qu’on a pu le voir, ce mémoire avait sagement prévu la marche à suivre pour mener rapidement, sûrement et le plus économiquement possible l’armée du Duc en pays ennemi. Le Conseil n’avait probablement pas à déterminer où et comment le Sultan devait être combattu. Ce soin était réservé au Duc et à son Conseil militaire. Des circonstances graves, la mésintelligence qui éclata tout-à-coup entre Philippe-le-Bon et son fils, le comte de Charolais, la crainte de voir une reprise de la guerre avec l’Angleterre, les instances hypocrites du Dauphin, puis ses intrigues quand il fut devenu Louis XI, empêchèrent le duc de Bourgogne de donner suite à ce projet. Cependant, un instant vers la fin de l’année 1463, il fut sur le point de se mettre en route pour l’Orient. C’est la voie d’Italie qui avait été choisie, car l’armée bourguignonne devait à Ancône se joindre aux troupes que le pape Pie II y avait réunies. Mais Louis XI, dans une entrevue à Lille, réussit encore à détourner Philippe-le-Bon de l’intention qu’il avait à se mettre à la tête de l’armée d’expédition, prête alors, du moins en partie, à quitter la Flandre. Il le détermina surtout en lui promettant que, s’il voulait remettre son départ jusqu’au moment où l’on serait en paix avec l’Angleterre, il lui fournirait 10.000 combattants pour prendre part à la Croisade. Ce fut cette promesse qui décida le Duc à différer encore d’une année.


Cependant, afin de ne pas manquer aux engagements pris vis-à-vis du Pape, Philippe ordonna de faire partir immédiatement une armée de 2.000 hommes, sous les ordres de son fils naturel Antoine, dit le grand bâtard de Bourgogne. Beaucoup de vaillants chevaliers, entre autres les sires de Lalaing et de Bossu, s’embarquèrent avec celui-ci à l’Ecluse au printemps de l’année 1464. La flotte, qui portait ces chevaliers et les troupes sous leurs ordres, finit, après avoir été dispersée par la tempête, par se réunir à Marseille. Là ils débarquèrent et ils attendirent dans cette ville les ordres combinés du Pape et du Duc pour continuer leur route vers l’Italie. Mais la mort de Pie II, les dissentiments qui s’élevèrent aussi tôt entre son successeur et les Vénitiens au sujet des préparatifs de la Croisade, les nouvelles hésitations du Duc en présence des observations de ses conseillers et des gens de ses Finances firent avorter cette expédition et l’armée des Bourguignons qui, avec l’artillerie, s’était concentrée à Avignon, fut obligée quelques mois après de revenir par terre dans les Pays-Bas (… les états de l’artillerie et du matériel livré par les arsenaux de Lille, de Bruges et de Renescure à Pierre de Gressy, écuyer, lieutenant du sire de Moreuil, maître de l’artillerie du Duc, qui devait accompagner le bâtard de Bourgogne dans son expédition en Turquie. Lille fournit : 2 mortier de fer du calibre 10 avec 200 pierres pour les charger ; 16 petits veuglaires (bouches à feu de plus faible calibre et moins longues que les bombardes qui se chargeaient par la culasse) destinés à servir sur les navires ; 9 grosses serpentines de fer ; 2 de fonte ; 150 boulets de fer du calibre de 2 pouces et demi pour charger lesdites serpentines ; 885 livres de boulets de plomb ; 60 couleuvrines à main avec leurs garnitures ; 40 autres couleuvrines de fer à manche de bois ; 600 boulets de pierre du calibre 3 pouces et demi ; 200 de 3 pouces ; 1.800 de 2 à 3 pouces et 1.300 d’un pouce et demi pour les veuglaires ; 22 caques dont trois dites hambourgs (tonneaux servent à renfermer la bière venant de la ville de ce nom) remplies de poudre à canon ; 4 hambourgs de salpêtre ; 4.000 arcs à main, en bois d’if, renfermés dans 39 coffres bandés de fer et fermant à clef ; 8.000 douzaines de flèches ferrées renfermées dans 26 tonneaux ; 3.000 douzaines de cordes pour les arcs, renfermées dans 6 gros tonneaux ; 29.300 dondaines (machines de guerre lançant des pierres), demi-dondaines et viretons (petites flèches) pour les arbalètes ; 280 gouges (sorte de pique ou de hallebarde) ; 50 leviers de fer de trois sortes, grands, moyens et petits ; 250 pavois ou grands boucliers peints en rouge avec la croix de Saint-André au milieu. Bruges livre : 1 serpentine de fonte, longue de 7 à 8 pieds, marquée d’un double G ; 1 autre serpentine de fonte aux armes du bâtard de Bourgogne ; 16 autres serpentines de fonte de différentes sortes, dont plusieurs portaient le fusil de Bourgogne et la devise ducale, pesant ensemble 2.842 livres ; 2 autres serpentines de fer ; 1.882 livres de plomb en masse pour fabriquer les boulets nécessaires à ces serpentines ; 62 arbalètes d’acier, fabriquées à Bruxelles ; 5.432 veuglaires de fer enchâssés en bois pour servir sur les navires ; 1.450 pierres de différents calibres pour charger ces veuglaires ; 250 livres de fil d’Anvers, renfermés dans deux tonnelets de bois ; 850 piques de Flandre ; 100 boyaux de fer à manche de bois ; 100 pics, idem ; 100 louches ; 50 cognées à manche de bois ; 100 serpes ; 1 caque et un tonnelet remplis de chausse-trapes ; 80 lanternes de bois ; 50 soufflets ; 50 soufflets ; 10 scies et 4 limes ; 12 marteaux pour casser les pierres ; 200 maillets de plomb ; 50 pelles de bois, ferrées ; 100 pierres de mortier de 10 pouces. On tira du château de Renescure : 20 veuglaires de différents calibres ; 9 couleuvrines à main, livrés à Simon de Lalaing ; 3.000 pierres de différents calibres ; 9 couleuvrines à main, en fer et à manche de bois ; le tiers d’une queue de poudre à canon ; 2 queues pleines de traits d’arbalètes ; 12 maillets de plomb, 1 caque de tampons servant à charger les veuglaires.


Il est probable que d’autres châteaux de Flandre et de Bourgogne fournirent aussi leur contingent de pièces d’artillerie, de munitions et de matériel.)

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