La suite d'Histoires du Nord ...

mardi 13 décembre 2011

POPULATIONS OUVRIERES ET INDUSTRIES DANS LE NORD DE LA FRANCE EN 1860

In A. AUDIGANNE – Les Populations ouvrières et les industries de la France, études comparatives, 2 volumes, tome Ier, Paris, Capelle libraire-éditeur, 1860



REGION DU NORD


La zone septentrionale de la France, qui est le siège d’une si grande activité manufacturière, peut être scindée en deux parties. La première comprend, outre la Flandre proprement dite, les anciennes provinces de l’Artois et de la Picardie ; on doit y rattacher encore deux annexes importantes : la fabrique de Saint-Quentin et celle de Sedan. La seconde division embrasse toute la riche et industrieuse Normandie.


Chapitre I : Les ouvriers de la Flandre


Le pays que nous embrassons dans ce chapitre s’étend des frontières de la Belgique à l’embouchure de la Somme, et il englobe les cinq départements du Nord, du Pas-de-Calais, de la Somme, de l’Aisne et des Ardennes. C’est la partie de la France où la grande fabrication manufacturière s’exerçant dans de vastes ateliers domine le plus. Toutes les industries textiles, hormis celle de la soie pure, qui n’y parait qu’à l’état de rare exception, y ont une très large assiette. Le travail des métaux, les constructions mécaniques y comptent aussi des ateliers importants, notamment à Lille et à Denain, mais cet élément industriel ne saurait être comparé, ni sous le rapport du nombre de bras qu’il emploie, ni sous celui des affaires dont il est le sujet, au travail de la laine, du coton et du lin. On en peut dire autant de deux autres industries d’un genre spécial, l’extraction de la houille et la fabrication du sucre de betteraves. Quant à la première, il suffit, pour en apprécier l’importance, de nommer les mines d’Anzin, dans le département du Nord, auxquelles sont venues s’ajouter, dans le Pas-de-Calais, des exploitations qui, comme celles de Lens, donnent déjà des résultats marquants et en promettent de plus considérables (La première découverte de la houille dans le Nord date de l’année 1720. Ce fut quatorze ans plus tard, en 1734, que la houille grasse fut découverte à Anzin. On vit ensuite durant tout le cours du dernier siècle se succéder une foule de compagnies qui dépensèrent de très fortes sommes dans des recherches improductives. La prospérité des exploitations dans ce district houiller appartient tout entier à notre siècle : elle a suivi les développements de l’industrie manufacturière. Le nombre des ouvriers occupés dans le bassin du Nord est de 10.000 à 12.000 tant à l’intérieur qu’à l’extérieur des mines, mais l’immense majorité travaille à l’intérieur.). Nous ne nous arrêtons pas ici cependant aux ouvriers de la houille, parce que nous serons tout naturellement amenés à en parler, à l’occasion du groupe industriel de Saint-Etienne et de Rive-de-Gier. La seconde des industries spéciales, la fabrication du sucre, se rapporte plus à l’intérêt agricole qu’à l’intérêt industriel proprement dit. Les fabriques de sucre ne sont en mouvement que durant quelques mois chaque année, à partir du mois d’octobre jusqu’au mois de mars ; les ouvriers qu’elles emploient sont rendues à l’agriculture pour le reste de l’année. On tend même à restreindre de plus en plus la période de travail, car il a été reconnu qu’au bout d’un certain temps la betterave perd de sa richesse saccharine. Les distilleries où l’on traite cette racine pour en extraire l’alcool, et qui appartiennent au même ordre de travail, marchent toute l’année, mais elles n’ont pas besoin d’un personnel nombreux.


Dans la contrée la plus septentrionale de la France, le traitement des matières textiles domine bien effectivement toute autre application industrielle. De tous les côtés s’élèvent des usines vouées à quelque travail de ce genre. La laine, on la file à Roubaix, à Tourcoing, à Sedan, à Amiens, etc. ; on la tisse en étoffes drapées et foulées, fines ou communes, à Sedan, à Abbeville, etc. ; en étoffes légères et non foulées d’une variété infinie, à Roubaix et aussi au Cateau, à Amiens, à Saint-Quentin, etc. Des milliers d’ouvriers se pressent dans les filatures de coton existant sur différents points de la contrée, principalement à Lille et dans sa banlieue où l’on trouve plus de cinq cent mille broches à filer ou à retordre. D’innombrables métiers dans le Nord, l’Aisne, le Pas-de-Calais, etc., transforment ensuite les fils en cent tissus divers purs et mélangés. La filature et le tissage du lin se pratiquent sur une très grande échelle à Lille et dans les environs. Le département du Nord est en quelque sorte la terre classique de l’industrie linière en France (La filature mécanique du lin, dont la découverte a rendu impérissable le nom de Philippe de Giard, est pratiquée par soixante-dix établissements dans la seule agglomération lilloise (juillet 1859). On ne saurait estimer à moins de 250.000 le nombre de broches dans l’agglomération de Lille). Entre ces diverses fabrications, le premier rang appartient à l’industrie cotonnière qui est, si je puis m’exprimer ainsi, plus industrielle qu’une autre. Pour une quantité donnée de matière et de produits, elle demande le plus au travail de l’homme ; en outre, elle est celle qui a le plus servi à initier notre pays aux grandes applications mécaniques.


On ne pourrait évaluer à moins de 500.000 sur une population totale de 1.200.000 âmes, le nombre des individus vivant du travail manufacturier dans le département du Nord. Les quatre autres départements du même groupe, considérés en bloc, n’en comptent pas moins de 250.000. A quel régime est soumise toute cette milice de l’industrie ? Parlons en premier lieu du département du Nord. Quelques multipliées qu’y soient les fabriques, tout le travail n’y est pas absolument concentré. Si la filature, la teinture, les apprêts ont lieu dans les établissements, le tissage, quoique s’effectuant de plus en plus à la mécanique, s’exécute encore en grande partie, pour la laine du moins, chez l’ouvrier. A Lille même, c’est le système du travail en atelier qui règne presque sans partage. Dans les environs, à Roubaix, à Tourcoing, à Armentières, à Halluin, les fabricants tout en ayant quelquefois des ateliers de tissage, donnent une masse énorme d’ouvrage dans les campagnes environnantes à une nombreuses clientèle de tisserands. Sur un point déjà un peu écarté du centre de ce groupe, au Cateau, une seule maison de filature et de tissage, la plus importante il est vrai, de la France entière, et qui s’est particulièrement fait connaître dans la fabrication du mérinos, tient à sa solde plus de douze cents ouvriers réunis dans ses ateliers, et environ douze mille au dehors. (On sait que le grand établissement du Cateau a été fondé par l’un des plus éminents manufacturiers de notre temps, M. Paturie, à qui ses rares facultés et d’incontestables services avaient si justement valu les plus hautes distinctions sociales – Sur l’industrie du département du Nord, en général, on ne consultera pas sans intérêt un document déjà ancien, mais rempli de de détails précis, nous voulons parler d’une Analyse de la situation industrielle du département, publiée par le jury du Nord, à l’occasion de l’exposition nationale des produits de l’industrie en 1849.).


Si nous passons aux autres départements, nous voyons d’abord que dans le Pas-de-Calais et dans la Somme, la situation, en ce qui concerne les industries textiles, est à peu près la même que dans le Nord : travail en atelier pour les ouvriers des filatures, travail tantôt en atelier et tantôt à domicile pour les ouvriers du tissage. Notons tout de suite qu’ici comme dans la plupart des pays de tissage à domicile, les tisserands ne vont que rarement chercher eux-mêmes la besogne chez le fabricant. Ils reçoivent d’ordinaire les chaînes à tisser de la main de contremaîtres spéciaux dans chaque partie, qui sont, à vrai dire, les commissionnaires des négociants ou des manufacturiers. – La fabrication des tulles qui s’est implantée, comme on sait, avec tant de succès à Calais ou plutôt à Saint-Pierre-lez-Calais, mais qui s’est vue menacée de subir une émigration des fabriques, durant ces derniers temps, par suite de causes diverses, - s’opère dans les établissements mêmes (v. notre livre L’industrie contemporaine, ses caractères et ses progrès chez les différents peuples, page 445- Le tulle-Nottingham et Calais – On consultera avec intérêt une brochure intitulée Lettre sur l’industrie tullière en France, par M. Liévin Delhaye, ainsi qu’un Rapport fait à la chambre de commerce de Calais et à la chambre consultative des arts et manufactures de Saint-Pierre-lez-Calais au nom d’une commission déléguée à l’exposition universelle de Londres en 1851.). Au régime du travail en atelier appartiennent également toutes les industries métallurgiques, de même que beaucoup d’industries diverses, comme les fabriques de produits chimiques, les fabriques de papier, les fabriques de sucre, etc.


Une distinction est à faire entre les deux départements que nous avons rattachés à la zone flamande, celui de l’Aisne et celui des Ardennes. Dans le premier, le travail à domicile est plus répandu que travail en atelier ; dans le second, il en est autrement. Les tissus légers de Saint-Quentin occupent bien plus de bras dans les campagnes que dans les usines situées au chef-lieu de ce district ou dans les environs (Il convient de rattacher au mouvement industriel de Saint-Quentin, quoiqu’il soit situé dans l’Oise, le bel établissement d’Ourscamps pour la filature et le tissage du coton.). A Sedan, la draperie accorde une plus large part au travail aggloméré qu’au travail à domicile. Pour le tissage même, c’est à peine si le quart du travail s’effectue chez l’ouvrier, tout le reste est fait en fabrique.


Ces distinctions étaient indispensables pour qu’on pût avoir une idée exacte de l’état des choses dans la région la plus septentrionale de la France. Mais, malgré la place que tient le travail à domicile, le signe saillant du régime industriel n’en réside pas moins dans le travail en commun au sein d’établissements plus ou moins populeux. Ce n’est pas même ici, c’est plutôt dans la seconde division de la région du Nord, dans la Normandie, qu’il y aura lieu d’étudier parallèlement les deux systèmes. Pour le moment, l’attention demeure captivée par les grands centres de population, par les grandes agglomérations de travailleurs. Ce sont les ouvriers embrigadés dans ces fabriques dont il faut étudier la situation.



II. Mœurs et caractères - Institutions


Lille et le pays lillois – Dans cette contrée que baignent les eaux de la mer du Nord et de la Manche, une première distinction doit être faite entre les cités commerçantes du littoral et les villes manufacturières de l’intérieur. Ces dernières sont infiniment plus accessibles au mouvement des idées bonnes ou mauvaises, vraies ou fausses, qui peuvent agiter une époque. Dans les ports, l’intérêt commercial règne exclusivement : on est négociant avant tout. Le commerçant ne vit pas seulement dans le pays où il est né, il disperse son existence sur tous les coins du monde. On dirait que dans les cités maritimes, le sol tient moins qu’ailleurs à la plante des pieds ; les pensées comme les intérêts y sont naturellement cosmopolites. C’est le vieil esprit de Tyr et de Carthage toujours subsistant à travers les siècles. Je ne prétends pas dire, dans une région où l’on garde la mémoire d’Eustache-de-Saint-Pierre, que le terrain soit rebelle aux sentiments généreux, aux nobles inspirations : je veux indiquer seulement qu’entraînées incessamment sur les mers à la suite de la fortune, les âmes y sont moins faciles à engager sur l’océan des idées.


Pour les cinq départements dont nous nous occupons dans ce chapitre, nous pouvons dire que tous les traits de la physionomie de la population ouvrière se résument dans cinq villes industrielles d’une importance diverse. Lille, Calais, Amiens, Saint-Quentin et Sedan. Dans le département du Nord, si nous prenons la cité lilloise comme champ principal d’études, ce n’est pas que nous entendons méconnaître l’importance de telle ou telle autre ville, Roubaix par exemple. Rien ne serait plus injuste. C’est la fortune croissante de Roubaix, ce sont les applications si variées, si ingénieusement modifiées par les fabricants de cette ville suivant les exigences du goût public, qui ont amené le développement des filatures lilloises. Il était juste de reconnaître ce fait dont la trace est acquise à l’histoire industrielle du département du Nord. Mais nous nous arrêtons à Lille, parce que c’est là que viennent forcément se rattacher les principaux fils de la vie manufacturière de tout le district, parce que les agglomérations d’ouvriers y sont plus considérables qu’ailleurs, enfin parce que les influences qui ont agi sur la question du travail y ont revêtu des aspects plus singuliers et amené des effets plus significatifs.


Au premier abord, rien de bien vif ni de bien saisissant dans le caractère de la population lilloise. La masse, qui a de la droiture dans l’esprit et de la générosité dans les sentiments, est peu instruite et en temps ordinaire très volontiers apathique. Sous un ciel froid et pluvieux, la vie ne se passe guère au grand jour de la rue ou de la place publique. Entre les murailles d’une ville fortifiée, on ne saurait s’attendre à trouver de ces vastes promenades, où le peuple va chercher des perspectives riantes propres à ravir l’imagination. Sur les remparts ou sur l’esplanade, partout l’horizon est resserré. Il ne s’étendra pas beaucoup plus loin, même lorsqu’aura été abattue la partie des fortifications destinée à être reportée à une plus grande distance. Il n’y a pas ici, comme à Rouen, à Bordeaux, à Nantes, un beau fleuve dont les rives attirent toujours une partie des habitants et forment une sorte de rendez-vous général. Il faut sortir des portes de la cité, traverser les longs faubourgs, devenus quelquefois des villes de 12.000 âmes, comme Wazemmes et aujourd’hui englobés dans une seule circonscription municipale, avant de rencontrer de larges espaces. Que dans des conditions pareilles, le goût du peuple lillois ne le pousse pas vers la vie en plein air, rien de plus facile à comprendre. Quand il fait beau, à l’heure où les ateliers se ferment, les ouvriers se promènent quelques instants dans les rues centrales, mais ce n’est pas là évidemment qu’ils occupent la plus grande partie de leurs loisirs. Cependant, on reconnaît vite en eux les hommes qui ne se plaisent point dans l’isolement, qui aiment au contraire se rapprocher les uns des autres.


Doués d’un caractère sympathique, les lillois sont portés à s’aider mutuellement ; ils affectionnent les réunions en tout genre et recherchent les occasions de passer en commun les heures qui ne sont pas données au travail. Rebelle à l’esprit d’individualisme, le sol lillois est très favorable à l’esprit d’association ; aussi les sociétés y sont-elles le moyen à l’aide duquel s’est exercée de tout temps l’influence morale. C’est dans leur sein que se révèle le véritable caractère de la population et qu’on peut mesurer le niveau de développement des esprits. Que dans notre temps, cette tendance ait eu des occasions de se produire sous un jour particulier et même de se fourvoyer, c’est incontestable. On s’est néanmoins, suivant nous, complétement mépris quand on a prétendu reconnaître dans un grand nombre de manifestations de ce genre l’influence du socialisme contemporain. L’inclination locale était bien antérieure. Certes, il y a dix ans environ, en 1849, en 1850, à l’époque où nous nous appliquions à étudier, au point de vue morale et politique, la situation de ce centre industriel que nous avons depuis si souvent revu, le nom du socialisme était mêlé à toute discussion sur les institutions locales concernant les ouvriers. Toutefois, bien qu’on pût alors diviser les associations existant à Lille en deux grandes catégories, celles qui se ressentaient plus ou moins de l’influence socialiste et celles qui la combattaient, l’esprit traditionnel n’était, en réalité, modifié qu’à la surface. Cette division ne répondait qu’à un état accidentel : elle ne serait plus admissible aujourd’hui. La seule qui soit d’accord avec les faits se rapporte à l’élément religieux. Ainsi on trouve à Lille, d’un côté des associations qui sont fondées sous l’inspiration plus ou moins directe d’une idée religieuse, et d’un autre côté des associations reposant sur d’autres bases. Bien que les premières soient renfermées dans un cercle relativement fort restreint quant à l’action qu’elles exercent sur la masse des ouvriers de la fabrique, elles n’en méritent pas moins de notre part, à raison de leur objet, une attention spéciale. On ne saurait, d’ailleurs, trop rendre justice aux intentions qui les dirigent. Aussi nous nous en occuperons d’abord.


On compte à Lille cinq associations de cette espèce : la société de Saint-Joseph, la société Saint-Vincent-de-Paul, celle de Saint-François-Xavier, celle de Saint-François-Régis et une société de patronage pour les jeunes ouvriers.


En parlant de la société de Saint-Joseph, un des hommes de la ville de Lille qui s’occupe avec le zèle le plus éclairé des associations religieuses, nous disait : « C’est un estaminet catholique. » Pris en bonne part, ce mot est exact. La société de Saint-Joseph n’a point pour objet des exercices religieux ou un enseignement moral : elle se propose de fournir à ses membres un moyen de passer honnêtement et agréablement la soirée du dimanche et celle du lundi, alors que les ateliers sont fermés. Elle possède à Lille une vaste maison pour l’hiver, et une villa à un ou deux kilomètres de l’enceinte actuelle pour les jours trop rapides de l’été ; tous les jeux habituels des cercles sont réunis dans l’établissement de Lille, tous les exercices champêtres dans la maison de campagne. Une courte prière faite en commun, au moment où les portes se ferment, et à laquelle on n’est pas obligé d’assister, rappelle seule, mais rappelle clairement, que l’association se rattache à une idée religieuse. On s’en rapporte, quant au résultat, à cette règle générale, que toute institution suit la loi de son origine. Le nombre des membres est d’environ un millier. Quoique la société soit formée d’éléments divers, la bonne intelligence et une sorte de cordialité n’ont jamais cessé de régner entre eux. Les discussions politiques sont défendues dans le sein de l’association qui vise à moraliser le plaisir et à diminuer la clientèle du cabaret. Mais les ouvriers, aussi bien ceux des filatures que ceux des ateliers métallurgiques, n’y sont pour ainsi dire point représentés. Ce n’est pas qu’ils condamnent l’institution, du moins d’après ce que nous avons pu voir ; seulement ils paraissent se défier de l’influence même sous laquelle elle s’est constituée.


La confrérie de Saint-Vincent-de-Paul est fortement établie à Lille ; ses rapports avec la classe populaire méritent qu’on s’y arrête. Disons d’abord que là, comme dans tant d’autres villes de France, c’est par l’exercice de la charité qu’elle arrive aux masses ; elle visite les familles pauvres et distribue des secours soit en nature, soit en argent. Oui, comme le disait le président de la confrérie lilloise dans une circonstance solennelle, l’accomplissement d’une pareille tâche réclame cette éternelle jeunesse du cœur, toujours ardente, toujours infatigable, et le dévouement qui puise en lui-même sa récompense. Voilà ce qui est juste de reconnaître. Il faut ajouter toutefois que l’ardeur et le dévouement ne suffisent pas pour l’accomplissement de cette difficile tâche. Elle réclame, en outre, l’attention la plus vigilante au point de vue de la conduite privée et à celui de l’économie industrielle. Dès que le secours ne s’adresse pas seulement à des enfants, à des vieillards ou à des infirmes, un danger s’y mêle aussitôt. Si l’aide prêtée prend une place périodique dans le budget de la famille, on est exposé à ce que son chef tienne compte de ce supplément lorsqu’il fait lui-même sur son gain la part de ses dépenses personnelles, ou si l’on veut la part de ses plaisirs. Quand un ouvrier reçoit des secours, on dit de lui à Lille qu’il est à la charité. Aux yeux de beaucoup, ce mot là revêt tout de suite une signification fâcheuse : il fait mettre en suspicion l’habileté ou le courage de l’individu auquel on l’applique. Il est à la charité, donc c’est un mauvais ouvrier. Conséquence évidemment forcée dans sa généralité, cruelle même en face des événements inopinés et calamiteux qui peuvent atteindre la vie privée, ou de certaines circonstances particulières, qui peuvent survenir, mais qui a pour elle, il faut l’avouer, certaines présomptions. Il n’est pas absolument faux de voir quelque indice défavorable dans le fait qu’un homme valide en est réduit à vivre de secours. D’ailleurs, c’est ainsi que les choses se passent, l’ouvrier secouru trouve plus difficilement du travail que celui qui vit ses propres ressources. De si sérieuses considérations ne sauraient manquer de fixer l’attention des hommes qui se dévouent à des œuvres de charité. Elles modifient certainement l’appréciation du côté économique du rôle pris à Lille par la Société Saint-Vincent-de-Paul.


L’enseignement chrétien, ici, est le but de la société Saint-François-Xavier. Les réunions, qui ont lieu le dimanche soir, comprennent des exercices pieux et des instructions sur des sujets relatifs à la religion ou à la morale religieuse ; ces conférences pourraient d’adresser aux ouvriers, mais le nombre de ceux qui les écoutent est insignifiant. Le personnel de la société, déjà très restreint, demeure stationnaire. Cette immobilité tient peut-être à ce que pour devenir, et surtout rester sociétaire de Saint-François-Xavier, il faut déjà être fort avancé sur la voie chrétienne. Si le sujet habituel des instructions roulait dans un cercle moins spécial, il y aurait là le germe d’une influence plus sérieuse sur l’éducation des masses. – Quant à la société de Saint-François-Régis, elle a un but tout différent : elle a été fondée en vue de faciliter la légitimation des enfants naturels ; les succès qu’elle obtient sont eux-mêmes une preuve évidente des désordres malheureusement existants. Quoique les chefs d’usine se soient préoccupés de plus en plus de la discipline des ateliers, au point de vue de la morale, le rapprochement des âges et des sexes y est trop souvent la source d’une précoce altération des mœurs. Quand le seuil de la fabrique est franchi, qui peut prévenir les conséquences des relations qui s’y sont formées ? Il en résulte de fréquents concubinages. Dans un espace de douze années, la société de Saint-François-Régis est intervenue dans plus de deux mille huit cents mariages, et elle a procuré la légitimation de plus de 1.000 enfants. Son concours consiste à se charger elle-même d’une partie des formalités légales, à faire venir à ses frais des localités éloignées, les actes de l’état civil ou les pièces nécessaires dans cette grave circonstance de la vie. La loi qui accorde en pareil cas aux indigents la remise des droits de timbre et d’enregistrement est pour elle d’un utile secours. Bien placés pour juger au mérite de cette œuvre, le conseil municipal de Lille et celui de l’ancienne commune de Wazemmes l’ont inscrite au budget communal. Une association qui agit ainsi sur la constitution de la famille parmi la population ouvrière n’appartient plus seulement au domaine de la charité privée, elle a en quelque sorte un caractère public. Le sentiment chrétien qui la dirige ne doit que la rehausser encore devant l’opinion.


L’Œuvre des Apprentis prend les fils des ouvriers au moment où ils sortent de l’école : elle les place en apprentissage et s’applique à les préparer pour la vie réelle, dans laquelle ils vont bientôt avoir un rang à tenir. Dans des réunions du soir, des instructions religieuses auxquelles on a mêlé des chants, tentent à soutenir et à développer le sens moral. Inaugurée au mois de novembre 1849, cette institution a été parfaitement accueillie. Le nombre des jeunes ouvriers patronés a suivi une marche progressive. En s’appliquant à un âge où les impressions reçues se gravent si profondément dans le cœur, une tutelle bienveillante et éclairée peut obtenir des résultats qu’il serait bien difficile d’espérer plus tard. Il est aussi impossible d’avoir de bons citoyens sans une éducation morale que des citoyens utiles sans une instruction spéciale. Réunir à l’apprentissage d’un métier un enseignement propre à élever l’âme, c’est agir à la fois selon l’intérêt de chaque individu et selon l’intérêt de la société toute entière.


Ces diverses associations rendent d’incontestables services ; mais embrassent-elles tous les éléments de la vie de l’homme ici-bas ? Satisfont-elles à tous les instincts légitimes de l’âme ? Non, certes ; elles n’y prétendent pas ; elles ont un rôle défini et circonscrit, où le meilleur côté du cœur trouve un aliment. L’individu, considéré comme membre d’une grande association politique lui impose des devoirs, mais qui en même temps lui confère des droits, n’y est pas, et il ne pouvait pas y être compris. Il y a tout un ordre d’intérêts et que préoccupations qui échappe à de telles institutions. C’est peut-être à cause de cela qu’elles n’ont pas gagné plus de terrain. Est-ce une raison pour ne pas applaudir au bien très réel qu’elles produisent ? Parce que tout le champ n’a pas été défriché, devons-nous dédaigner la moisson qui couvre une partie de sa surface ? Notre âge voudrait-il prendre jalousie des œuvres provenant du sentiment religieux ? Ce serait commettre un anachronisme sans excuse. Il y a là, au contraire, d’excellents exemples, sauf à les compléter par des applications d’un autre genre. Si nous sommes profondément convaincus qu’on agit sagement dans les institutions de charité en prenant conseil des enseignements de l’ordre économique, nous croyons tout aussi fermement que dans les fondations qui naissent au sein même de l’industrie, il est utile d’écouter les inspirations du sentiment de charité.


En fait d’associations formées en dehors de l’idée religieuse, la ville de Lille nous offre des types très divers. Nous y avions trouvé jadis une société fort connue sous le nom de l’Humanité. Quoiqu’elle n’existe plus, il importe d’en dire quelques mots soit à cause de son organisation singulière, soit à cause des souvenirs qu’elle a laissés. Nous avons en outre rencontré à Lille des sociétés de secours mutuels, d’un caractère tout spécial, des sociétés chantantes et un grand nombre de petites réunions isolées. Ces institutions sont curieuses à étudier sous plus d’un rapport.


La Société de l’Humanité, fondée le 7 mai 1848, se proposait de procurer à ses membres, à bon compte et en bonne qualité, la viande de boucherie, le pain, les vêtements et le chauffage. Il est vrai que, dans l’intention des fondateurs, on y voulait joindre une caisse de secours et une caisse de retraites ; mais ce sont-là des hors-d’œuvre. Les dispositions du règlement qui y étaient relatives, n’altéraient pas le caractère essentiel de l’association, le seul, selon nous, par lequel elle pouvait produire de sensibles avantages. D’après les statuts, cette société ouvrait ses rangs à ceux qui se présentaient, pourvu que leur moralité ne fût pas entachée. La cotisation exigée de chaque membre était de 15 centimes par semaine. Le nombre des sociétaires avait atteint le 1.432 au mois de juin 1851 ; mais comme le chef de famille était seul inscrit, ce chiffre représentait une masse très considérable de personnes. Les associés étaient divisés par groupes de vingt, chaque groupe nommait un vingtainier. Placée sous la direction d’un président élu chaque année, l’association était administrée par une commission générale qui se réunissait au moins une fois par mois et se divisait en sous-commissions ayant chacune ses attributions spéciales : les subsistances, l’habillement, la comptabilité, etc.


Quels bénéfices la société procurait-elle à ses membres en échange de leurs modiques cotisations ? Réalisait-elle son programme en faisant payer moins cher les objets de consommation habituelle, sans rien sacrifier sur la qualité. Lorsque nous la visitions, en 1850, après une expérience de deux années, on pouvait déjà juger de ses œuvres. Pour le pain, l’habillement et le chauffage, la société n’achetait pas elle-même les matières premières, elle avait traité avec des fournisseurs particuliers qui vendaient aux sociétaires à un prix réellement inférieur au prix courant les articles de leur commerce. Ainsi, pour le pain, le rabais était de 2 cent. ½ par kilog. Quant à la viande, la société faisait acheter elle-même les animaux qu’elle abattait, et vendait en détail dans quatre boucheries ; c’est ici surtout que son action est intéressante à suivre. A Lille, où la viande de boucherie n’était pas tarifée, les bouchers se refusaient obstinément, avant l’institution de l’Humanité, à établir des catégories de viandes, on cherchait à vendre les morceaux les moins estimés aussi chers que les autres. Pressés par la concurrence de la société, les bouchers avaient compris qu’il n’était plus possible de résister à un vœu souvent et inutilement exprimé jusque-là. Ils avaient donc admis des différences de prix entre les viandes ; c’était un service rendu par l’Humanité à toute la population laborieuse de Lille considérée dans son ensemble. A ses membres munis de leur carte, l’institution offrait un avantage plus direct : tandis que la viande de bœuf de la première catégorie se vendait chez les bouchers 65 c. le demi-kilogramme, la société la donnait à 50 c. La baisse était proportionnelle pour les qualités inférieures. De plus, une cuisine, tenue avec une propreté remarquable distribuait de la viande cuite et du bouillon à un prix très modéré.


Toutes ces opérations entraînaient nécessairement une comptabilité développée et minutieuse. On ne pouvait prendre trop de soin pour mettre en évidence la régularité des comptes ; la partie de la population à laquelle s’adressait l’Humanité est d’autant plus accessible au soupçon qu’elle est moins en mesure de procéder par elle-même à des vérifications régulières. J’ai vu les livres de la société, j’ai pu juger du système de ses registres à souche, de ses livrets et de ses cartes ; si la société pouvait être frustrée, ce n’était pas faute de précautions. Les écritures étaient parfaitement établies, et les constations relatives à chaque genre d’affaires s’opéraient avec une prodigieuse facilité. Cependant, l’association portait en elle des éléments dissolvants contre lesquels elle aurait eu besoin de se prémunir avec une attention des plus vigilantes : elle devait savoir résister, par exemple, à la tendance qui la poussait à élargir démesurément le cercle de ses opérations. Une question réglementaire, celle du crédit à faire aux associés pour le paiement du pain, vint d’un autre côté provoquer des discussions orageuses et amena plusieurs démissions. Exploitée par la rivalité jalouse du commerce de détail, qui se montrait facile en matière de crédit pour ramener vers lui la faveur des familles ouvrières, cette question menaçait d’agir comme un dissolvant au sein de la société ; mais l’Humanité devait craindre par-dessus tout la politique pénétrer dans ses rangs. Je commence par le dire : dans les salles où se réunissait la commission directrice, dans la cuisine où se distribuaient les viandes cuites, partout, en un mot, où plusieurs associés pouvaient se rencontrer, la défense des discussions politiques était inscrite en gros caractères. Cependant, éclose au lendemain de la révolution de février, il était impossible que cette association ne se ressentît pas de l’influence qui passionnait les esprits. Elle était dès lors tenue en suspicion par la police locale. On la regardait comme un foyer d’agitation. Tout en faisant la part aux principes dangereux qui s’y glissaient, nous pensons qu’on s’était exagéré la portée de leur influence. La société devait échapper au socialisme par plus d’un côté. D’une part, elle ne prétendait s’imposer à personne ; créée au profit de la grande famille ouvrière, elle laissait chacun libre d’utiliser son concours ou de s’en passer. Pour se soutenir et prospérer, elle avait besoin que le calme régnât dans le pays et l’activité dans le travail. Néanmoins, les craintes que concevaient beaucoup de personnes à l’époque où nous visitions cette société, sur le danger que la politique lui faisait courir, ont été bientôt justifiées par l’événement : l’institution a été mise en interdit.


Toutefois, l’application défectueuse faite accidentellement d’un principe n’empêche pas que ce principe ne soit susceptible de produire des avantages dans des circonstances plus propices.


Les sociétés de secours mutuels, nés des sentiments les plus instinctifs de la population, existent depuis longtemps à Lille. Quelques statuts en vigueur attestent une durée de trois siècles. A l’origine, l’intention religieuse s’y mêlait étroitement. Nous voyons un grand nombre des associations contemporaines porter encore le nom d’un saint, et plusieurs conserver en tête de leur charte ces mots : A la plus grande gloire de Dieu et du glorieux saint N…. Il importe de voir ces institutions sous leur caractère traditionnel, c’est-à-dire telles qu’elles se trouvaient encore à la veille du régime légal constitué ces dernières années, et dont nous aurons à parler à la fin de notre ouvrage. A ce moment-là, les sociétés lilloises sont de deux sortes : les unes réunissant tous les ouvriers d’un même établissement, sans distinction d’âge ni de sexe. Elles sont obligatoires, et leurs statuts font partie intégrante du règlement de la fabrique. Les autres se composent d’ouvriers de toutes professions et de tout atelier, et sont facultatives. Les premières, d’une création plus récente d’ailleurs, et qui sont taillées sur le même modèle, ont pour aliment, outre les cotisations hebdomadaires de leurs membres, le produit de retenues ou amendes de toute nature payées dans l’atelier. Avant 1848, les amendes encourues pour absence ou retard, par exemple, profitaient au chef de l’établissement, par cette raison que, les frais généraux marchant toujours, il éprouvait, par la faute de l’ouvrier, une perte évidente. Ce raisonnement pouvait être exact rigoureusement parlant ; néanmoins, on était choqué de voir le patron s’adjuger cette indemnité prélevée sur le salaire de l’ouvrier ; il en était de même des retenues pour mauvais ouvrage qui exposaient sans cesse à d’injurieux soupçons la bonne foi des chefs d’établissements. Le mode actuel de pénalité, en donnant au chef une position plus haute, est infiniment plus propre à faire naître la bonne harmonie entre des intérêts divers.


Les sociétés de la seconde catégorie ont seulement pour ressource la mise volontaire de chaque associé, fixée à 20 ou 25 centimes par semaine, et perçue à domicile par un receveur désigné quelquefois dans les vieux règlements sous le nom de clerc ou valet. Ressort principal de l’association, le receveur touche sur le montant des cotisations une remise qui peut être évaluée à 10 pour cent de la recette totale. Certains statuts, qui portent le cachet de leur temps, lui allouent en outre une ou deux paires de souliers, ou une seule paire et un ressemelage. Un receveur peut desservir plusieurs sociétés. Dans un rapport présenté en 1849 à la chambre de commerce de Lille au nom d’une commission spéciale, on disait qu’il existait une centaine de sociétés de secours mutuel, composées chacune d’un nombre de membres fort inégal, variant de 30 à 120. A elles toutes, les sociétés lilloises présentaient un effectif de 7.000 à 8.000 membres. Il était généralement admis qu’une société ne pouvait en comprendre plus de cent quarante. On n’était pas reçu sociétaire avant l’âge de 16 ou 18 ans, ni après 48, et même dans quelques sociétés après 40 ans. Ces petites individualités étaient organisées, du reste, avec le soin le plus minutieux. Chaque association avait à sa tête une commission administrative composée, sans compter le receveur, de 8 membres, dont un président et un vice-président qui étaient presque toujours les plus anciens membres, quatre autres commissaires étaient désignés sous le nom de maîtres ou économes ; tous étaient nommés par voie d’élection et pour deux ans. Quant aux deux derniers membres, qui n’étaient que suppléants, on les appelait suppôts ; ils n’étaient autres que les deux maîtres sortant chaque année d’exercice. Ces détails montrent que le système avait profondément pénétré dans les mœurs. Aussi tout se passait fort simplement. Les contestations étaient rares dans le sein de chaque société, la comptabilité y étant tenue d’une manière globalement satisfaisante ; les abus, tels que les simulations de maladie, étaient facilement prévenues et réprimées, grâce à la surveillance qu’exerçaient sans peine dans des cercles aussi étroits les sociétaires eux-mêmes. Il est utile de savoir qu’un ouvrier n’était admis à faire partie que d’une seule société, mais sans compter celle de l’établissement même où il travaillait. Le nouveau régime créé pour les sociétés de secours mutuels a nécessairement amené des modifications dans cet ordre de choses, toutefois sans l’effacer entièrement (Quatre sociétés sont placées sous le régime de l’approbation à Lille même, où l’un d’elles est fort nombreuse. Il y en a une autre également très florissante à Wazemmes qui fait maintenant partie intégrante de l’agglomération lilloise.).


Les sociétés mutuelles de Lille avaient ce caractère singulier, qu’elles étaient formées à la fois pour l’assistance et pour le plaisir. Autre trait qui les distinguait : elles ne duraient qu’une année et recommençaient ensuite un cours tout nouveau. Voici comment on procédait : un sociétaire tombait-il malade, on lui payait sous les conditions déterminées une indemnité de 5 à 6 francs par semaine, indemnité qui diminuait et s’éteignait au bout d’un certain temps. Puis au mois de mai, à la Saint-Nicolas, tous les associés se partageaient entre eux les excédents des recettes sur les dépenses. Cette épargne était généralement consacrée à fêter ce grand patron de la filature. Durant cette solennité, appelée en patois la fête du broquelet (fuseau), les ateliers sont fermés trois jours, les patrons donnent habituellement quelque gratification aux ouvriers qui n’ont pas encouru d’amende dans le courant de l’année. Après cette interruption traditionnelle du travail, les sociétés de secours mutuels recommençaient à opérer leurs versements dans la caisse épuisée.


Pour confirmer ce que nous disions tout à l’heure au sujet de l’influence plus ou moins effective qu’aurait exercée le socialisme sur l’esprit des associations lilloises, nous devons faire remarquer qu’avec le fractionnement de ces associations, et le but spécial qu’elles se proposaient, cette influence n’avait pu que difficilement avoir prise sur elles. Les receveurs sont presque des fonctionnaires, qui tiennent à leur emploi et se trouvent ainsi engrenés dans l’ordre social. De plus, il n’y avait pas eu lieu pour le socialisme de prendre la défense de ces institutions, car, loin d’être attaquées, elles étaient vues avec une faveur générale.


Passons aux sociétés chantantes. La population lilloise se complait trop dans les réunions de tout genre pour ne pas aimer les chants qui les animent et qui sont un des plus sûrs moyens d’éveiller à la fois un même écho dans les âmes. Les sociétés chantantes germent ici spontanément tout comme les sociétés de secours mutuels. Affranchies en fait de la nécessité d’une autorisation préalable après la révolution de février, elles s’étaient extrêmement multipliées. Une décision du préfet, qui vint rappeler les dispositions légales relatives aux réunions, avait eu pour effet d’en diminuer un peu le nombre. L’autorité locale coulait pouvoir connaître leurs mouvements, elle cherchait à prévenir les écarts ; mais évidemment sans avoir l’intention de réagir contre les satisfactions d’un goût populaire. Les destinées de la chanson survivront aux discordes de notre temps.


Quels sont les chants en faveur auprès des sociétés lilloises ? Nous nous reportons au moment même où la liberté sous ce rapport était pour ainsi dire absolue, c’est-à-dire durant les années qui suivirent la révolution de 1848. Certes, à Lille comme partout, il y eut alors une place pour nos fameuses chansons patriotiques, qui, comme l’ardente Marseillaise, ont tant de fois gonflé les poitrines. Ce n’était pourtant là que des chansons de circonstance, et moins d’une année après le 24 février, ils ne figuraient déjà plus dans les répertoires quotidiens. Les chansons de Béranger en avaient disparu depuis plus longtemps. Les compositions plus récentes de M. Pierre Dupont et dont l’inspiration moins relevée s’attaque à des motifs plus rapprochés de la vie quotidienne, ont été, au contraire, assez fréquemment répétées en chœur. Cependant la préférence marquée des ouvriers était acquise, comme elle l’est toujours, à des chansons ayant une autre origine, à des chansons nées dans la localité même, et qu’on nous permettra d’appeler des chansons du cru, composées en patois par des poètes lillois. Ce sont celles-ci qui retentissent incessamment dans les sociétés chantantes.


Le patois de Lille a des charmes particuliers pour les oreilles populaires. A défaut d’harmonie, il se prête, comme notre vieux français, à des tours de phrase très naïfs et très faciles à comprendre. Lille compte de nombreux chansonniers, en tête desquels marchent MM. Desrousseaux et Danis, tous les deux poètes drolatiques et burlesques, et qui ont également publié plusieurs recueils de chansons. Beaucoup d’ouvriers composent aussi des chants patois qui sont imprimés sur des grandes feuilles volantes et se vendent généralement à un assez grand nombre d’exemplaires. Les idées mises en œuvre dans toutes ces dernières poésies n’ont rien de bien original ; ce sont le plus souvent de nouvelles paroles sur des thèmes très connus ; mais il s’y trouve des couplets assez drôlement tournés et des scènes de la vie habituelle fort plaisamment rendues. Presque jamais on n’a touché à la politique, qui est généralement restée exclue des réunions chantantes. Les sujets sont pris dans la région de la fantaisie, ou bien tirés de quelque circonstance de la vie locale. Tout devient matière à chanson : une fête, un concert, un ballon lancé, etc. Ainsi, en 1851, une société musicale de Lille recrutée dans différentes classes sociales et désignée sous le nom bizarre de société des Crick-Mouls, dont personne n’a pu me dire l’étymologie, est conviée à un concours de musique ouvert par la ville de Troyes. Les enfants de Notre-Dame-de-la-Treille (Notre-Dame-de-la-Treille est la patronne de la ville de Lille), si hospitaliers chez eux, trouvent très parcimonieuse l’hospitalité des Champenois. Leur déconvenue forme tout de suite, pour M. Desrousseaux, le sujet d’une chanson piquante intitulée : L’Garchon Girotie au concours de Troyes. La réception que firent à leurs hôtes les habitants de Troyes est dépeinte en ces termes :


Les canteux (chanteurs) d’la Belgique et d’Lille,


Tout aussi bien q’les Parisiens,


Comm’ des vrais quiens (chiens) dins des jus d’quilles,


Ont été r’chus par les troyens !


……..


L’auteur, en finissant, juge ainsi les habitants de la cité champenoise :


M’n opinion su leu caractère,


J’vas vous le dire ichi sans façon,


I sont gais … comme un pauv’ chim’tière,


Puis … comm’ des gardiens d’prigeon !



Sous ce titre M’Cave et min Guernier (ma cave et mon grenier), un ouvrier a composé quelques couplets à propos d’une discussion parlementaire qu’on se rappelle peut-être et qui était relative aux habitations des ouvriers de Lille. Je cite encore quelques passages de cette chanson, soit pour donner une idée plus complète du patois, soit parce qu’elle renferme une peinture très significative de certaines préférences de la population ouvrière, c’est l’apologie de la cave aux dépens du grenier.


On a lu su la gazette,


Dins ches derniers jours,


Su les cav’s et les courettes,


Gramin (beaucoup) d’longs discours,


J’ai bien compris à m’manière,


Qu’on nous f’rot aller,


Pour respirer la bonne air,


In haut d’un guernier.



Pindant chés parlemintages,


J’ai été fin surpris ;


J’ai vu des grands personnages,


Des savants de Paris …



Ches monsieux ont mis d’s’intraves


Dins min p’tit métier,


Y me f’rot sortir de m’cave


Pour m’mette au guernier


….


Y m’ont dit, chés gins habiles :


« Vo cave est malsain. »


J’y vivos avé m’famille


Sans besoin d’médecin…


Allons, y n’y a point d’répliques,


Du moins j’intindrai


Les anches canter des cantiques


Pa d’sus d’min guernier ;



Le sentiment exprimé dans cette chanson est véritablement celui des masses. Les ouvriers de Lille aiment mieux descendre cinq ou six marches que monter deux étages. J’ai vu des chambres bien aérées restées inoccupées, quand des caves se louaient dans le voisinage à plus haut prix. La cave permet d’exercer un petit métier ; les habitudes indolentes du peuple lillois trouvent leur compte dans ces réduits en communication si facile avec la voie publique. Toutes détestables que soient ces habitations, il faut, si on veut s’en faire une exacte idée, qu’on sache qu’il n’y a pas ici, comme à Paris ou à Lyon par exemple, des maisons de six étages bordant des rues étroites. Les maisons ne sont pas hautes ; les rues sont généralement larges et disposées de manière que l’air y circule et s’y renouvelle avec facilité. Ce sont les caves situées dans quelques cours rétrécies du quartier Saint-Sauveur que M. Blanqui aîné avait particulièrement en vue dans son écrit sur les classes ouvrières en 1848 (Dans cet écrit, M. Blanqui visait, il est juste de le rappeler, à tempérer l’ardeur des passions ; mais il avait sur plus d’un point tiré des conséquences générales de faits tout particuliers et qu’il colorait à l’aide sa brillante imagination.).


Aujourd’hui, grâce aux efforts de l’édilité municipale, les caves reconnues malsaines ont à peu près toutes cessé d’être habitées ; mais l’ouvrier chassé de son logis souterrain par une philanthropie inopportune y jette encore un œil plein de regret lorsqu’il monte péniblement l’escalier de sa mansarde.


Avec les habitudes invétérées de la population lilloise, le logement exerce peu d’influence sur le côté moral de la vie. On ne reste pas chez soi, et eût-on un palais pour demeure, on ne s’y tiendrait peut-être pas davantage, s’il fallait y demeurer sans compagnie. Les ouvriers ont des réunions, des espèces de cercles où ils passent les heures de loisir dans les nombreux estaminets ou cabarets de la ville, dont les volets verts se présentent plus agréablement à l’œil que les devantures rougeâtres des guinguettes de la banlieue parisienne. Le cabaret n’est pas seulement un lieu où l’on va boire, bien qu’on s’y enivre trop souvent ; c’est avant tout un lieu où l’on se réunit. Les mêmes visiteurs fréquentent habituellement les mêmes maisons. Quelquefois les ouvriers d’un même atelier prélèvent un sou par semaine pour leur cercle, afin de pouvoir y aller quand ils le veulent, sans être obligés d’y rien consommer.


L’idée d’un prélèvement organisé sur le salaire est tout à fait entrée, comme on le voit, sans les mœurs de la population lilloise ; mais ce prélèvement a moins pour objet de mettre en commun une certaine quantité des chances de la vie que de donner satisfaction au côté sympathique de l’âme. Tout en s’unissant, on garde sa personnalité et son libre-arbitre. Ce système de cotisations qui se reproduit à tout moment, qui revient pour le carnaval, pour les danses durant l’hiver, etc., donne naissance à une infinité de petites caisses gérées par un trésorier et autour desquelles il se passe parfois des faits propres à jeter une lueur nouvelle sur les habitudes populaires. Quelques-unes de ces caisses consentent à prêter au sociétaire qui le demande une partie de la somme par lui versée, ainsi, à l’époque de l’année où on a payé cinq francs, on peut être admis à en emprunter trois. Ce prêt n’est pas gratuit ; il n’y a pas de banquier qui vende le crédit aussi cher. L’emprunteur doit donner un liard par semaine et par franc, ou cinquante-deux liards par an, c’est-à-dire 65 pour 100 d’intérêts. Que devient cet intérêt ? Il profite à la masse, et, à l’époque fixée pour le partage, celui des sociétaires qui n’a rien emprunté touche une somme supérieure à son propre versement. Les ouvriers ne se gâtent pas, comme on peut en juger, les uns les autres ; cependant, nous ne voyons dans ce procédé qu’une dureté extrême ; n’en résulte-t-il pas des abus plus graves ? Nous ne voudrions pas affirmer, après les renseignements que nous avons recueillis, que certains trésoriers peu scrupuleux n’aient jamais, quand le partage de la caisse était accompli, à faire au même taux, pour leur propre compte, ces prêts à la petite semaine.


Cette habitude de l’association a eu pour effet d’accoutumer les ouvriers lillois à s’occuper de leurs intérêts, à mettre en commun leurs pensées, sinon d’une manière suivie, du moins dans toutes les circonstances un peu importantes. Il y a peu de régions en France où on trouve les ouvriers préoccupés d’une façon aussi systématique de ce qu’ils considèrent comme leur intérêt collectif. Il y a peu de régions, par exemple, où après la révolution de février, les discussions des assemblées politiques sur des questions relatives au travail, aient eu autant de retentissement. Que sur de pareilles questions l’erreur soit facile, surtout de la part d’hommes généralement peu instruits, que des influences étrangères à l’ordre industriel aient pu jadis imposer des opinions toutes faites, cela n’est pas contestable. Cependant, l’attention donnée par les ouvriers lillois à leurs intérêts est un signe qui loin d’avoir en lui-même quelque chose de blâmable, témoigne au contraire d’un utile mouvement d’esprit et qui n’a besoin que d’être éclairé. Sous l’influence des faits industriels et des événements politiques de notre temps, cette tendance a eu des effets très réels. Par malheur, ces effets n’ont guère abouti jusqu’à ce jour qu’à diviser fortement les intérêts, quoique plus de réflexion doive infailliblement en amener la conciliation. Nulle part en France la distance n’est plus large entre les deux éléments principaux qui concourent à la production. La séparation est absolue : la défiance, une défiance sourde mais toujours active, a pris siège au fond de l’âme des ouvriers. C’est à ce groupe industriel que se rapportent sans contredit le plus directement les observations présentées à la fin de cet ouvrage (tome II, livre 8e, chapitre VI) sur les districts où malgré le calme extérieur règnent encore chez les ouvriers, à l’égard des patrons, des dispositions à peu près aussi hostiles qu’autrefois. Ajoutons tout de suite que peu de centres manufacturiers réclament avec autant d’urgence l’application systématique des moyens indiqués plus loin comme propres à amoindrir les ressentiments anciens, et à concilier des intérêts beaucoup moins opposés au fond qu’on ne s’est plu à le dire.


Dans la grande communauté industrielle de Lille, comme partout où il se produit, il faut s’accommoder de ce fait que les ouvriers se préoccupent de leur existence collective. Telle institution, fort heureusement créée ou renouvelée dans notre temps, a pour objet de donner satisfaction, sous une certaine forme et sous l’égide de la loi, à ce sentiment-là. On reconnaîtra de plus en plus, nous l’espérons du moins, à mesure qu’on avancera dans cet ouvrage, que la ligne décrite est bien la seule route sûre à prendre aujourd’hui. Qu’on réprouve ou non, d’ailleurs, ces vives préoccupations des ouvriers touchant les moyens d’améliorer leur sort, elles existent occultes ou patentes ; elles ont pénétré jusque dans les entrailles de notre société industrielle. Il faut donc les accepter. Tâcher d’éclairer les populations laborieuses et de mettre la vérité à la portée de leur esprit, c’est une nécessité qui découle de ces prémisses. Tant qu’aucune idée un peu générale n’a pénétré dans l’âme d’une population, tant que la masse se laisse docilement conduire au travail sans s’interroger sur son rôle, l’ignorance est peut-être un moyen de domination, moyen fort peu honorable, il faut en convenir ; mais, aussitôt que des agrégations d’hommes commencent à réfléchir sur leur état, le développement du sens moral peut seul assurer la paix dans la société. Il faut alors arriver à faire comprendre aux intérêts la raison des inégalités sur lesquelles un regard superficiel peut aisément faire illusion.


Si l’on prend les choses telles qu’elles sont aujourd’hui dans le pays lillois, on peut dire que, malgré son apathie en temps ordinaire, la population ouvrière s’y habitue à raisonner. « L’esprit de nos ouvriers n’est pas ouvert et prompt, - me disait un fabricant qui les a maintes fois entendu débattre de leurs affaires, car il a été pendant de longues années membre du conseil des prud’hommes de Lille, - cependant, il ne résiste presque jamais à une explication un peu patiente. Quand un ouvrier a eu tort, on l’amène sans trop de difficulté à le reconnaître lui-même. » Ce bon sens naturel n’a besoin que d’être exercé. C’est avec une pensée analogue qu’un ancien manufacturier du département du Nord, dont les libérales intentions envers les travailleurs de l’industrie reposent sur une profonde connaissance de leur état moral et physique, avait pris l’habitude de recommander qu’on s’occupât d’eux activement, mais sans le leur dire, qu’on leur fit du bien constamment, mais sans chercher à s’en prévaloir. Rien de plus propre, en effet, à dissiper la défiance que l’application soutenue d’un pareil programme ; rien de plus propre à faire naître sinon un accord absolu et invariable, au moins l’harmonie des volontés dans les circonstances les plus ordinaires.



Calais – Amiens – Saint-Quentin – Sedan


Dans les deux villes de Calais et d’Amiens, le mouvement des idées et des faits ne se présente point avec des traits aussi animés, aussi larges que dans la capitale de l’ancienne province de la Flandre. Les signes généraux vont en se rapetissant. On ne retrouve plus là cet esprit flamant fortement attaché à ses traditions, surtout à des traditions d’anciennes franchises municipales, quoique ouvert en une certaine mesure aux aspirations particulières à notre temps.


En commençant par Amiens, nous devons dire que cette fabrique est à coup sûr un des centres manufacturiers de la région du nord où le mouvement est le moins entré dans les habitudes générales. On y frappé du contraste existant entre une belle cité où de larges perspectives s’ouvrent de tous côtés, où se déploient des boulevards spacieux, des promenades magnifiques, et une fabrique que sa nature semble porter à trop se renfermer en elle-même, et à craindre de chercher dans une initiative hardie les moyens d’un nouvel épanouissement. Les fabricants d’Amiens ont montré, par exemple, une lenteur extrême pour se décider à l’emploi des agents mécaniques dans la confection des velours pour meubles. Cette hésitation avait le fâcheux résultat de laisser cette industrie spéciale dans des conditions d’infériorité tout à fait injustifiables. Félicitons-nous qu’on ait enfin commencé de rompre avec l’ancienne routine ; l’initiative prise, et paraît d’ailleurs devoir se développer, mérite des encouragements. Les masses se ressentent des dispositions de l’industrie locale. Aussi est-il vrai qu’elles participent moins peut-être qu’en aucune autre ville du Nord de la France au mouvement général de la société. Quoique sans élan propre, la population s’est toujours montrée extrêmement accessible au contrecoup des événements extérieurs. Qu’une émotion un peu profonde se fit jadis sentir à Paris, on était exposé à ce qu’elle eût aussitôt son retentissement au chef-lieu du département de la Somme. Ainsi on n’avait même pas une compensation pour l’engourdissement constaté. Le désordre ne trouvait pas pour obstacle la réflexion qui contrôle les faits et s’exerce à calculer les hasards du lendemain.


Que les salaires soient élevés, tel est bien à Amiens, comme ailleurs, le désir qui émeut le plus les ouvriers, mais ce désir s’est montré dans ses manifestations tout à fait impuissant à se régler et à se limiter, même au point de vue de l’intérêt le plus prochain. En voici un exemple ; le chef d’une des nombreuses teintureries établies sur les cours d’eau qui coupent la ville d’Amiens me racontait que ses ouvriers, trouvant trop faible leur salaire accoutumé de 9 francs pour six jours de travail, étaient venus lui demander de le porter à 12 fr. « J’étais disposé, nous disait-il, à consentir à cette demande parce que l’ouvrage allait bien dans ce moment-là ; j’y mis seulement pour condition que les autres fabricants de la ville accorderaient la même augmentation ; mon exemple et mon adhésion devaient, d’ailleurs, exercer un certain poids sur la décision de ces derniers. Que firent cependant mes ouvriers ? Ayant obtenu si facilement de moi une réponse favorable, ils imaginèrent d’aller plus loin et de réclamer en même temps que l’accroissement du salaire, une diminution dans la durée du travail. Le moment était au moins mal choisi. Je m’élevai contre cette nouvelle prétention. Les deux exigences réunies offrirent un excellent prétexte à ceux des patrons qui ne voulaient ni de l’une ni de l’autre, pour les repousser toutes les deux. Il en résulta des tiraillements, des retards ; en fin de compte, nos ouvriers, pour ‘avoir su ni se borner ni se contenir, obtinrent à grand’peine, dans un très petit nombre d’établissements, 10 fr. ou 10 fr. 50 c. par semaine, tandis que, dans la plupart, les salaires restèrent à 9 francs.


Jusque dans des temps qui nous touchent, les sociétés de secours mutuels étaient restées inconnues dans la ville d’Amiens. Au mois de décembre 1851, on était parvenu à en constituer une qui paraissait présenter quelques conditions de durée, mais qui renfermait beaucoup trop d’éléments étrangers à la fabrique proprement dite. On a gagné du terrain de ce côté ; nous signalons ce fait comme un bon indice. Il existe maintenant à Amiens (1er janvier 1859) quatre sociétés privées qui sont exclusivement composées d’ouvriers, l’une pour les imprimeurs sur étoffe ; l’autre pour les tisseurs, l’autre pour les fileurs, la dernière enfin pour les teinturiers en coton. Nous aimerions à voir ces associations, qui à elles quatre ne comptent guères plus de 300 membres, se fondre dans une seule grande société. Il n’y a qu’une fusion qui puisse leur garantir une existence forte et durable. En dehors de ces quatre groupes, une société s’est constituée dans la même ville, sous le nouveau régime de l’approbation. Elle offre des conditions bien plus rassurantes que les quatre sociétés privées : le nombre des sociétaires participants dépasse 1.300, sur lesquels, circonstance utile à noter, on trouve 526 femmes. – Nous ne voudrions pas omettre de signaler une louable initiative prise dans le département de la Somme pour récompenser les ouvriers de l’industrie qui se font remarquer par la découverte de quelques mécanismes ou appropriations utiles, ou par de longs services dans le même établissement. Le Conseil général s’est libéralement associé à cette pensée en accordant des allocations réitérées. L’Etat n’a pas non plus refusé ses encouragements. La première distribution des récompenses avait eu lieu, le 8 janvier1854, en présence de tous les fonctionnaires et corps constitués du chef-lieu du département ; la dernière date du mois d’août 1858. Cette solennité doit se renouveler tous les trois ans (v. Fête de l’Industrie à Amiens, brochure in-8°, 1858, et aussi Compte-rendu des travaux de la chambre de commerce d’Amiens, par M. Daveluy, président (mai 1859).).


Il y a toujours eu dans la fabrique de Calais, ou pour parler plus précisément de Saint-Pierre-lez-Calais, - car c’est dans cette dernière localité que se sont établies la plupart des usines, - un peu plus d’élan industriel que dans le chef-lieu de la Somme. Ce n’est pas là cependant un foyer d’action bien énergique. L’aspect de cette cité est du reste des plus monotones. Les longues et larges rues de Saint-Pierre, tracées toutes en ligne droite par Vauban, au point de vue de la défense de la place de Calais, offre un vide que le mouvement de l’activité locale n’est pas assez considérable pour remplir. Sous le rapport des institutions dont nous parlions tout à l’heure, l’avantage n’appartient pas néanmoins au groupe de Calais. On y trouvait bien, il y a une dizaine d’années, quatre sociétés de secours mutuels qui avaient des réunions périodiques, et dans lesquelles les cotisations variaient de 10 à 15 centimes par semaine ; mais ces sociétés, quoiqu’étrangères par leur nature à la politique, avaient paru recéler quelques germes d’agitation, et elles ont disparu ; si bien qu’au commencement de l’année 1850, il n’existe à Calais ni sociétés approuvées ni sociétés privées. A Saint-Pierre, une société s’est formée sous le régime de l’approbation, mais elle ne compte même pas 150 membres. Aucun mouvement un peu sérieux ne se dessine dans le sens des institutions économiques destinées aux ouvriers de l’industrie locale.


Dans tous les temps on a remarqué que, lorsque les métiers étaient en mouvement, lorsque l’ouvrier pouvait gagner sa vie, la grande masse des ouvriers calaisiens étaient faciles à conduire. Jamais d’ailleurs, on ne les a vus afficher des prétentions systématiques, même vagues et obscures, par rapport à l’exploitation des fabriques de tulle ou des autres ateliers de la localité. Leurs vues ne s’étendaient pas aussi loin ; malgré cela, les cœurs s’ouvraient aisément à un sentiment d’envie contre les chefs d’établissements. La source du mal était là. Durant les jours où la question du travail était liée à une question d’ordre public, il était facile de tirer parti de cette disposition intime pour passionner les masses. On avait à reprocher, du reste, dans ce district, comme dans beaucoup d’autres, d’avoir trop négligé d’éclairer les intelligences, d’avoir trop négligé de venir en aide au travail pour quelqu’une de ces créations nous nous plaignions tout à l’heure de ne pas trouver encore aujourd’hui d’éléments suffisants sur le sol calaisien.


Les caractères sont plus singuliers et plus marqués dans les deux grandes annexes de la zone septentrionale de la France, Saint-Quentin et Sedan, qu’à Amiens et Calais ; mais le mouvement, qui est loin d’égaler, d’ailleurs, celui que nous avons vu régner à Lille, se produit sous d’autres formes que dans la Flandre proprement dite.


A Saint-Quentin d’abord, on chercherait vainement cet esprit de corporation si vivace parmi les ouvriers lillois. C’est l’individualisme qui domine. Point de sociétés religieuses qui s’appliquent à réunir en un faisceau les inspirations de chacun ; point de ces anciennes sociétés de secours mutuels qui font servir une épargne collective en soulagement d’un malheur particulier ; point de ces sociétés chantantes, de ces sociétés de plaisir où les âmes se livrent aux mêmes impressions et semblent se toucher par la communauté des sentiments. On est encore bien plus éloigné de l’idée de ses associations à ressorts complexes qui pourvoient à telle ou telle branche des consommations domestiques. Subsistant avec leur salaire quand le travail marche, ou secourus par la charité publique durant les moments de crise, les ouvriers de Saint-Quentin n’éprouvent le besoin de rien mettre en commun dans les relations ordinaires de la vie. Le cabaret est, en dehors de l’atelier, le seul lieu qui les rassemble ; encore n’y vont-ils pas comme à un cercle où ils doivent trouver d’autres hommes et passer en compagnie les heures de loisir ; le cabaret est pour eux, avant tout, un lieu où l’on vend à boire. L’ivrognerie est le grand vice de tout ce district industriel, et le plaisir de boire la jouissance préférée. Comme le vin est cher dans le pays, on s’enivre avec de la bière ou avec des boissons alcooliques de mauvaise qualité, qui donnent à l’ivresse un caractère particulier de pesanteur et d’abrutissement. On aurait pu s’attendre, au premier abord, en n’apercevant ici de sociétés d’aucune espèce, que le vide laissé par l’esprit d’association serait rempli par l’esprit de famille ; mais non, c’est le cabaret qui accapare toutes les heures que le travail laisse disponible. La ville de Saint-Quentin est entourée de promenades verdoyantes ; bâtie sur le flanc d’un coteau, elle est dominée par une plateforme couverte d’arbres magnifiques, et d’où la vue peut s’étendre sur une immense vallée. Ces lieux si propres à charmer les regards, l’ouvrier ne les fréquente guère, et jamais il n’y conduit sa famille. Tandis qu’il passe son temps au dehors, la mère et les jeunes enfants restent à la maison. Deux manières de vivre aussi distinctes entraînent deux catégories de dépenses dans le maigre budget du travailleur. Si la nourriture de la famille y a son chapitre, le cabaret doit y avoir le sien ; or, comme c’est le client du cabaret qui préside au partage, il consacre trop souvent une somme bien faible aux besoins domestiques, gardant pour lui quelquefois plus que la moitié de son gain. La femme s’arrange comme elle peut, c’est-à-dire que le foyer reste sans feu, et que les enfants couverts de haillons mendient sur la voie publique.


Avec de pareilles dispositions, quelle prévoyance serait possible ? L’ouvrier sans doute est plus heureux quand il gagne davantage, puisqu’il a plus de moyens de satisfaire ses goûts, mais il ne pense guère plus à se préparer des ressources pour le lendemain. Avant 1848, la moyenne des salaires dans la fabrique de Saint-Quentin, en tenant compte des hommes, des femmes et des enfants, était de 20 à 22 sous par jour ; en 1848, sous le coup de la crise qui paralysa tant de métiers, les salaires à 18 sous pour monter ensuite à 40 ou 45 durant les années si productives de 1849 et 1850. Eh bien ! à l’époque où la rétribution est la plus élevée, on cherche aussi vainement l’idée des épargnes qu’à l’époque où elle est la plus faible. Cette population paraît, d’ailleurs, douée d’excellents instincts : visiblement touchée du bien qu’on lui fait, elle sait au besoin témoigner sa reconnaissance. Il n’est pas besoin de beaucoup d’efforts de la part des chefs d’établissements pour gagner la sympathie de leurs ouvriers : qu’ils s’occupent un peu d’eux, cela suffit. Les inclinations des masses ne sont ni turbulentes, ni agressives et au moment où les troubles de 1848 retentissaient encore dans le pays, Saint-Quentin s’endormait chaque soir fort tranquillement, sans avoir chez elle un seul soldat en garnison.


La classe ouvrière de cette ville ainsi disposée, qu’a-t-on fait pour elle ? Considérée indépendamment du district dont elle est le centre, la ville de Saint-Quentin renferme un nombre beaucoup plus considérable de de commerçants, de commissionnaires, que de manufacturiers. L’esprit commercial y domine l’esprit industriel ; c’est par le commerce des batistes et des linons que cette ville, dont la population a monté en quarante années de dix mille à vingt-cinq mille âmes, avait commencé sa rapide fortune. Or, le commerce est déjà un peu éloigné des ouvriers, auxquels il ne se même pas directement. Livré à ses spéculations, comment serait-il porté à s’occuper d’une classe dont il ignore bien souvent le véritable état ? Voulons-nous dire ici que les travailleurs de l’industrie sont entièrement abandonnés à eux-mêmes, sans que personne songe à les aider et à les soutenir ? Non : quelques hommes généreux ont même su prendre une initiative intelligente qui a trouvé de l’écho et dans la municipalité et dans la population aisée ; mais cette action, d’ailleurs assez récente, est restée circonscrite dans un cercle peu étendu ; elle pourrait s’ingénier davantage à trouver les moyens d’atteindre à la source du mal. Quand les écoles communales étaient reconnues insuffisantes, pourquoi la ville continuait-elle jusqu’en 1851 à fermer systématiquement sa porte aux frères de la Doctrine chrétienne ? Craignait-on que les ouvriers n’envoyassent pas leurs enfants dans ces classes ? L’expérience accomplie dans d’autres villes de fabrique démontrait déjà combien cette appréhension était erronée. Il était regrettable qu’on ne recourût pas à tous les moyens propres à améliorer l’état des choses. Avons-le, il y avait là un levain de vieille hostilité contre la robe des frères ignorantins, hostilité empruntée à un autre temps et qui contrastait avec les tendances libérales de notre génération.


Un société de dames, dite Société de la Providence, a été instituée pour venir au secours de quelques familles au moyen de prêts gratuits d’objets mobiliers, notamment d’articles de literie. Dans une contrée où le mobilier des indigents est déplorablement négligé, où il n’est pas rare de voir un même lit servir à cinq ou six personnes, cette œuvre est sans doute d’une incontestable utilité. Resserrée toutefois dans des limites étroites, elle ne pouvait avoir une influence bien significative. Encourager l’idée de l’épargne, en faciliter, en guider de plus en plus l’application, c’est là un devoir pour les chefs de l’industrie comme pour tous ceux dont la fortune a favorisés de ses dons. Depuis l’institution du nouveau régime des sociétés de secours mutuels, on n’est arrivé qu’à des résultats très faibles. En l’absence de toute société privée, on n’a réussi qu’à former une seule société approuvée, et encore ne comprend-elle qu’une centaines de membres.


Un autre mode d’action nous avait paru largement approprié aux besoins de la localité, parce qu’il attaquait l’ouvrier dans le retranchement du vice le plus répandu. Ce mode consistait dans la destination temporairement donnée à des terrains communaux voisins de la ville. Saint-Quentin possède une assez grande étendue de terres situées près de ses boulevards et qu’elle avait l’intention d’aliéner ; en attendant des acquéreurs, on avait imaginé de diviser ces terrains en petits lots et de les donner gratuitement à des ouvriers pour les cultiver. Le nombre de ces lots était de quatre à cinq cents ; pour en obtenir un, on devait adresser une demande à une commission spéciale prise dans le sein du conseil de la cité ; les allocations étaient faites pour un an. A Saint-Quentin, où le chômage du lundi est universel, on voit tout de suite quels heureux effets peut produire une mesure qui fournit à l’ouvrier une occupation attrayante et productive. Les heures données à la culture sont soustraites au cabaret et, par suite, aux fâcheuses influences qui s’y produisent. Il faut savoir qu’à l’époque où les questions relatives au travail étaient étroitement liées à la politique, on voyait la discussion prendre le cabaret pour théâtre ; les maîtres de l’opinion étaient les cabaretiers. Ils choisissaient leur journal, et le commentaient à leur manière. Bien que les ouvriers de la ville sussent presque tous lire, ils lisaient peu la polémique ou les nouvelles et se contentaient du commentaire qu’on leur en faisait. C’est au cabaret, par exemple, qu’ils entendaient les prédications socialistes. Au fond, cependant, les ouvriers restaient complétement en dehors de ces idées-là : il n’y avait point de place dans leur esprit pour l’idée de révolutionner l’industrie en lui imposant l’association de tous les éléments qui concourent à la production, mais dans les actes de la vie politique ils auraient volontiers obéi à cette même influence qui leur répugnait instinctivement dans l’ordre économique.


La pensée du socialisme s’était au contraire fait jour en une certaine mesure dans une fabrique où l’état des esprits, considéré dans son ensemble, est bien plus satisfaisant qu’à Saint-Quentin, nous voulons parler de Sedan, qui a si merveilleusement perfectionné certains de ses produits. Sans doute, les ouvriers n’y comprenaient guère plus qu’à Saint-Quentin les théories socialistes, mais ils se laissaient séduire par de vagues perspectives d’association, qu’on s’efforçait d’y rattacher, quoiqu’elles en soient au fond tout à fait indépendantes.


Dans aucune autre ville du nord de la France, on ne trouve, au point de vue moral, autant de contrastes que dans cette industrieuse cité des Ardennes. Sous beaucoup de rapports les habitudes y sont satisfaisantes. L’ivrognerie a pu être extirpée, grâce au bon sens des populations et à la fermeté des chefs d’usine. Un ouvrier ivre est à Sedan une singularité. On y affectionne la vie de famille, le plaisir préféré consiste dans des promenades qui ont un objet tout spécial. Beaucoup d’ouvriers louent sur les anciennes fortifications de la ville un petit jardin dont le prix varie de 10 à 15 francs par an ; ils s’y rendent tous les dimanches pendant l’été avec leurs femmes et leurs enfants. On y dine sur un coin de gazon, et le père ramène le soir sa famille au logis, cent fois plus heureux, cent fois mieux préparé à reprendre son travail le lendemain que s’il avait passé sa journée au cabaret. Les parents apportent un soin particulier à l’éducation de leurs enfants. Un fait digne d’être mis en relief se produit sous ce rapport. La municipalité sedanaise, qui, en 1848, avait eu le tort de rayer du budget communal les écoles de la Doctrine chrétienne, entretenait trois classes d’enseignement mutule complètement gratuites ; les ouvriers n’y envoyaient pas leurs enfants. Ils préféraient les écoles des frères, où il y avait pourtant des dépenses à supporter. Le choix résultait d’une volonté en quelque sorte instinctive, et sans qu’il s’y mêlât, d’ailleurs, la moindre pensée de se mettre en opposition avec le conseil municipal.


Autre trait. Les pratiques religieuses ne sont pas entièrement abandonnées. Un grand nombre d’ouvriers fréquentent l’église le dimanche. A une époque où, dans les moments de presse, les fabriques n’arrêtaient pas leurs métiers ce jour-là, quelques chefs d’établissements avaient proposé à leurs ateliers de travailler jusqu’à une ou deux heures, sauf à se reposer le restant de la journée ; les ouvriers aimèrent mieux, au contraire, demeurer plus tard à la manufacture et d’avoir dans la matinée le temps d’aller à la messe. En 1851, le cardinal-archevêque de Reims visitait Sedan pour la première fois depuis son installation ; on lui préparait une réception solennelle. Les ouvriers demandèrent eux-mêmes à quitter l’atelier pour se rendre au-devant de lui, et ils se présentèrent sur son passage dans une respectueuse attitude, malgré les recommandations d’une feuille locale qui leur conseillait de se placer au-dessus de ces vaines fantasmagories. Cependant, il ne faudrait pas croire qu’en dehors du domaine spirituel, le clergé ait de l’influence à Sedan ; toute tentative pour étendre son action soulèverait une réaction immédiate. Aussi n’y-a-t-il jamais eu dans cette ville d’institutions religieuses destinées, comme ailleurs, à Lille par exemple, aux ouvriers de l’industrie ; elles auraient été mal accueillies.


Abordons maintenant des faits d’une autre nature. Durant les premiers mois de 1848, la population ouvrière de cette fabrique ne se laissa pousser à aucun excès. Des démonstrations menaçantes s’étant produites contre la maison d’un ancien et honorable manufacturier qui avait longtemps occupé une place dans les conseils de l’Etat, les ouvriers de la fabrique y établirent un poste jour et nuit pendant un mois, afin de prévenir le retour de ces scènes affligeantes, auxquelles pas un d’entre eux n’avait participé. Longtemps même ils résistèrent à des sollicitations venues du dehors pour les embrigader en vue de balancer l’influence des chefs d’établissements. C’est seulement plus tard qu’un dissentiment profond, qui touchait à l’application de la loi sur la durée du travail, mêlée à tort à la question du salaire, éclata entre eux et les patrons. Les ouvriers choisirent des délégués et se mirent au chômage pendant quatre jours. Une caisse centrale, dont ils s’efforcèrent d’entourer d’un certain mystère l’existence et le régime, fut alors créée par eux. Le minimum des versements était de 50 centimes par mois ; beaucoup d’ouvriers payaient volontiers 50 centimes par semaine. Quelle était la destination réelle de cette institution ? Sous prétexte d’aider les ouvriers quand l’atelier chômait, elle avait pour principal objet de les soutenir, s’ils jugeaient à propos de faire grève pour résister à telle ou telle prétention des fabricants. Nous ne voudrions pas affirmer que les fonds n’aient jamais reçu d’application politique. Serrés autour de leur caisse centrale, les ouvriers sedanais accueillent peu à peu, à dater des derniers mois de l’année 1848, des pensées d’associations qui les flattaient et les abusaient. Honnêtes et laborieux, ils répugnaient à tout projet de spoliation ; ils ne recherchaient pas l’agitation pour elle-même ou parce qu’ils s’imaginaient pouvoir vivre sans rien faire. Que voulaient-ils donc ? A quelles impulsions cédaient-ils ? En allant au fond des choses, on retrouve dans leurs opinions la trace de la doctrine de M. Louis Blanc, mêlée peut-être à je ne sais quel lambeau de la doctrine fouriériste. Exploiter le travail de la fabrique sedanaise par associations d’ouvriers après avoir indemnisé les propriétaires actuels, tel est à peu près l’idéal auquel tendaient les aspirations de la masse laborieuse. Je n’ai guère vu d’agglomérations d’ouvriers où cette tendance se formait aussi méthodiquement.


Quelques créations particulières contribuèrent à égarer les esprits en offrant aux yeux, sur une petite échelle, l’image de ce qu’on désirait. Ainsi les ouvriers avaient établi une épicerie commune, dire épicerie sociétaire, cherchant à payer moins cher les denrées de consommation quotidienne. Ils avaient choisi parmi eux un gérant auquel on allouait un traitement fixe, ce gérant achetait les marchandises en gros et les revendait au détail presque à prix coûtant. Il en résultait pour les consommateurs une assez notable économie. La pensée de cette création qui ressemble en petit à l’Humanité de Lille, est bonne en elle-même ; elle est simple et elle n’était pas difficile à réaliser. Les ouvriers s’étant astreints à s’approvisionner tous dans l’épicerie sociétaire et à payer les achats comptant, il suffisait d’un très petit capital pour commencer l’opération sans avoir de risques à courir. Un tel établissement n’aurait mérité que des sympathies, s’il ne s’y était mêlé l’attention visible d’offrir un modèle d’organisation générale. Cette circonstance effraya quelques esprits et suscita peut-être trop vivement les soupçons de l’autorité locale. Un jour, le gérant fut arrêté ; on l’accusait de se livrer à une propagande anarchique et d’être un comptable infidèle. Tous les papiers de la société furent visités sans qu’on découvrit pourtant la trace d’une propagande quelconque ; des experts ayant examiné les livres, les trouvèrent en règle. L’épicerie sociétaire et son chef acquirent dès lors un nouveau crédit chez les ouvriers. Ces derniers furent portés à s’exagérer davantage la signification d’une expérience aussi étroite. On ne considère que le coin du pays sur lequel on vit, on ne se rend aucun compte des conditions générales du mouvement social, et on se figure que la France entière pourrait être gérée comme un magasin d’épiceries ! Voilà mise à nu l’erreur des ouvriers de Sedan. Faute de savoir se limiter à des institutions qui les touchent de près, ils compromettent le bien auquel ils pouvaient très légitimement prétendre. Disons toutefois que leur erreur était tempérée par des habitudes de travail, par l’honnêteté des sentiments et par les mœurs des familles.



III. Sur quelques traits communs à toute la contrée


Si, au moment de quitter l’industrieuse arène que forment la Flandre française et les provinces voisines, nous jetons un regard sur l’ensemble des pays parcourus, nous pourrons remarquer quelques points saillants qui se dégagent de l’ensemble des situations. Une première observation se présente par rapport à l’épanouissement des questions relatives au travail après la révolution de 1848. Aussitôt que les ateliers, un moment fermés, purent se rouvrir, aussitôt que la production reprit son essor, l’agitation perdit du terrain. Dans les grands centres industriels, l’amélioration fut même très promptement obtenue, la population laborieuse y fut soustraite sans trop de peine à l’influence qui avait amené un universel chômage des usines avec la misère à la suite. Dure leçon qui n’a pas été perdue pour les classes ouvrières du nord de la France ! On voyait déjà dans les années qui suivirent la révolution de 1848 que, si la masse conservait la mobilité d’une mer, dont une tourmente politique pourrait encore bouleverser les flots, elle avait du moins échappé à cet esprit d’agitation quotidienne, qui, au lendemain du 24 février, la rendait accessible à tous les entraînements.


Le socialisme, qui s’empara bientôt de la question industrielle, ne se présenta pas dans cette région en déployant franchement son drapeau et en étalant aux regards ses principes et son but. Comme doctrine sociale, il demeurait un livre fermé pour les ouvriers, incapables de se reconnaître dans le dédale des sectes qui le composaient, et cela même dans les centres où, comme à Sedan, il avait revêtu l’aspect le mieux approprié aux tendances locales. Le plus souvent il s’était voilé sous la critique de l’ordre économique existant. L’immense majorité de la population résistait instinctivement à une application excessive des idées d’association. L’individualité humaine est un sentiment si naturel et si invincible qu’elle refuse, même chez les esprits les plus incultes, même devant les plus séduisantes promesses, de se prêter à des caprices qui la méconnaissaient. Chacun tient à ce qu’il a. Le plus pauvre comprend que son travail est sa richesse. Or, pour appliquer ses facultés et recevoir le prix de ses labeurs, il a besoin de rester lui-même, et, au sein d’une société régulière, de conserver sa personnalité et sa liberté. Quand le principe de l’association est appliqué de manière à augmenter la force de l’individu, à accroître les garanties dont il a besoin pour se développer légitimement dans sa ligne, suivant la loi de sa nature, ce principe est non seulement inattaquable, mais encore il doit être regardé comme éminemment favorable à la civilisation. C’est un titre pour notre temps, devant l’histoire, que d’avoir réalisé des applications nouvelles dans ce sens-là. Au milieu des aveuglements qu’explique trop bien l’état si imparfait de l’instruction populaire, surtout en face de problèmes aussi complexes que ceux qu’on agitait, c’était bien en ce sens que se dessinaient les vagues aspirations de la masse des ouvriers. Aujourd’hui encore, au sein de la plupart des agglomérations manufacturières de la région septentrionale, il nous a semblé qu’avec une assez grande confusion dans les idées sur beaucoup de points, il y avait toujours cette croyance que l’association est un moyen de bien-être et une garantie pour l’équitable application du principe de liberté du travail ; mais il y a bien loin de là aux anciennes prédications socialistes. Nous l’avons indiqué déjà, et ne nous craignons point d’insister sur un point aussi essentiel : une des tâches imposées à notre temps consiste évidemment à diriger cette croyance vers des voies sûres pour la satisfaction des intérêts légitimes.

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