La suite d'Histoires du Nord ...

mercredi 30 novembre 2011

La bataille des dunes

In Jubé de La Pérelle (1765-1824) – Le Temple de la Gloire, ou les fastes militaires de la France depuis le règne de Louis XIV jusqu’à nos jours, 1819-1820


« LA BATAILLE DES DUNES


14 juin 1658


Cromwell, couvert du sang de Charles Ier, gouvernait despotiquement l’Angleterre, sous le titre de Protecteur, et la rendait florissante. La France et l’Espagne briguaient, à l’envi, son alliance, et Cromwell avait donné la préférence à Louis XIV, parce que ce prince avait consenti à chasser de ses Etats ses cousins, les enfants du roi d’Angleterre, les petits-fils de Henri IV, et à conquérir Dunkerque pour le protecteur. Ce traité, conclu par Mazarin, avait été ratifié par l’envoi d’ambassades solennelles, et par le présent d’une épée magnifique que le roi de France offrait au redoutable protecteur, tandis que Charles II sollicitait vainement la main de l’une des nièces du cardinal ;


Turenne, chargé du siège de Dunkerque, l’avait commencé dès le 25 de mai, en même temps qu’une flotte anglaise, forte de dix-huit à vingt voiles, bloquait la ville, et l’empêchait de recevoir aucun secours par mer. Six mille hommes d’infanterie, commandés par le lord Lockart, grossissaient l’armée française, et avaient déjà concouru à la prise de Mardyck, emporté en quatre jours, et consigné aux Anglais, pour gage de la remise prochaine de Dunkerque.


Le marquis de Leyde, gouverneur de la place, homme brave, et à la tête d’une bonne garnison, avait déjà fait deux sorties vigoureuses, lorsque parurent les secours qu’il attendait. Ils étaient menés par le prince de Condé et par Don Juan d’Autriche, bâtard de Philippe IV et d’une comédienne, capitaine déjà illustré par ses campagnes de Naples, de Sicile et de Catalogne, mais qu’un grand affront attendait à Estremos, en Portugal, et que des intrigues de cour devaient un jour faire mourir de chagrin.


Puisqu’on s’était déterminé à combattre, l’intention de Condé, prince du sang français, et paré alors de l’écharpe espagnole, était d’attaquer Turenne dans ses lignes : le maréchal ne lui en laissa point le loisir. Dès qu’il eut reconnu l’ennemi, et vu le pont qu’il avait jeté sur le canal de Furnes, il devina ses projets, et résolut de les prévenir.


Ayant laissé M. de Pradel, faisant fonction de lieutenant-général, avec quatorze compagnies de Gardes-Françaises, et six escadrons, à la garde des tranchées, et le général du Bouzet, marquis des Marins, à la garde du camp, il alla s’emparer des plus hautes dunes, les fortifia à la hâte, et forma son armée sur deux lignes, dont la gauche, appuyée à la mer, était flanquée par des vaisseaux anglais, et dont la droite joignait le canal, occupant ainsi plus d’une lieue d’étendue.


La première ligne de cette armée était composée de onze bataillons placés au centre, et de quatorze escadrons à chacun des deux ailes. Sept bataillons et dix-huit escadrons formaient la deuxième ligne, et Turenne avait placé, derrière l’infanterie de la première ligne, quatre escadrons de gendarmerie, pour la soutenir, en cas de besoin. Prévoyant, en outre, que le gouverneur de Dunkerque en manquerait pas de tenter une sortie pendant la bataille, il avait laissé, en réserve, et à une assez grande distance de l’armée, quatre escadrons sous les ordres du marquis de Richelieu (Jean-Baptiste Amador Vignerot du Plessis), chargé de porter secours où il serait nécessaire.


Le marquis de Créqui eut le commandement de l’aile droite, le marquis de Castelnau celui de l’aile gauche, MM de Gadagne et de Bellefonds commandèrent le centre ; mais les Anglais furent placés sous les ordres du général Lockart, et les Suisses sous les ordres de leur colonel-général, Eugène-Maurice, comte de Soissons, fils du prince Thomas de Savoie-Carignan, et père du célèbre prince Eugène.


Après avoir donné ordre à tout, après avoir tout prévu, Turenne s’enveloppe dans son manteau, s’endort tranquillement sur le sable, et il fallut le réveiller, comme Alexandre, au moment du combat.


On n’était pas su tranquille chez l’ennemi.


Don Juan et le prince de Condé se hâtaient de ranger leurs troupes en bataille ; mais ils n’avaient pas pu appuyer leur droite à la mer, parce que les vaisseaux avaient reçu de Turenne l’ordre de balayer la plage, et que leurs batteries auraient pris en flanc tous les corps qu’elles auraient pu apercevoir. Il avait donc fallu s’éloigner du rivage, et occuper tout le reste du terrain par une seule ligne d’infanterie, formant en arrière quatre lignes de cavalerie. Les deux frères de Charles II servaient de lieutenants-généraux à don Juan qui commandait la droite, et qui avait laissé la gauche au prince de Condé. Celui-ci occupait les marais avec sept lignes de cavalerie, et il avait placé ses bataillons à la gauche de ceux du général espagnol. Parmi les officiers français qui, par ambition, par légèreté ou par mécontentement, avaient partagé la défection, on distinguait les comtes de Coligny, de La Suze, de Meilles, de Guitaud, de Persan et de Boutteville, et les marquis de Romainville, de Ravenel et de Rochefort. Il y avait déjà plusieurs jours que le maréchal d’Hocquincourt, armé, comme eux, contre sa patrie, et qui s’était enfermé dans Dunkerque, avait été tué à l’une des sorties commandées par le gouverneur.


Don Juan avait fait occuper, en avant de sa droite, une dune assez élevée et un second bataillon soutenait ce poste avancé. Condé avait établi cinq ponts, avec des barques, sur le canal et sur les fossés dont la prairie, située sur sa gauche, était entrecoupée.


Turenne, sachant que l’artillerie des ennemis n’était point encore arrivée, se hâta de commencer, et les fit canonner avec un grand avantage. Ceux-ci se contentaient de serrer leurs rangs à mesure que le boulet les éclaircissait, espérant que, si les Français quittaient leurs positions et s’avançaient pour combattre, ils ne pourraient éviter de se mettre en désordre, sur un terrain aussi inégal.


Le maréchal n’en ébranla pas moins ses troupes, mais en recommandant aux deux ailes de marcher fort lentement, et de ne charger que lorsque l’infanterie serait à portée de combattre en même temps. Cet ordre n’aurait sans doute pas été donné si les Espagnols avaient eu du canon.


Il n’y avait qu’un quart de lieue de distance, et l’on employa trois heures à faire ce chemin ; car les grands généraux de ce siècle n’avaient point découvert, ou plutôt retrouvé l’importance du pas égal, et l’on était, sans cesse, occupé à rectifier les alignements que rompaient, à chaque instant, les monticules qu’il fallait affranchir. Le canon tirait sur les ennemis dès qu’il se trouvait sur la hauteur des dunes, et l’on fit cinq décharges dans le cours de cette longue marche.


Etant enfin arrivé, sur les huit heures, à la portée de l’ennemi, le vicomte ordonna au général Lockart de faire élever, par ses Anglais, la dune où deux bataillons espagnols étaient retranchés.


Les Anglais s’y portèrent avec courage, les derniers rangs poussant les premiers, et tous s’accrochant même aux armes des ennemis pour s’emparer du terrain. Cette première attaque étant reçue avec vigueur, Schomberg qui, dès l’âge de seize ans, avait combattu à Nördlingen, et qui commandait l’aile gauche de la seconde ligne, y prit un des trois bataillons anglais placés dans cette ligne, et le mena au secours de Lockart. L’émulation ajoute à la valeur ; les assaillants deviennent furieux, ils culbutent les Espagnols, et plantent leurs drapeaux sur cette dune. Le reste de l’infanterie s’avance à droite et à gauche des Anglais, et repousse l’infanterie ennemie, tandis que le marquis de Castelnau marchant, avec sa cavalerie, le long du rivage, va prendre en flanc la droite, commandée par Don Juan, et la met en déroute.


Mais le marquis de Créqui, ayant attaqué, par une marche parallèle, le prince de Condé, et ayant d’abord fait ployer cette aile gauche, s’était exposé trop avant, avec quatre escadrons. Condé, profitant de cette faute et de la profondeur de sa propre cavalerie, l’avait bientôt repoussé vigoureusement, et il allait pénétrer, le long du canal jusqu’à Dunkerque, lorsque Turenne accourut sur le terrain, avec le comte de Bussi-Rabutin et des troupes fraîches. Ils enveloppèrent les escadrons du prince, les chargèrent de tous côtés et les enfoncèrent en plusieurs endroits. Malgré cette attaque générale, Condé rallia ses gens jusqu’à trois fois, avec Boutteville, Meilles et Coligny ; mais ses escadrons rebutés l’abandonnèrent ; les volontaires qui l’avaient suivi restèrent seuls à ses côtés ; son cheval fut tué sous lui, et il eut été fait prisonnier, si M. de Groussoles ne lui eût donné le sien, et ne se fut sacrifié pour le sauver. Boutteville, Meilles, Coligny, furent moins heureux : ils tombèrent au pouvoir des Français. Boutteville s’était soustrait à leur poursuite, deux fois, en faisant franchir à son cheval deux watergangs, fossés pleins de bourbe ; mais étant tombé dans un troisième fossé, on eut le temps de faire un détour pour le rejoindre et pour le prendre avec l’un de ses officiers qui s’efforçait vainement de le tirer de ce bourbier.


Ce guerrier, depuis sa sortie de Vincennes, n’avait cessé de se distinguer par sa bravoure et par son génie, dans un parti où il était douloureux pour la France de voir un Montmorency engagé. Sa réputation s’était accrue par le convoi qu’il avait fait pénétrer, en 1654, dans les lignes d’Arras, en présence de trois armées françaises ; par les sièges de la Capelle et de Valenciennes qu’il contribua, si puissamment, à faire lever, en 1655 et en 1656 ; par la prise du maréchal de La Ferté-Sennectère que sa présomption avait perdu, devant cette dernière place ; par la brusque attaque de Saint-Guillain ; par la délivrance de Cambrai et surtout par l’enlèvement du convoi d’Arras, aux portes même du camp du maréchal de Turenne qui assiégeait Saint-Venant en 1657. Boutteville ne tarda pas à être échangé contre le maréchal duc d’Aumont, tombé au pouvoir des Espagnols en voulant surprendre Ostende.


Les ennemis furent poursuivis jusqu’aux portes de Furnes. Bussi-Rabutin avait coupé la retraite et fait mettre bas les armes à un régiment entier d’infanterie qu’il arrêta sur un des ponts préparés, sur le canal, par le prince de Condé. On se rendit maître de toutes les barques de munitions qu’ils avaient amenés pour leur subsistance : toute leur cavalerie fut détruite, et leur armée tellement dissipée qu’ils ne purent réunir six mille hommes tout le reste de cette campagne. Turenne et les officiers français eurent beaucoup de peine à arracher à la férocité anglaise une foule de soldats qui demandaient à se rendre, et que les insulaires voulaient égorger.


Les Français firent quatre mille prisonniers, et perdirent peu de monde dans cette bataille décisive, livrée contre le sentiment du prince de Condé qui aurait préféré de se retrancher le long de la colline, de se borner à intercepter les convois nécessaires à la subsistance des troupes du maréchal, et qui prévoyait tout le parti que Turenne tirerait, en cas d’attaque, de la présence de des vaisseaux anglais.


Mais dès qu’on fut décidé à combattre, pourquoi le prince, appuyé sur le canal, ne donna-t-il point à Don Juan une partie de ses escadrons qui ne pouvaient être utiles à gauche, et qui auraient arrêté les avantages de MM. de Varennes et de Castelnau contre la droite des Espagnols ? Cette disposition semblait d’autant plus essentielle, que la nature du terrain ne laissait aucune espérance de connaître les évènements d’une aile à l’autre, et de pouvoir, de si loin, à travers les dunes, secourir la partie faible de cette armée, ou plutôt de ces deux armées ; car on voit là, deux généraux en chef trop indépendants l’un de l’autre, et peut-être fort peu d’accord entre eux ?


Condé n’avait point douté de l’issue de cette journée ; car ayant demandé au plus jeune des deux princes anglais, si jamais il s’était trouvé à une bataille, et le duc de Glocester ayant répondu que non, eh bien ! reprit le prince de Condé, dans une heure, vous allez voir comment on en perd une.


On dit que Turenne, mettant à profit la hauteur des dunes, avait envoyé des officiers à la gauche et à la droite, pour y annoncer mutuellement les succès de l’autre aile : avis prématuré qui devait produire une émulation utile et réciproque.


La ville de Dunkerque, dont le brave gouverneur venait de mourir des suites de ses blessures, capitula huit jours après la bataille. Les Français eurent à regretter le marquis de Castelnau-Mauvissière, atteint d’une balle, dans la tranchée, transporté à Calais, et nommé maréchal de France, le 20 juin, vingt-cinq jours avant sa mort. Sa courte carrière, car il n’avait que trente-huit ans, était pleine de gloire et de belles actions. Jacques II de Castelnau était petit-fils du célèbre Michel de Castelnau, employé, sous Charles IX et Henri III, dans des négociations importantes, et dont Le Laboureur a publié les Mémoires.


Mazarin, après la bataille, aurait bien voulu éluder le traité conclu avec Cromwell, et celui-ci en parla durement à l’ambassadeur de France qui protesta de la loyauté du ministre ; mais Cromwell, tirant de sa poche la copie de l’ordre secret donné par Mazarin à Turenne d’établir à Dunkerque un gouverneur français, dit, d’un ton sévère, à l’ambassadeur : « Faites savoir au cardinal que je ne suis point homme à être trompé, et que si, une heure après la prise de Dunkerque, in ne remet pas la place à un général anglais, j’irai, en personne, demander les clefs des portes de Paris. »


Dunkerque fut remis à Lord Lockart, Ecossais, qui avait épousé la nièce de Cromwell. C’était ce général auquel Turenne, avant de combattre, avait voulu expliquer les motifs qu’il avait d’en venir aux mains, et qui avait répondu : « Je m’en rapporte à M. le maréchal, marchons ; et si j’en reviens, je m’informerai de ses raisons. » ce fut lui qui, ambassadeur de la République d’Angleterre, après la mort de Cromwell, et se tenant à Saint-Jean-de-Luz, non loin des conférences pour la Paix des Pyrénées, tandis que Charles II était incognito à Fontarabie, disait hautement qu’il était l’ambassadeur du parti qui prévaudrait, et le très humble serviteur des événements. Aussi fut-il conservé dans les mêmes fonctions par Charles II. Les Etats ont beaucoup de serviteurs de cette espèce !


Turenne qui, avant le combat, avait donné un gage de sa modestie, prouva sa fermeté après la victoire. Le cardinal imagina de le prier d’attester, par écrit, que tout le plan de la bataille avait été conçu par Mazarin, et pour prix de cette complaisance, il offrait les plus grands avantages pour la famille et la personne du maréchal. « Vous pouvez, répond Turenne, employer tout autre moyen pour convaincre l’Europe de votre capacité militaire, je n’estime pas assez la Gloire pour vous démentir ; mais il m’est impossible d’autoriser un mensonge par ma signature. »


Que de réflexions font naître une aussi étrange proposition, et une aussi noble réponse !"

mardi 29 novembre 2011

Les victimes du Nord du Tribunal Révolutionnaire à Paris du 21 janvier 1793 au 20 prairial an III (8 juin 1795)

In Liste des victimes du Tribunal Révolutionnaire à Paris, dressée dans l’ordre chronologique des exécutions, suivie d’un relevé numérique par journée d’un répertoire alphabétique, Paris, Librairie Alphonse Picard et fils, 1911.



AVERTISSEMENT


M. Rathelot, greffier chef de l’état civil au Palais de Justice, a donné à la Préfecture de la Seine, qui en a effectué le dépôt dans ses archives, 2.795 copies d’actes de décès extraites du registre de la municipalité de Paris.


Ces documents, dont les originaux ont été détruits pendant l’insurrection de 1871, comprennent les actes de décès du roi Louis XVI, du Dauphin et de 2.973 personnes exécutées à Paris à la suite de jugements du Tribunal révolutionnaire. Ils sont rangés par ordre alphabétique. Il a semblé qu’il pourrait y avoir quelque intérêt à classer ces exécutions dans leur ordre chronologique, en faisant suivre le nom de chacune des victimes des renseignements essentiels : prénoms, âge, profession ou qualité et lieu d’origine.


Les renseignements contenus dans les copies présentent des lacunes et des incorrections. La disparition des pièces authentiques n’a pas permis de distinguer si elles étaient le fait du copiste ou du rédacteur de l’acte. Il a paru inutile, dans ces conditions, d’essayer soit de combler les unes, soit de rectifier les autres.


La liste chronologique est suivie :


- D’un relevé numérique des exécutions par journée


- Du texte des actes de décès du roi Louis XVI et du Dauphin


- Et d’un répertoire alphabétique, indiquant pour chaque nom son numéro d’ordre sur la liste chronologique.


Paris, 10 juillet 1911


G.F.



Note du copiste : nous ne retiendrons que les noms sur lesquels la certitude est réelle.



21 janvier 1793 : 1. CAPET (Louis), 39 ans, dernier roi des Français, né à Versailles (note du copiste : il était comte de Flandre depuis Louis XIV)


27 août 1793 : 63. WALLON (Louis-Joseph) 42 ans, chirurgien, né à Dorigny


12 vendémiaire an II 3 octobre 1973 : 92. LANGLES CHOEBECQUE (Pierre), 62 ans, né à Cassel.


28 vendémiaire an II 19 octobre 1793 : 107. CLARINE (Paul-François-Joseph), 62 ans, chapelier, né à Armentières – 108. DELETTRE (Antoine-François-Joseph), 54 ans, marchand, né à Armentières – 109. JOIRE (Pellerin-Guy), 53 ans, né à Armentières – 110 : MALINGIE (Pierre-François), 56 ans, marchand bonnetier, né à Armentières


18 frimaire an II – 8 décembre 1793 : 218. VANDENYVER (Antoine-Augustin), banquier – 219. VANDENYVER (Edme-Jean-Baptiste), banquier – 220 : VANDENYVER (Jean-Baptiste), 66 ans, banquier, né à Anvers.



22 frimaire an II – 12 décembre 1793 : 229. HALBOURG (Catherine), 32 ans, faiseuse d’indienne, née à Lille



24 frimaire an II – 14 décembre 1793 : 232. BRUNEAU (Xavier), 65 ans, ex-procureur, né à Maubeuge. – PONCHIEU (Pierre-Jacques-Charles), 32 ans, employé de marine, né à Maubeuge


28 pluviôse an II – 14 février 1794 : 371. DEBEAUNE (Jean-Jacques), négociant, né à Amsterdam


7 ventôse an II – 25 février 1794 : 403. HELIS (Jean-Mathieu), 30 ans, greffier de justice de paix né à Wissen (Wissant ?)


16 ventôse an II – 5 mars 1794 : 441. DAVESNE (Jean-Baptiste), 60 ans, général de division, né à Bouller (Belgique)


24 ventôse an II – 14 mars 1794 : 455. DAVANNE (Antoine), 31 ans, commis à la distribution des viandes de l’armée, né à Boulogne-sur-mer


25 ventôse an II – 15 mars 1794 : 464. LARDENELLE (Jean-Baptiste-Alexis), 62 ans, lieutenant-colonel, né à Valenciennes


4 germinal an II – 24 mars 1794 : 496. CLOOTZ (Anacharsis-Jean-Baptiste), 38 ans, député, né à Clèves (Belgique) – 502. KOCK (Jean-Conrad), 38 ans, banquier, né à Ulm (Hollande). 508. PROLY (Pierre-Jean), 42 ans, rédacteur de journal, né à Bruxelles.


8 germinal an II - 28 mars 1794 : 524. PIESSELET (Jean-Baptiste), capucin, né à Acq.


19 germinal an II – 8 avril 1794 : 572. BOURY (Angélique), femme BOUFANT, 50 ans, née à Douai



23 germinal an II – 13 avril 1794 : 594. LASALLE (Guillaume), 24 ans, adjudant général à l’armée des Alpes, né à Boulogne-sur-mer


2 floréal an II – 21 avril 1794 : 684. KETIN (André), 37 ans, négociant, né à Liège.


9 floréal an II – 28 avril 1794 : 781. JOCAILLE (Jacques-Joseph), dit Saint-Hilaire, 50 ans, ex-noble, né à Cambrai – 790. NICOLAS (Jean-Nicolas), 52 ans, né à Archicourt.


16 floréal an II 5 mai 1794 : 849. VALORY (Marie-Florence), veuve MAZIN, 67 ans, ex-noble née à Le Quesnoy.


18 floréal an II – 7 mai 1794 : 880. PASCHAL (François), 30 ans, né à Escault


20 floréal an II – 9 mai 1794 : 913. QUIQUE (André), 41 ans, maçon, né à Lers


25 floréal an II – 14 mai 1974 : 970. PREVOT D’ARLINCOURT (Charles-Adrien), 73 ans, ci-devant secrétaire de Capet, né à Doulens


12 prairial an II – 31 mai 1794 : 1137. HUGUET (Philippe), 36 ans, fabricant de bas, né à Bruxelles


14 prairial an II – 2 juin 1794 : 1165. LECOCQ (Jean-François-Célestin), 30 ans, boulanger, né à Lille


15 prairial an II 3 juin 1794 : 1172. CORDELOIS (Alexandre), 36 ans, chirurgien, né à Cambrai, 1174. DEFLANDRES (Jean-Jospeh), 58 ans, brigadier de gendarmerie, né à Hanappe (Annappes ?)


16 prairial an II – 4 juin 1794 : 1210. LORENZO (Grégoire-Philippe), 29 ans, hommes de lettres, né à Dunkerque


17 prairial an II 5 juin 1794 : 1217. MERAND (Jean-Antoine), 70 ans, curé à l’Ecluse


18 prairial an II – 6 juin 1794 : 1228. VAUDIER DOCK (Jean), 25 ans, déserteur autrichien, né à Bruges


19 prairial an II – 7 juin 1794 : 1235. CALVERT (Albert), 28 ans, charpentier, né à Bruges – 1242. FORREST (Joseph), 27 ans, écrivain, né à Bruges – 1260. SOUBRY (Pierre-Jacques), 33 ans, laboureur, né en Flandre Autrichienne


21 prairial an II – 9 juin 1794 : 1272. DESPONS (René), 34 ans, officier de marine d’Amérique, né à Nassel (Liège) – 1281. HARDY (Auguste-Antoine), 64 ans, préposé aux subsistances militaires, né à Dunkerque



24 prairial an II – 12 juin 1794 : 1328. HUSSON (Pierre-Alexandre-Auguste), 20 ans, matelot, né à Arras – 1333. MOREAU (Antoine), 63 ans, soldat, né à Liège.



25 prairial an II – 14 juin 1794 : 1374. FOURMESTREAU (Ignace-Joseph), 52 ans, ex-conseiller au Parlement de Paris, né à Lille


28 prairial an II – 16 juin 1794 : 1427. DELATRE (François-Xavier), 32 ans, cordonnier, né à Dainville – 1437. LAFORGE (Louis), 22 ans, marchand boutonnier, né à Lille


29 prairial an II – 17 juin 1794 : 1495. POTTIER DE LILLE (Louis), 44 ans, membre du Comité révolutionnaire, né à Lille.


2 messidor an II 20 juin 1794 : 1541. FOUCARD (Jean-Pierre), 41 ans, charretier, né à Forest


3 messidor an II 21 juin 1794 : 1589. MAGNIE (Louis-Aimable-Joseph), 33 ans, marchand forain, né à Lille.


6 messidor an II – 24 juin 1794 : 1648. MARQUETTE (Charles), 34 ans, loueur de carrosses, né à Dunkerque.


7 messidor an II – 25 juin 1794 : 1660. BARBE (Marie), 50 ans, fileuse, née à Namur


8 messidor an II – 26 juin 1794 : 1720. GUILLOT (Robert-Joseph), 36 ans, né à Cambrai – 1728. LOPS (Léon), 50 ans, faiseur de baleines, né à Amsterdam – 1740 : RENATEAU (François), 22 ans, marchand forain, né à Rache


9 messidor an II – 27 juin 1794 : 1761. LEMAN (Maximilien), 56 ans, domestique, né à Bondu


13 messidor an II – 1er juillet 1794 : 1846. VALEUSE (henry), 39 ans, soldat, né à Louvain


14 messidor an II – 2 juillet 1794 : 1854 : D’AOUST (Eustache), 31 ans, général d’armée, né à Douai


15 messidor an II 3 juillet 1794 : 1870. CARDOT (Jacques-Jean), 28 ans, employé, né à Petitesainte


19 messidor an II 7 juillet 1794 : 1980. BOUCHER-DUCLOS (Etienne-Michel), 32 ans, employé, né à Lille – 1985 : CHATEIGNIER (François), 54 ans, né à la Courrière. – 1988. DALSACE-DEBOUSSON-DHENAIN (Charles-Alexandre-Marie-Marcellin-Louis), 50 ans, né à Bruxelles


22 messidor an II – 9 juillet 1794 : 2086. MILNER (Ferdinand), 43 ans, commissaire dans les tableaux, né à Bruxelles


28 messidor an II – 16 juillet 1794 : 2261. GEOFFROY (Alexandre-Casimir), 38 ans, lieutenant de chasseurs, né à Maubeuge


29 messidor an II – 17 juillet 1794 : 2295. KEPPLER (Théophile), 77 ans, né à Hekenghem (Brabant flamand)


1 thermidor an II 19 juillet 1794 : 2341. OLIVIER (Marie-Florence-angélique-Joseph), femme PLAISANT, 33 ans, née à Douai


4 thermidor an II – 22 juillet 1794 : 2418. LINDEN DAPREMONT (Joseph), 36 ans, ex-contrôleur des Halles, né à Bruxelles


10 thermidor an II – 28 juillet 1794 : 2680. ROBESPIERRE (Augustin-Bon-Joseph), né à Arras – 2681. ROBESPIERRE (Maximilien), 35 ans, né à Arras.


11 thermidor an II – 29 juillet 1794 : 2693. BOULANGER (Jervais-Beaudoin), 38 ans, joaillier, né à Liège. 2694. BOURIEUX (Jean-Jacques), 45 ans, horloger, né à Artois.


27 thermidor an II – 14 août 1794 : 2771. DUSNICH (Charles), 26 ans, né à Amsterdam

lundi 28 novembre 2011

LA VIE, LES VOYAGES ET AVENTURES DE GILBERT DE LANNOY, CHEVALIER LILLOIS AU XVe SIECLE

Par L. QUARRE-REYBOURBON, Secrétaire-adjoint et archiviste de la Société de Géographie de Lille, travail lu aux réunions des Sociétés Savantes, section de géographie historique et descriptive, le 12 juin 1889, Lille, L. Quarré, libraire-éditeur, 1890



Les itinéraires de Gilbert de Lannoy




Plusieurs auteurs belges ont placé le nom de Gilbert de Lannoy sur la liste des voyageurs célèbres de leur nation et ont publié ses mémoires dans les collections de leurs écrivains. Nous revendiquons ce chevalier, tout à la fois soldat, diplomate et voyageur, pour la ville de Lille. Il appartenait à une noble famille qui tirait son origine et son nom d’une ville de la châtellenie de Lille ; ses parents sont Gilbert de Lannoy, seigneur de Santes, village de la même châtellenie, et de Catherine de Molembaix, appartenant à une famille du Hainaut français et ils avaient leur hôtel à Lille ; il occupait lui-même cet hôtel, il y mourut et fut enterré à Lille. Il n’était donc point belge, mais français et lillois. La Belgique, nous nous faisons un devoir de le rappeler, compte, parmi ses enfants, un grand nombre d’illustres voyageurs ; elle est assez riche pour ne pas emprunter ceux dont le nom et la gloire appartiennent à ses voisins du département du Nord.


Il existe plusieurs manuscrits qui renferment le récit des voyages de Gilbert de Lannoy. Le plus important se trouve à la Bibliothèque de Bourgogne à Bruxelles. Sous le n0 21.522, il forme un gros volume en papier, de 226 pages, contenant divers ouvrages. C’est en second lieu que vient la partie qui a pour titre : Voyages de Guillebert de Lannoy en Terre Sainte (inventaire des manuscrits trouvés dans la Bibliothèque des historiographes (les bollandistes) d’Anvers, 1779, Bibliothèque de Bourgogne, n°17.747. Après une liste sommaire des ouvrages trouvés dans ce volume où le voyage de Gilbert vient en second lieu, l’inventaire ajoute « ce manuscrit, qui a appartenu au Collège de Bruxelles, a été acheté par le Museum Bellarmini. Le titre de Voyage de Gilbert en terre sainte n’est pas exact, car ce manuscrit contient l’ouvrage entier des Voyages et Ambassades). Ce manuscrit qui a appartenu à la bibliothèque des Bollandistes d’Anvers, s’est trouvé entre les mains de M. Serrure lequel en 1840 a publié d’après ce manuscrit et sans commentaires, les Voyages de Gilbert de Lannoy dans les mémoires de la Société des bibliophiles du Hainaut (Voyages et ambassades de Messire Guillebert de Lannoy, chevalier de la Toison d’Or, seigneur de Santes, Willerval, Tronchiennes, Beaumont et Wahagnies, 1399-1450, Mons, typographie d’Em. Hoyois, libraire, MDCCCXL, 140 pages in-8°, carte (129 pages pour le manuscrit et 10 pour le glossaire). Ce manuscrit a été vendu, en 1857, à la Bibliothèque de Bourgogne, où il se trouve aujourd’hui. C’est surtout d’après ce précieux recueil qu’a paru, en 1878, la publication, qui est intitulée : Œuvres de Guillebert de Lannoy avec notes par MM. Potvin et J-C. Houzeau (Œuvres de Guillebert de Lannoy, voyageur, diplomate et moraliste, recueillies et publiées par Ch. Potvin, avec des notes géographiques et une carte par J-C. Houzeau, Louvain, imprimerie de P et J Lefever, rue des Orphelins, 1878, 551 pages in-8° et cartes) Précédemment M. Joachim Lelewel avait fait paraître un travail sur Gilbert en français et en Polonais (Guillebert et ses voyages en 1413, 1414 et 1421, commentés en français et en polonais, par Joachim Lelewel, nov. 1843, suivie d’une traduction polonaise datée de Posnan, 1844. Lelewel a réimprimé dans cette brochure et traduit en regard, en polonais, la partie des voyages qui concernent la Prusse, la Pologne et la Lithuanie, 1413, 1414, 1421. Nous trouvons en Angleterre – A Survey of Egypt and Syria, undertaken in the year 1422, by sir Gilbert de Lannoy, etc. 1821. Edition du manuscrit de la Bibliothèque Bodléienne d’Oxford, publiée dans l’Archeologia Britannica, par M. John Webb, avec traduction anglaise et notes – t.XX, p. 281-444. Nous reparlerions de ce manuscrit dans le cours du travail).


Nous avons emprunté à M. Potvin l’ensemble du récit qui va suivre : Gilbert est le véritable type de l’ancien chevalier errant, devenu diplomate et voyageur, curieux de savoir et avide de s’instruire, tantôt soldat de fortune cherchant les aventures et payant largement de sa personne, tantôt envoyé comme ambassadeur par Jean-Sans-Peur et Philippe-le-Bon, tantôt enfin simple pèlerin ou voyageur. L’amour du merveilleux, l’intrépidité, l’indépendance, la piété, l’insouciance de l’homme de guerre, rien ne manque pour rendre son caractère complet.


Les généalogistes nous apprennent qu’il se maria trois fois : sa première femme fut Eléonore d’Esquiennes, la seconde Jeanne de Ghistelles et la troisième Elizabeth de Drinkham, dame de Willerval ; il n’eut d’enfant que de ces deux dernières.


Né en 1386, d’une famille dont les membres s’étaient illustrées sur les champs de bataille au service du Comte de Flandre, il fit ses premières armes dès l’âge de 13 ans, dans une expédition en Angleterre, dirigée par le Comte de Saint-Pol, contre Henri de Lancastre (C’est par le récit de ce premier fait que commence le manuscrit N°21.522 de la Bibliothèque de Bruxelles : « Cy commencent les voyaiges que fist Messire Guillebert de Lannoy, en son temps seigneur de Santes, de Willerval, de Tronchiennes et de Wahégnies » : « L’an mil trois cens quatrevins et dix-neuf, après la Toussaint, fus en ma première armée, avec monsieur Walleran de Saint-Pol, à une descendue qu’il fist en Angleterre, en l’Isle de Wit (Wight) où il y eut cinq cens chevaliers, que escuiers, cottes d’armes vestues. »)


Cette expédition, faite en faveur du roi Richard, ne peut empêcher ce roi d’être vaincu, fait prisonnier, puis égorgé dans sa prison.


L’année suivante, dans une autre expédition menée par le Comte de la Marche, le vaisseau sur lequel était monté Gilbert sombra devant Saint-Malo ; tout l’équipage périt sauf les gentilshommes qui se sauvèrent à la nage.


En 1401, âgé de 15 ans, il entreprit avec le sénéchal du Hainaut, son premier voyage à Jérusalem. Il s’embarque à Gênes, suit le chemin ordinaire des pèlerins, visite les Lieux Saints, par Sainte-Catherine, pèlerinage très fréquenté par le Sinaï, par la ville de Constantinople où il fut reçu par l’Empereur d’Orient et où il vit beaucoup de reliques, entre autres le fer de la lance qui perça le flanc de Notre-Seigneur. Après avoir consacré un an à ce voyage et avoir parcouru toute la Turquie et l’Egypte, il fait relâche dans les îles de la Méditerranée et revient par la Sicile.


En 1404, il marche sous les ordres du Duc de Bourgogne, Jean-sans-Peur, contre les Liégeois qui sont défaits. De là, il se rend à Valence, en Espagne, pour assister, en présence de Martin, roi d’Aragon, à un tournoi où lui et ses amis étaient autorisés à se mesurer avec quatre gentilshommes gascons et aragonais.


Le roi Ferdinand de Castille était en guerre avec les maures qui menaçaient l’Espagne, de Lannoy court s’engager dans son armée en juillet 1405 et prend part à diverses affaires. Il passe en Portugal où le roi l’accueille avec distinction et lui paie les dépenses de son voyage.


Quelques temps après, il se trouve à Paris assistant à l’hôtel de Saint-Pol à la séance dans laquelle sont prononcées les célèbres propositions de maître Jean Petit au sujet du meurtre du duc d’Orléans, en présence des rois de France et de Navarre, des ducs de Bourgogne, de Bavière, de Bourbon, de Bar et de Lorraine.


Une seconde guerre rappela Gilbert en Castille. Il part de l’Ecluse en avril 1408, sur la flotte espagnole, mais celle-ci est en partie détruite par une tempête et en partie par les vaisseaux anglais qui firent prisonniers les hommes épargnés par la mer. Un seul bâtiment, celui sur lequel se trouvait notre jeune guerrier, put s’échapper et parvenir, après six semaines de voyage, à se réfugier à Harfleur. De Lannoy se rendit par la Seine à Paris où il acheta des chevaux. De là, par voie de terre, il se rendit à Séville pour combattre les Maures sous les ordres de l’infant Ferdinand. Il fut blessé dans une bataille. La guerre finie et les plaies fermées, il profita de son séjour en Espagne pour visiter Grenade et les autres principales villes de la péninsule.


A son arrivée en France, Gilbert trouva les Bourguignons luttant contre les Armagnacs qui venaient de s’allier avec Henri de Lancastre, devenu roi d’Angleterre. Il entre, en mai 1409, au service du duc Jean de Bourgogne lequel en fait son échanson. Il abandonne bientôt cette pacifique occupation pour aider le roi de France à soumettre le Poitou et le Limousin, sous les ordres du maréchal de Helly.


Ne pouvant rester en repos, l’amour des voyages et son esprit inquiet l’emportent encore ; après une blessure « dont je portais, dit-il, la mouche en la cuisse plus de neuf mois », une nouvelle croisade le fit partir de Flandre où il résidait, non plus contre les maures d’Espagne mais contre les mécréans de Pologne. Les chevaliers teutoniques de Prusse nommaient ainsi leurs voisins auxquels ils disputaient la Poméranie.


Il s’embarque de l’Ecluse, passe devant les îles de Zélande, la Hollande et la Frise, s’arrête quelques jours dans un petit port de Danemark, laisse la Norvège à gauche, entre dans le Sund, visite Elseneur et arrive enfin à Dantzick. Avec les chevaliers de l’ordre teutonique, notre guerrier se rend successivement dans les îles de la Baltique, en Lithuanie, à Lubeck, à Koningsberg, en Pologne, en Poméranie. Après avoir été grièvement blessé au siège de la ville de Massow, que les assaillants durent abandonner, il reçoit l’ordre de la chevalerie en récompense de son indomptable bravoure.


Une révolte survint dans l’Ordre des chevaliers teutoniques, plus guerrier que religieux : le grand maître, accusé de favoriser Wiclif, est arrêté, dégradé, jeté en prison. Gilbert accepte le fait accompli, prend part à toutes les expéditions et voyage avec les chevaliers. On dirait qu’il a le don de se multiplier. En même temps, il visite le pays en voyageur.


Il voit Riga et toute la Livonie. En Courlande, quoique la population soit chrétienne, il trouve une secte dont les membres se font brûler après leur mort, vêtus de leurs plus riches accoutrements. « Si la fumée du bois de chêne qui s’élève du bûcher s’élance vers le ciel, des gens-là croient que l’âme du défunt est sauvée ; si elle prend une direction oblique, ils sont persuadés qu’elle est damnée. »


Poussé par l’amour des combats, il revient à Riga ; mais ne trouvant aucune expédition militaire préparée pour la saison, Gilbert se rend à Novogorod en Russie où il arrive monté sur un traîneau selon l’usage du pays. « Novogorod, ajoute notre voyageur, est une merveilleuse grande ville, située dans une belle plaine, entourée de vastes forêts… mais la ville est fermée par le méchantes murailles faites d’argile et de terre. On y trouve de riches seigneurs appelés boyards … et un marché où les femmes sont vendues publiquement. Les dames y portent des cheveux divisés en deux tresses pendantes sur le dos ; les hommes n’en ont qu’une. »


Sous un costume de marchand, il quitte Novogorod et parcourt une autre partie de la Russie, voyageant sur un traîneau. Il arrive, après plusieurs jours de marche, à la cour de Witholt, duc de Lithuanie, dont le peuple avait embrassé le christianisme grâce aux efforts de l’ordre teutonique. Ce prince est si généreux, si hospitalier, que tous les étrangers venant en son pays sont nourris et hébergés à ses frais. Quelques semaines après, Gilbert retrouve Witholt au château de Posen, sur le Memol, à cinq lieues de Toki, seconde ville de Lithuanie, où il assiste avec lui à une grande chasse.


Il revient ensuite à Dantzick, s’empresse d’aller remercier à Mariembourg les chevaliers de l’ordre teutonique du bon accueil qu’ils lui ont fait, et se rend à la cour du roi de Pologne, visitant, sur son passage plusieurs châteaux échelonnés sur la route.


Il est reçu par le roi avec la plus grande distinction. Ce prince donna un magnifique repas en son honneur et lui remit au départ des lettres pour le roi de France et une coupe dorée en reconnaissance des services qu’il lui avait rendus en combattant pour lui dans la dernière campagne contre le duc de Poméranie.


De Lannoy part de la Pologne pour se rendre chez le roi Jean de Bohème qui se trouvait à Prague. Ce royaume était en proie à de violentes commotions politiques et religieuses par suite des prédications de Jean Huss. Notre voyageur se hâte de quitter le pays pour se rendre en Autriche.


M. Léopold Devillers, le savant archiviste de Mons, qui a compulsé des comptes du Hainaut, fait connaître que les expéditions en faveur des chevaliers teutoniques étaient coutumières aux jeunes seigneurs du Hainaut, que le fils du comte y conduisait d’ordinaire. La Prusse, dit-il, « fut longtemps encore une contrée de prédilection pour tout nouveau chevalier qui veut acquérir de la renommée » (Léopold Devillers. Sur les expéditions des comtes de Hainaut et de Hollande en Prusse (Bull. de la comm. D’histoire, 4e série, tome 5, page 127).


Au retour de la Prusse, c’est un pèlerinage qui attire Gilbert, il part pour l’Angleterre, pays ennemi ; afin de visiter en Irlande le trou St-Patrice. Il est fait prisonnier par les Anglais, ce qui l’empêche d’assister au siège d’Arras (1414). Mais le duc de Bourgogne l’aide à payer sa rançon et il rentre en France à temps pour combattre, être blessé et fait prisonnier à la bataille d’Azincourt (1415) où il n’échappe à la mort que par un prodige de sang-froid, et à la prison que moyennant une nouvelle rançon de 1.200 écus.


Messire de Lannoy avait gagné ses éperons en Prusse. Il conquit à Azincourt, avec les faveurs de Jean-sans-Peur et de son fils, une haute fonction : le gouvernement du château de l’Ecluse qu’il garda trente années.


Le fils du duc, alors gouverneur des états du nord pour son père, lui confie, sous le nom d’office des divines provisions, l’intendance intellectuelle de sa maison. Guilbert le suit partout, de 1416 à 1419 : dans la guerre contre les Armagnacs, dans son voyage en Hollande où le comte commence à s’immiscer aux affaires de Jacqueline de Bavière, dans les assemblées d’Arras et d’Amiens où Philippe recrute des adhésions à la politique armée de son père. Là, il fait ses premières armes sur un terrain nouveau : la diplomatie.


Le duc Jean de Bourgogne, Jean-sans-Peur est assassiné sur le pont de Montereau, le 10 septembre 1419. Philippe-le-Bon lui succède et veut venger sa mort. Gilbert est envoyé en Angleterre avec l’évêque d’Arras, près le roi, et réussit à l’intéresser à la cause de la vengeance du duc.


En 1420, Gilbert est du nombre des hommes de confiance que Philippe conduite à Montereau afin de s’emparer de cette ville et d’y reprendre le corps de son père. Il assiste ensuite au siège de Melun, qui dura cinq mois. Le sire de Brimen y étant mort, Gilbert reçoit, avec le titre de chambellan, le sceau secret, et pendant trois mois, il ne quitte, ni jour, ni nuit, son souverain, portant sa bannière devant lui dans la bataille et couchant dans sa chambre et dans sa tente, comme son premier chambellan.


L’alliance du duc de Bourgogne et de tout le parti bourguignon français, avec le roi d’Angleterre, faisait des deux souverains, les maîtres de la France, les arbitres de l’Europe.


L’Orient était alors le grand marché du monde et en même temps le but des ambitions de la chrétienté et de la chevalerie. Gilbert qui avait déjà fait un pèlerinage et un voyage dans cette contrée y fut chargé d’une mission politique par le roi d’Angleterre, en son nom et au nom du roi de France, dont il était régent, et par le fastueux duc de Bourgogne « principal esmouveur ».


Ce second voyage diffère du premier : Gilbert n’est plus un jeune écuyer, attaché au sénéchal de Hainaut ; c’est un ambassadeur dans l’âge viril, entouré d’une suite nombreuse et brillante. Il partit de l’Ecluse le 4 mai 1421 avec sept autres gentilshommes flamands, savoir : le Gallois-du-Bois, Colart le bâtard de Marquette, le bâtard de Lannoy, Jean de la Roe, Aggregy de Hem, le roi d’armes d’Artois le coppin de Poucque.


Il envoya ses bagages et joyaux par mer, et lui-même se rendit par terre en Prusse, en traversant le Brabant, la Gueldre, la Westphalie, Munster, Brême, Hambourg, Lubeck, Wismar, Rostock, le Mecklembourg et la Poméranie.


A son arrivée à Dantzick, il trouve le grand maître de Prusse avec tous les chevaliers de l’ordre teutonique ; à qui il remet les lettres et les présents dont il était porteur pour lui : « Ce seigneur, dit Gilbert, me fit grand honneur, il me donna plusieurs diners, un roussin et une belle haquenée … Je laissai en cette ville mon parent, Aggregy de Hem, chez le grand maître, messire Michel Cocquemeister, où il séjourna deux ans pour apprendre l’allemand. »


De la Prusse, Gilbert se rendit auprès du roi de Pologne qui se trouvait à Oziminy au milieu d’un désert : « ce prince me fit un grand honneur et envoya à trente lieues au-devant de moi pour payer les dépenses de mon voyage. Au milieu du désert où il était, il me fit un beau logis de feuillages et de rameaux verts… et il m’amena à la chasse pour prendre les ours sauvages vivants ; il me donne de beaux diners, à l’un desquels il y avait plus de cent vingt plats. »


Le roi de Pologne lui remit des lettres de recommandation pour l’empereur des Turcs, avec qui il avait fait la guerre contre le roi de Hongrie. Il lui donna, comme marque de munificence, deux chevaux, deux haquenées, deux draps de soie, centre martres zibelines, des gants de Russie, trois coupes recouvertes en argent doré, cent florins de Hongrie et cent florins de Bohème. Les gentilshommes qui l’accompagnaient ainsi que ses gens de service, tels que les cuisiniers, valets d’écurie et autres, furent également comblés de présents.


Gilbert était partout traité en ambassadeur de deux rois et d’un duc puissants. A Lembeck, il fit grande chair et danse avec les dames de la ville. A Belfz, la duchesse de Moscovie, sœur du roi de Pologne, envoie des vivres et des provisions à son hôtel. Arrivé à Kamieniec, il revoit Witholt, duc de Lithuanie, de Lannoy le salue de la part des rois de France et d’Angleterre « lequel seigneur me fit aussi grand honneur et bonne chère et me donna trois fois à diner où je trouvais la duchesse sa femme et le duc Sarrazin de Tatarie ; c’est là que je vis manger un vendredi, au même repas, de la viande et du poisson… Il y avait là un khan tartare portant une barbe qui lui descendait jusque sous les genoux. »


Voulant lui donner toute sécurité pour son voyage, Witholt le fit accompagner d’une escorte de deux Tartares et de seize russes pour pénétrer en Turquie.


C’est avec satisfaction que de Lannoy aime à parler des réceptions qu’on lui fit dans le Nord : « Il me remit, écrit-il encore, deux vêtements de soie, deux martres zibelines, quatre chevaux, quatre chapeaux pointus de sa livrée, dix couvre-chefs dorés, quatre valises en cuir de Russie, un arc, des flèches et un carquois de Tartarie, etc., etc. Il y ajouta cent ducats et vingt pièces d’argent, valant cent ducats. Mais je refusais cet argent et je lui rendis, parce que, en ce moment-là, il était allié avec les Hussites contre notre vraie foi. La duchesse, sa femme, m’envoya un cordon d’or et un florin de Tartarie, destiné à être porté au cou pour sa livrée, etc., etc., mes gentilshommes reçurent également des cadeaux. »


L’ambassadeur voyage ensuite à travers la haute Russie, la Podolie, la Valachie et s’en va trouver à Cozial le Waïwode Alexandre qui lui apprend la mort de l’empereur turc, lui parle de la guerre que cet événement a soulevée et le détourne de continuer son voyage de ce côté. Il traverse de vastes déserts et arrive à Bialigorod sur la mer Noire, où il fut victime d’un attentat qui, heureusement, n’eut pas de suite fâcheuses : « à l’entrée de la nuit que je rentrais à Bialigorod, nous fûmes, mon truchemen et moi, attaqués inopinément, jetés par terre et dépouillés de tout ce que nous avions sur nous. Je fus blessé assez fort au bras ; on m’ôta mes vêtements et l’on m’attaché tout nu à un arbre sur les bords du Dniester. Je passai toute une nuit en cette position craignant d’être assassiné ou noyé dans la rivière. Mais le lendemain, les voleurs me vinrent délivrer et je pus rentrer en ville, seulement vêtu de ma chemise. Je perdis en cette affaire environ 120 ducats et autres choses précieuses. Je fis tant auprès du Waïwode Alexandre, qui était seigneur de Bialigorod, que neuf de ces voleurs furent saisis ; on me les livra la corde au cou. Mais comme ils me restituèrent mon argent, j’intercédai pour eux et je leur sauvai la vie. »


Poursuivant son voyage, l’ambassadeur envoya ses gens et ses bagages par mer à Caffa en Crimée et se rendit en cette ville par de vastes déserts qui lui prirent dix-huit jours de marche. Il trouva campé sur le Dniepr un Khan tartare, qui le reçut gracieusement, lui servant des esturgeons cuits avec une sauce excellente. Puis il l’aide à passer avec toute sa suite le Dniepr, qui a une lieue de large en cet endroit, sur un pont de bateaux.


De nouvelles aventures attendaient Gilbert pendant ce voyage.


« Deux jours après que j’eus quitté Jambo, dit-il, me survint une fâcheuse aventure, je perdis pendant une nuit et un jour une partie de mes chevaux, mes truchements, mes gens et des guides, au nombre de vingt-deux. Des loups sauvages et affamés s’étaient jetés sur mes chevaux pendant que je reposais au milieu d’une forêt solitaire, ils avaient suivi à plus de trois lieues mes gens qui avaient pris la fuite. Mais le lendemain, avec la grâce de Dieu et au moyen de plusieurs pèlerinages que mes gens et moi promîmes d’accomplir, nous retrouvâmes tout notre monde… Peu de temps après, il m’arrive encore une aventure : comme je me rendis chez un Khan tartare, qui demeurait à une journée de là, au désert de Caffa, et vers lequel je me rendais comme ambassadeur, je tombai dans une embuscade de soixante à quatre-vingt tartares à cheval qui s’élancèrent hors des roseaux et qui voulurent s’emparer de moi … mais comme je pus leur démontrer que leur Khan était un grand ami du duc Witholt, ils me relâchèrent moyennant un cadeau en pain, en argent, en vin et en martres, et ils me conduisirent même en un lieu sûr. »


Gilbert arriva enfin à Caffa en Tartarie, qui appartenait aux Génois, les habitants de cette ville lui firent honneur, le traitèrent avec distinction et lui offrirent vingt-quatre caisses de confiture, quatre torches, cent caisses de cire, un tonneau de malvoisie et du pain ; ils lui bâtirent même un logement dans la ville. Il songea immédiatement à réunir tout ce qu’il fallait, guides, truchements, équipages, pour tourner la mer Noire et se rendre par terre à Jérusalem ; mais il lui fut impossible d’accomplir cette résolution ; il y avait d’immenses déserts à traverser, il fallait passer au milieu de différents peuples de mœurs, de langues et de religions diverses, de sorte qu’il prit le parti de vendre ses chevaux et de s’embarquer sur une galère vénitienne qui le conduisit à Constantinople.


L’ambassadeur trouva en cette ville, le vieil empereur Manuel et son jeune fils : « Je leur présentai, dit-il, les lettres des rois de France et d’Angleterre et je leur manifestai le désir qu’avaient ces deux monarques de voir se réunir l’Eglise de Rome à l’Eglise grecque. Cette affaire fut débattue en présence de l’envoyé du Pape et dura plusieurs jours …Le jeune empereur me mena à la chasse et me donna le dîner dans les champs. A mon départ, le vieil empereur me remit trente-deux aunes de velours blanc et me fit montrer les merveilles et anciennetés de la ville et des églises … il me fit cadeau d’une croix avec la grosse perle et qui contenait cinq grandes reliques… Je donnais depuis cette belle croix à notre chapelle de famille en l’église St-Pierre à Lille. »


Gilbert de Lannoy quitte avec peine l’ancienne Byzance, oubliant sa qualité d’ambassadeur, il voulait aller combattre Moustapha qui, au mépris des traités conclus avec l’empereur d’Orient, avait voulu étendre plus loin l’empire qui lui était assigné. Il espérait qu’il y aurait là de bons coups d’épée à donner, et déjà il avait frété un bâtiment qui était prêt à partir, lorsque l’empereur Manuel fit arrêter le navire, ne voulant pas qu’il exposât sa vie pour si peu.


Au lieu d’aller en guerre, le navire prit la route de l’île de Rhodes où il laissa ses bagages et ses joyaux, ainsi qu’une horloge d’or que le roi d’Angleterre lui avait remise pour l’empereur turc, mais qu’il n’avait pas pu lui offrir puisqu’il était mort au moment de son arrivée. C’est dans cette île qu’il se sépara de ses nombreux compagnons, avant de continuer son voyage pour Jérusalem, il conserva seulement avec lui le roi d’armes d’Artois et Jean de la Roë.


Gilbert se rend d’abord à l’île de Candie où il passe six semaines en fêtes et diners, il y est choyé par tous les gentilshommes de cette île, qui appartenait aux Vénitiens. Un autre navire le conduit ensuite à Alexandrie. De cette ville, il se dirige par terre à Rosette, où il embarque pour le Caire : « Au Caire, je visitai, dit-il, tout ce qui était à visiter ; je fus reçus par le patriarche de l’inde, qui m’offrit comme ambassadeur du roi de France, une fiole de fin baume de vigne, recueilli dans le pays dont il est le seigneur. Puis, accompagné de truchements sarrasins, et muni de tentes et de victuailles, dont nous avions chargé des chameaux et des ânes, je fis le voyage de Sainte-Catherine du Mont Sinaï, en traversant les déserts d’Egypte et en côtoyant la mer Rouge pendant onze jours… Il y a là une église qui a la forme d’un château-fort carré ; on y voit réunies les trois lois de Jésus-Christ, de Moïse et de Mahomet, occupant chacune une église séparée ; dans celle de notre culte repose la plus grande partie du corps de Sainte-Catherine… Je montai sur la montagne où notre seigneur donna la première loi à Moïse ; et enfin plus haut encore, à l’endroit où le corps de Sainte-Catherine fut enseveli par les anges du paradis … Dans une autre partie du désert, j’allais visiter une pierre carrée merveilleusement grande, qui servit jadis au peuple d’Israël. On y voit douze sources d’où jaillissent autant de fontaines d’eau vive qui abreuvaient les douze lignées d’Israël. Cette pierre est là, seule, à moitié cachée sous le sable, loin du rocher et des montagnes. »


Gilbert consacra ensuite seize jours à descendre le Nil, visitant sur son chemin une église chrétienne de Saint-Georges, une abbaye de Jacobins, dédiée à Saint-Antoine, où il y avait cinquante moines circoncis, quoique chrétiens, et l’ermitage de Saint-Paul au désert. Près de cet ermitage, il va de pauvres malheureux tout nus se battre pour obtenir un peu d’eau et étancher leur soif.


Le 13 juin 1422, il s’embarque sur un bras du Nil et arrive, au bout de trois jours, à Damiette. Il fut ensuite conduit à Rama et atteignit enfin Jérusalem.


Arrivé à la ville sainte, le voyageur s’arrête. Il énumère longuement les endroits visités par les chrétiens qui vont en terre sainte. Voici comment il commence le récit de ces pèlerinages : « Vous devez savoir que dans tous les lieux ci-dessous nommés où vous trouverez le signe de la croix. Il y a pleine absolution de peine et de châtiment. Et là où l’on ne rencontre pas ce signe, on jouit de sept ans et de sept quarantaines de pardon. »


Il consacre plusieurs pages à cette nomenclature, on dirait que de Lannoy a déposé l’épée et le haubert de chevalier pour prendre le froc monastique et le bourdon, ne voulant entretenir le lecteur que de choses pieuses. Cependant ces pèlerinages étaient aussi un voyage de reconnaissance au point de vue militaire. Gilbert n’oublie pas de décrire les lieux comme soldat et il est à supposer qu’il mêlait les deux espèces de notes pour détourner au besoin les soupçons. Ses récits donnent un état complet des souvenirs religieux des légendes et même des traditions plus ou moins superstitieuses se racontant alors sur la Terre sainte. Voici comment ils sont classés : Syrie et Egypte – Ville de Jérusalem – Vallée de Josaphat – Mont des Oliviers – Montage de Sion – le Jourdain – Bethléem – Montagne de Judée – Cité d’Ebron – Nazareth – Mer de Galilée – Mer de Syrie.


Après la nomenclature descriptive des pèlerinages, Gilbert continue son récit sans d’autres divisions que celles des chapitres. Le pèlerin fait place au diplomate et au soldat : nous trouvons une reconnaissance militaire exacte, complète, d’une netteté et d’une sagacité remarquables. C’est à cette partie du récit que commence le manuscrit de la Bibliothèque Bodléienne d’Oxford publié en 1821 par Webb, sous le titre : A Survey of Egypt and Syria under taken in the year 1422, by Sir Gilbert de Lannoy ( Le manuscrit de la Bibliothèque Boldéienne d’Oxford a pour titre : Ch’est le rapport que fait messire Guillebert de Lannoy, et forme un beau volume, vélin, lettrines historiées, sans miniatures ni cartes. La traduction en anglais de J. Webb a été publiée dans l’Archeologia Britannica, t. XX, p. 281-444). Après avoir fait une longue description d’Alexandrie et du bras du Nil dont l’embouchure est à Rosette, voici ce que dit Gilbert en parlant du Caire :


« C’est la principale ville de l’Egypte ; elle est située sur le Nil qui vient du Paradis-Terrestre ; elle est composée de trois villes autrefois distinctes : Babylone, Boulacq et Le Caire proprement dit. Elle a trois lieues françaises de long sur une lieue de large. Depuis une vingtaine d’années, elle est tombée en assez grande décadence. On y voit une très nombreuse population ; on y rencontre des marchandes des Indes et de toutes les parties du monde. Au bas de la montagne qui domine Le Caire se trouve un vaste château où réside le Soudan et dont les eaux sont alimentées par le Nil. Des murailles et des fossés entourent la ville, ce qui n’empêche pas que pendant les grandes crues d’eaux tout ne soit inondé. Les fondements des maisons sont en pierre, briques ou terre cuite, et les combles en chêne et en mauvais matériaux revêtus de terre légère. … En allant vers la mer où croit le baume, on remarque un espace de deux milles de long sur un de large, où toutes les maisons sont en ruines et sont abandonnées par suite de la mortalité qui y atteint la population. Le château ou palais se compose d’une quantité innombrable d’habitations. Outre le Soudan et sa cour, on y loge près de 2.000 esclaves à cheval que ce prince tient à sa solde et qu’il emploi à garder sa personne, ses femmes et ses enfants. Entre le château et la ville se trouve une belle et grande place comme un marché, autour de laquelle sont bâties cinq mosquées. Au surplus, toutes ces choses, on ne peut les avoir que par information, car aucun chrétien ne peut pénétrer dans ce château. »


Le voyageur entre ensuite dans des détails intéressants sur l’état du Soudan d’Egypte, son pouvoir, son administration et ses forces militaires. Il consacre deux chapitres pour caractériser la différence qui existait entre l’Egypte et la Syrie sous le rapport de la population. « L’Egypte est un pays plat et ouvert ; la Syrie, au contraire, a des rochers et des montagnes ; les Sarrazins, natifs de Syrie, sont meilleurs gens de guerre et plus propres à la défense du pays que ceux d’Egypte ; ils ont, en général, d’excellents chevaux ; ils sont armés d’arcs, de flèches, d’épées, etc. … De même qu’en Egypte, in trouve autour de Damas et de Jérusalem et dans presque toute la Syrie, des Arabes, qui, en temps de guerre, viennent au secours de leur seigneur, montés sur des chevaux ou des chameaux. On rencontre aussi dans ce pays des Turcomans, gens natifs de Turquie qui ont l’autorisation de résider sur les terres du Soudan et qui forment une population nomade, fort bien armée et très courageuse ; ils sont aussi beaucoup plus braves que les Arabes ou les Sarrazins du pays, aussi les redoute-t-on beaucoup. »


L’ambassadeur, dans toute sa description, tient à instruire les princes, ses mandants, de toutes les particularités qui concerneront les forces dont les Sarrazins pourraient disposer en cas d’attaque. Il en est de même pour tout ce qui se rapporte au Nil, à son cours et à ses débordements. Voici un fait qu’il raconte à propos de la crue des eaux de ce fleuve.


« j’appris que le motif qui fait grossir chaque année le Nil est l’abondance de pluies qui tombent vers les mois de mars et d’avril à environ cent journées du Caire, dans le royaume du prêtre Jean, où ce fleuve passe. … Le Soudan ne saurait empêcher la crue du Nil, mais le prêtre Jean le pourrait faire et donner même un autre cours au fleuve, s’il le voulait ; mais il s’abstient pour ne pas faire mourir de faim la grande quantité de chrétiens qui habitent l’Egypte. Quant au Soudan, il ne laisse aller aucun chrétien en Judée par la mer rouge ou par le Nil, de crainte qu’il ne se rendre chez le prêtre Jean pour traiter avec lui le moyen de changer le cours du fleuve. »


Le Nil conduit de Lannoy à Damiette où il étudie d’une manière particulière la rivière et les riviérettes qui en partent et vont tomber dans le port de Thènes, parle du lac de Lestaignon. Puis il décrit Thènes, Joppé qui jadis était une grande ville fermée mais ruinée, et les où les pèlerins logeaient dans trois caves abandonnées, Rama, grosse ville non fermée, bien bâtie de maisons en pierres blanches, située au milieu de magnifiques jardins, Jérusalem à qui il ne consacre que peu de mots.


« De Rama à Jérusalem, il y a vingt milles : tout ce pays est dur et montagneux, pauvre et sauvage, point de culture ; seulement on y trouve quelques vignobles. En chemin, on rencontre trois ou quatre châteaux édifiés jadis par les chrétiens et quelques villages … Jérusalem est située au penchant d’une montagne, au-dessus de la vallée de Josaphat … ; c’est une ville bien bâtie, les maisons sont belles, toutes ont une terrasse, l’eau y est rare et chère, car il n’y pleut presque pas ... La meilleure eau qu’on y trouve est celle d’un puits creusé dans l’église du Saint-Sépulcre. Hors de la ville, à l’Orient, on remarque un petit château désemparé à une portée de canon de la ville et dans les murs un autre petit château bâti en belles pierres blanches taillées, appelé le château de David, celui-ci est habité et gardé … La cité est fermée tout autour de murailles peu élevées et de mauvaises tours ; les fossés ne sont pas meilleurs, aussi ne saurait-elle résister longtemps à une attaque, ce qui fait sa force, c’est qu’elle a une position très favorable … Le pays des environs est pauvre, plein de montagnes et privé d’eau. »


Après Jérusalem, notre voyageur visite et décrit Saint-Jean-D’acre, Beyrouth, Damas et Gallipoli. Lorsqu’il a terminé la relation de son voyage en Terre-Sainte, Gilbert de Lannoy démontre aux deux rois et au duc à qui ce rapport est destiné, combien il est facile de descendre en Syrie avec une bonne armée :


« Vis-à-vis de Gallipoli, entre la mer appelée le détroit de Romanie, il y a une belle tout d’où les Turcs passent d’un pays à l’autre, la mer n’y a guère que trois ou quatre milles de large. Celui qui s’emparerait de cette espèce de château et du port qu’il commande serait maître du passage, et les Turcs ne sauraient conserver un pied de terre en Grèce. De Constantinople à Gallipoli, il y a cent cinquante milles. Devant cette deuxième ville, la mer est sûre ; on y pourrait parfaitement mettre de gros navires à l’ancre. »


Messire de Lannoy revient par Rhodes et Venise, mais en traversant l’Allemagne, il fut arrêté par le bâtard de Lorraine ; le comte de Vaudémont intervint en sa faveur, et il eut sans obstacle poursuivre son voyage. Il se rendit à Londres et fit au jeune roi d’Angleterre un rapport détaillé sur la mission que lui avait confié le roi son père. Il lui remit ensuite en plein conseil, l’horloge en or dont nous avons parlé plus haut et qui avait d’abord été destinée au grand Turc. Le roi d’Angleterre récompense généreusement son ambassadeur, lui donna au départ 300 nobles et le défraya de toutes ses dépenses.


La vie guerrière de Gilbert de Lannoy recommence ensuite en 1426, il va combattre contre les Hollandais ou plutôt contre la célèbre Jacqueline de Bavière, devient gouverneur de Rotterdam, et assiste, l’année suivante à la bataille de Brouwershaven avec le duc de Bourgogne.


Aux combats succède une ambassade, le duc Philippe-le-Bon l’envoie, en 1428, vers le roi de Bohême et le duc d’Autriche, pour traiter l’affaire des Hussites en Hongrie. A bade, il rencontre l’empereur Sigismond qui lui accorde l’insigne honneur de porter devant lui l’épée impériale pendant une grande cérémonie.


Pour le récompenser à son retour, le duc Philippe de Bourgogne lui donne rang parmi les premiers vingt-cinq membres des chevaliers de la Toison d’Or, ordre qu’il venait de créer.


Profitant d’une ambassade près du roi d’Ecosse dont il est chargé en 1430, Gilbert va visiter, une seconde fois, en Irlande, le trou de saint Patrice dont il a fait la description.


« L’endroit du purgatoire de saint Patrice ressemble à une fenêtre flamande fermée à clef. Le trou à neuf pieds de long ; il est maçonné de pierres noires. Dans ce trou, où je restai enfermé pendant trois heures, se trouve l’orifice de l’enfer que saint Patrice recouvrit d’une grosse pierre. »


Les gens de Cassel s’étaient rebellés, Gilbert accompagna le duc de Bourgogne pour les combattre, mais ils se rendirent. Cette expédition terminée, il est envoyé, en 1433, avec l’évêque de Nevers, élu archevêque de Besançon et autres au concile de Bâle.


Après avoir perdu sa deuxième femme, de Lannoy partit, le 2 janvier 1435, en pèlerinage à Saint-Jacques en Galicie pour accomplir un vœu fait lors du trépas de sa femme. A son retour, il va rejoindre le duc de Bourgogne, dont il rencontra l’armée entre Saint-Omer et Gravelines. Le 2 juillet 1437, il eut à soutenir un siège à l’Ecluse que les Brugeois avaient mis devant cette ville et qui dura dix-huit jours.


A cette date, se produit, dans la vie de Gilbert, un espace de sept ans durant lesquelles on ne trouve rien en dehors du siège de l’Ecluse, nous ne savons pas ce qu’il fit.


En 1442, de Lannoy reprend ses voyages. Le duc de Bourgogne lui donne mission de se rendre auprès de l’empereur à Francfort. Peu de temps après, il fit un nouveau voyage à Jérusalem ; il partit de Lille le 30 août 1446 chargé d’une mission secrète pour le roi d’Aragon qu’il rencontra aux environs de Naples. Il s’embarqua dans cette ville le 30 décembre, vit de nouveau Candie, Rhodes, la Turquie, la Syrie et arriva par terre à Jérusalem où il séjourna quelques temps. Il revint par mer à Trieste, traversa le Frioul, Meningon, Ulm, Spire, Mayence, Cologne et rentra dans sa patrie après deux ans d’absence. Nous arrivons à la fin du manuscrit de Gilbert de Lannoy qui se termine par ses phrase « l’an cincquante (1450) fut l’an de la Jubilée, je fus aux grans pardons à Romme, etc. »


CY FINENT LES VOYAIGES QUE FIST MESSIRE GUILLEBERT DE LANNOY, EN SON TEMPS SEIGNEUR DE SANTES, DE WILLERVAL, DE TRONCHIENNES, DE BEAUMONT ET DE WAHEGNIES.


Comme l’indiquent ces lignes, Gilbert de Lannoy termina ses relations de voyage par un pèlerinage à Rome à l’occasion du Jubilé de 1450. A partir de cette date, il est difficile de le suivre durant les douze années qu’il vécut encore.


En 1452, Gilbert eut la douleur de perdre sa troisième femme. En la même année et en 1453 on trouve un seigneur de Lannoy faisant partie d’une expédition contre les Gantois, sans pouvoir préciser si c’est Gilbert. En 1454, nous retrouvons encore un sire de Lannoy assistant au vœu du Faisan à l’occasion duquel eut lieu à Lille le fameux repas donné, dans le palais de la Salle, par Philippe-le-Bon, duc de Bourgogne, connu sous le nom : repas du faisan. Ni Olivier de la Marche, ni Mathieu de Coucy, ne donne de prénom. Tout porte à croire que c’était Gilbert, qui avait été l’ambassadeur envoyé en Orient pour préparer les voies de la Croisade, objet de ce vœu. En 1461, nous voyons encore un de Lannoy dans l’escorte du duc de Bourgogne qui accompagna Louis XI rentrant d’exil pour monter sur le trône ; le prénom manque encore. Gilbert avait alors 75 ans ;


Enfin, le 22 avril 1462, Gilbert de Lannoy mourut et fut enterré dans l’église Saint-Maurice à Lille, devant le grand autel.


Nous trouvons son épitaphe décrite dans l’ouvrage : le Mausolée de la Toison d’or, page 13 (Le Mausolée de la Toison d’Or ou les tombeaux des chefs et des chevaliers du noble ordre de la Toison d’Or, contenant les éloges, suscriptions, épitaphes, alliances, symboles, emblèmes, médailles, devises, épithètes et cris de guerre. A Amsterdam, chez Henry Desbordes, dans la Calverstraete, 1689, 463 p. et table, in-12)


Cy gist Chevalier Messire Guillebert de Lannoy, seigneur de Willerval, & de Tronchiennes, Frère et compagnon de la Toison d’or, qui donna mille écus de quatre 5 de gros monnoye de Flandres, pour l’entretien du Service Divin en ladite Eglise, & trépassa anno 1463, le 22 avril.


En la même tombe gist Dame Isabelle de Drinckam, Dame de Willerval, ma très-chère & bien aymée compagne laquelle trépassa anno 1452 le 11 de febvrier.


Et de l’un des cotés estoient les cartiers suivans : Lannoy, Molembais, Mingoval, Mailly, Drinckam, Flandre, Gistelles, Dixmude & de l’autre coté : Lannoy, Molembais, Mingoval, Mailly, Ghistelles, Dudscel, Craon, Chastillon.


Ses armes portaient d’argent à trois lions de sinople armés, lampassés de gueules et couronnés d’or. Son cri d’armes était Vostre plaisir.


Guerrier, voyageur et diplomate, Gilbert de Lannoy semble avoir été aussi un moraliste. Il a laissé des enseignements paternels. M. Barrois mentionne deux fois après les inventaires de la Bibliothèque de Bourgogne l’ouvrage suivant : Instructions d’un jeune prince pour se bien gouverner envers Dieu et le monde. On lui attribue encore d’autres écrits.