La suite d'Histoires du Nord ...

mardi 27 décembre 2011

une affaire oubliée : l'affaire des relations entre les régiments Auvergne et Piémont entre 1743 et 1750

Episodes de la vie de garnison à Lille (1743-1750)


L. Quarré-Reybourbon, Lille, 1890


Vers 1744, à cause de la guerre de succession au trône d’Autriche, la France était en lutte avec divers Etats de l’Europe ;


L’armée autrichienne et l’armée anglaise, qui manœuvraient dans les Pays-Bas, semblaient vouloir pénétrer dans la Flandre française, ce champ de bataille de l’Europe. Et la ville de Lille, boulevard de la France sur sa frontière Nord-Ouest, paraissaient être tout spécialement le but de l’ennemi.


La garnison de cette ville fut considérablement augmentée. De nombreux régiments d’armes différentes y avaient été réunis, pour la défense de la ville et de la région.


Cette grande agglomération de soldats et d’officiers valeureux, fiers et ardents, amena naturellement, dans les moments où la garnison tout entière restait dans la ville, des querelles causées par le jeu et le plaisir, et comme conséquence, des duels.


Nous possédons, dans notre collection lilloise, un dossier concernant M. Pierre du Laurès, capitaine au troisième bataillon de la milice de Paris, qui fut tué en la rue de Tenremonde, à Lille, le 10 octobre 1744.


Ce dossier est fort curieux. Il renferme des procès-verbaux, des inventaires, le résultat de la vente des effets et du mobilier du défunt, reçus, lettres, etc. Le compte des frais occasionnés par ce malheureux évènement s’est élevé à 1.588 livres, 3 sous, 6 deniers, pour dernières dettes, frais de médecin, d’embaumement, de convoi en l’église paroissiale Saint-Etienne, frais de procédure, de curateur, etc. Le détail de ces frais est intéressant ; nous y relevons la mention suivante : « A Jean-Joseph Quetté, vitrier dans la rue de Tenremonde au dit Lille, pour une balle de verre et vitres brisées dans sa boutique, par la chute et évanouissement du défunt, la somme de trente livres, suivant son mémoire visé et certifié et quittance du 18 décembre 1744. »


M. du Laurès avait succombé en duel. Nous voyons dans une lettre écrite à M. le procureur du roi près la gouvernance de Lille par M. du Laurès de la Tour, conseiller au Parlement et commissaire des requêtes à Paris, frère du capitaine, demandant la réalisation de l’avoir délaissé à Lille par celui-ci en faveur de sa nièce, fille unique du décédé. M. du Laurès ajoute : « le pauvre deffunt ne méritoit pas un pareil sort ; 35 ans et plus de commission de capitaine et l’âge avancé méritoient un peu plus de ménagements et de complaisance que son adversaire n’en a eu. D’ailleurs il étoit né avec un fond d’esprit, de politesse et de délicatesse qui montroient bien d’où il venoit. »


C’est le 6 février 1746 que le paiement de la somme revenant à Mlle du Laurès a été effectué.


Le nom de l’adversaire de M. du Laurès n’a pas été connu.


Cet évènement tragique, duel ou assassinat, n’est pas le seul qui soit arrivé à Lille à cette époque. En voici un autre dont les suites forment une page intéressante dans l’histoire de la vieille armée française :


En 1743, dans la garnison de Lille, se trouvaient deux régiments d’infanterie, Auvergne et Piémont. Il y en avait une dizaine d’années que ces deux régiments ne s’étaient, pour ainsi dire, jamais quittés. En campagne ou dans les camps de plaisance, ils formaient une brigade ; dans la paix, ils avaient les mêmes garnisons, qu’ils prenaient le même jour et qu’ils quittaient en même temps. Cette intimité, produite d’abord par le hasard, avait fini par être considérée comme un usage, peut-être même comme un droit. Rien de plus touchant que cette association fraternelle de quatre mille hommes, qui s’aimaient comme s’ils n’eussent été que deux, s’aidant, à l’occasion, de la bourse et de l’épée. Enfin, dans toute l’armée, on ne les appelait plus Auvergne et Piémont, mais Castor et Pollux, sobriquet qu’acceptaient volontiers les deux régiments.


Cette union, qui paraissait indissoluble, devait à la suite d’une aventure tragique et mystérieuse, être remplacée par la haine et le mépris.


Par suite de l’inactivité, la fureur du jeu s’était emparée depuis quelques temps du régiment d’Auvergne, où elle semblait entretenue par le jeune capitaine O’Brien, qui passait du moins pour l’y avoir apportée. Ce capitaine, Irlandais de naissance, jouissait d’une fortune considérable, dont il faisait une noble usage, assurait-on, et sauf l’amour du Pharaon, qu’il poussait un peu loin, et il n’y avait que du bien à dire de sa conduite, et on ne lui connaissait pas un seul ennemi.


Un matin on apprit que le capitaine O’brien avait été trouvé assassiné à peu de distance d’une maison où il avait passé la nuit avec quelques-uns de ses camarades d’Auvergne. Cette terrible nouvelle se répandit dans la cité et plongea dans la stupeur les six régiments de la garnison.$


Le vol n’avait pas été le mobile du meurtre du capitaine, car lorsqu’on releva son cadavre, sa montre, un solitaire de prix au doigt et cinq cents Louis furent trouvés sur lui. On ne peut s’arrêter à l’idée d’une vengeance d’un père ou d’un mari outragé ; informations prises, nul ne connaissait d’intrigue amoureuse au capitaine O’Brien.


La justice procéda à une enquête sévère et minutieuse, les régiments d’Auvergne et de Piémont firent aussi des recherches ; mais rien de tout cela ne mit sur la voie de la vérité.


Dans la maison où le capitaine O’Brien avait passé la nuit, on déclara qu’il était sorti vers trois heures du matin, en compagnie de deux de ses camarades. Ceux-ci, interrogés comme témoins, car nul ne songeait à les accuser du crime, répondirent qu’O’Brien s’était immédiatement séparé d’eux pour retourner chez lui.


L’oubli commençait à se faire sur ce pénible évènement, quand soudain une rumeur sinistre circula dans le café où se réunissaient les officiers de la garnison. On s’y disait à voix basse que parmi messieurs les capitaines du régiment d’Auvergne plusieurs devaient des sommes considérables au malheureux O’Brien, par suite de pertes au Pharaon, et que dans l’impossibilité où ils étaient d’acquitter ces dettes d’honneur, ils avaient trouvé plus commode de se défaire de leur créancier par un assassinat.


La justice, au courant de ces bruits, poursuivit son œuvre d’investigation, et elle l’étendit alors jusqu’au régiment incriminé, qui répondit fièrement par un énergique défi de découvrir rien qui pût ternir son honneur. Piémont, mû par l’esprit chevaleresque dont il était animé, déclara que le soupçon était pour lui une injure. On organisa un repas de corps, où les deux régiments cimentèrent de nouveau l’amitié qui les unissaient depuis tant d’années.


Après le dîner, les deux corps d’officiers se rendirent au café de la garnison, comme ils faisaient chaque soir. Quand ils parurent, ils furent reçus froidement ; aucune parole provocante ne fut cependant échangée, mais peu à peu les officiers des autres régiments se retirèrent, et une heure s’était à peine écoulée, qu’il ne restait plus dans le café que ceux d’Auvergne et de Piémont. Ce départ insolite exaspéra les officiers de Piémont ; ils déclarèrent à leurs amis qu’une éclatante satisfaction devait être exigée pour ce dernier outrage, et ils désignèrent immédiatement quatre de leurs plus anciens capitaines pour aller la demander au nom des deux corps offensés. Vainement Auvergne voulut faire comprendre que, dans une circonstance de cette nature, il fallait le laisser agir seul ; Piémont repoussa énergiquement cette prétention. On se serra la main, on s’embrassa, et il fut convenu que la demande de réparation serait collective, pour mieux constater l’union des deux corps.


Le lendemain, après la parade, soixante officiers de tous grades, que le sort avait désignés, se rencontraient l’épée à la main sur l’esplanade d’un des bastions. Quinze appartenaient à Auvergne, quinze à Piémont, les trente autres avaient été fournis par trois des quatre régiments restants, le quatrième ayant déclaré nettement que la provocation ne le regardait pas, attendu, ce qui était vrai, qu’il n’avait pris aucune part à l’insulte, et qu’il ne supposerait jamais qu’il pût y avoir un seul assassin dans l’armée française, à commencer par le Maréchal de Saxe et à finir par les tambours du guet de Paris.


Les cinq corps d’officiers assistèrent comme témoins à ce duel rappelant le combat des Trente, qui glaçait la ville de terreur.


Quand le gouverneur de la Province et le lieutenant du roi arrivèrent sur le bastion avec un fort détachement de la maréchaussée, les morts et les blessés étaient au nombre de trente-cinq. Et parmi ceux qui avaient succombé, Piémont comptait huit de ses officiers les plus distingués.


Une amnistie générale fut accordée par le gouverneur, qui renonça à faire des exemples parmi de si nombreux et vaillants coupables ; mais il envoya Auvergne et Piémont tenir garnison à Grenoble, loin du théâtre de la guerre, ce qui fut regardé comme une punition très rude, dans ces temps où l’honneur était tellement le mobile de tout, qu’un colonel était parvenu à bannir le vice de l’ivrogne de son régiment, en déclarant dans un ordre du jour que ceux qui se présenteraient pris de vin sous les armes ne monteraient pas à l’assaut.


La disgrâce partagée resserra davantage l’union entre les deux régiments. Mais un jour, jour de deuil et de colère, l’ordre arriva à Grenoble de faire partir immédiatement le régiment d’Auvergne pour Briançon. Alors, comme aujourd’hui, c’était un préjugé répandu dans toute l’armée que cette petite place de guerre sans vie et sans commerce, jetée sur un roc au milieu des Alpes, était un lieu de garnison toujours réservé aux corps qu’on voulait punir pour une raison ou pour une autre. L’ordre était formel, la discipline l’exigeait, il fallut bien se soumettre à la décision du ministre de la guerre.


Piémont reconduisit Auvergne jusqu’à la moitié de la première étape. Là, les deux régiments firent halte sur la lisière d’un bois, mirent les fusils en faisceaux, et rompirent le pain ensemble pour la dernière fois. Une heure s’écoula dans les regrets. Puis, à un lugubre roulement de tambour, chacun alla se regrouper autour de son drapeau, les deux corps se présentèrent les armes dans un morne silence, et tandis qu’Auvergne cheminait tristement vers Briançon, Piémont, le cœur gros, retournait à Grenoble ; il semblait que la disgrâce ministérielle l’eût aussi atteint du même coup.


Peu de jours après, le colonel du régiment de Piémont fit dire à son corps d’officiers de se réunir chez lui après l’exercice du soir. Quand on fut au grand complet et qu’on eut pris toutes les précautions pour que personne ne pût entendre ce qui allait être communiqué, le colonel, profondément triste, prit la parole et fit par en ces termes qu’une terrible nouvelle qui lui était arrivée la veille : « Le Parlement de Lille a rendu son arrêt dans l’affaire de l’assassinat du malheureux capitaine O’Brien.. ; Eh bien ! messieurs, cet arrêt est une flétrissure pour le régiment Auvergne, car il déclare que l’accusation n’est abandonnée que faute de preuves à son égard. Du reste, toutes les présomptions morales existent contre les deux officiers précédemment accusés. » L’honneur militaire exigeait une explication ; le colonel leur demanda ce qu’ils comptaient faire ; les officiers répondirent qu’ils s’en rapporteraient à lui. Le colonel proposa alors d’envoyer le plus ancien capitaine et le plus jeune sous-lieutenant à Briançon, pour dire, avec tous les ménagements possibles, aux amis du régiment d’Auvergne que les officiers accusés à tort ou à raison de la mort du capitaine O’Brien ne pouvaient plus rester dans leurs rangs sans faire peser sur le corps tout entier le soupçon qui les avait atteints et flétris. On ajoutera à cet avertissement amical toutes les bonnes paroles qui pourront faire croire au régiment d’Auvergne que Piémont est encore prêt à tirer l’épée pour prendre sa défense. Comme il eût été difficile d’imaginer une solution plus conciliante, les deux officiers partirent le soir même pour Briançon, où ils arrivèrent le lendemain matin.


Messieurs les officiers d’Auvergne, déjà profondément irrités de la légèreté de leurs juges et de la faiblesse du gouvernement, qui semblait leur donner tort, le prirent sur un ton très haut, déclarèrent que, dût le régiment de Piémont rompre pour toujours avec eux, ils ne consentiraient jamais à une lâcheté aussi grande que celle qu’on leur proposait, et qu’il fallait les considérer comme tous les innocents ou comme tous les criminels, laissant ainsi à Dieu et au temps le soin de les justifier. Tout rapprochement devenait désormais impossible, et de la part et d’autre on accepta cette nouvelle situation.


Deux ans après, la campagne s’ouvrit en Flandre et les régiments d’Auvergne et de Piémont fournirent deux bataillons de guerre à l’armée du maréchal de Saxe. Comme on savait ce qui s’était passé entre eux, on ne les mit pas de brigade ensemble, et on poussa même la précaution jusqu’à les faire voyager par des routes différentes. Chemin faisant, Auvergne eut la douleur de découvrir qu’il était toujours sous le coup de l’accusation injurieuse qui l’avait poursuivi de Lille à Grenoble, et quand il arriva devant Tournai, rendez-vous général de l’armée, on lui annonça que, pour des motifs qu’il était inutile de lui expliquer, il opérait isolément pendant toute la campagne sous les ordres du duc d’Agénois, nommé depuis peu « Mestre de camp ».


Quelques jours plus tard, le maréchal de Saxe marchait à la rencontre des coalisés, que commandait le duc de Cumberland.


Les deux armées se rencontrèrent dans la plaine de Fontenoy, le 10 mai au soir, et de part et d’autre on se prépara à la bataille pour le lendemain.


Le régiment de Piémont avait été placé par le maréchal dans une redoute que ce grand homme de guerre regardait à bon droit comme la clef de sa position. Tout faisait présumer que les efforts de l’ennemi se porteraient de ce côté, et que là serait le poste d’honneur pour cette journée.


Auvergne, au contraire, fut relégué derrière le bois de Barry, qui devait lui masquer le théâtre de l’action ; ainsi, on enlevait à ce pauvre régiment jusqu’au rôle modeste de spectateur, et ce fut en frémissant d’indignation qu’il se résigna à obéir.


Nous n’entrerons pas dans les détails de ce mémorable combat, qui restera toujours comme un des plus beaux faits d’armes de la valeur française. Il y eut un moment où l’on put croire que la bataille était perdue ; déjà même les coalisés criaient victoire, quand une charge furieuse de la maison du Roi les arrêté, et donna ainsi à nos généraux le temps de réparer le désordre qui s’était mis dans nos rangs. Toutefois, le succès était encore bien incertain, et quelques corps engagés un peu imprudemment se trouvaient vers le milieu de la journée, dans une situation très périlleuse.


De ce nombre était le régiment de Piémont, chargé, ainsi que nous l’avons dit, de défendre un des points les plus importants de la ligne française. Depuis le matin, la redoute qui lui avait été confiée avait été attaquée à plusieurs reprises, et les Anglais, n’ayant pu s’en rendre maîtres, l’avaient tournée, entourée, et de toutes parts faisaient pleuvoir sur elle une grêle de bombes et de boulets. Quand le maréchal de Saxe connut cet état de choses, il voulut faire ordonner au régiment compromis de battre en retraite ; mais trois aides de camp qu’il envoya successivement ne purent arriver jusqu’à la redoute qu’il occupait. Piémont n’avait donc plus d’autre ressource que de poser les armes ou de se faire tuer jusqu’au dernier homme, et ce fut à cette héroïque résolution qu’il s’arrêta. Ces braves creusèrent une fosse dans le fond de la redoute pour y ensevelir leurs étendards aussitôt qu’ils auraient brûlé leur dernière cartouche, ce qui devait arriver bientôt, puis ils attendirent tranquillement la catastrophe, à chaque instant plus certaine, qui les menaçait.


Tout à coup, il leur sembla, au milieu de tous les bruits de la bataille qui les assourdissaient, entendre plus près d’eux une vive fusillade sur les derrières des masses dont ils étaient entourés. Ils écoutèrent avec attention, firent leurs calculs, et reconnurent bientôt qu’il était évident qu’on arrivait à leur secours. Peu après, cette fusillade libératrice devenant plus nourrie de minute en minute et se rapprochant toujours, ils crurent remarquer quelque hésitation dans les corps qui cernaient la redoute du côté du midi. Au moment même, leur résolution fut prise : ils se formèrent en colonne serrée par compagnie et se lancèrent dans cette direction, laissant cinq cents morts et six cents blessés dans une redoute qu’ils avaient regardée comme leur tombeau.


La hardiesse de leur action et l’impétuosité avec laquelle ils l’avaient accomplie furent couronnés d’un plein succès. Piémont força la ligne ennemie et se trouva, après l’avoir traversée, en face d’un régiment français qui cessa immédiatement son feu. Les troupes échangèrent le cri de « Vive le Roi ! » et la fumée de la fusillade s’étant un peu dissipée, Piémont reconnut que son libérateur était Auvergne.


En ce moment le duc d’Agénois s’avança entre les deux régiments et dit à celui qui venait d’être délivré :


- Messieurs du régiment de Piémont, permettez-nous maintenant d’avoir l’honneur de vous aider à reprendre votre redoute.


Des Français ne repoussent jamais une proposition semblable. Les deux corps se formèrent en masse compacte, et se ruèrent sur la redoute, qui fut emportée et que les Anglais n’attaquèrent plus parce qu’ils apprirent que la bataille était compromise pour eux.


Le régiment d’Auvergne, qui avait perdu près de quatre cents hommes dans cette affaire, fit alors une chose plus fière qu’amicale, et qui témoignait que son dévouement n’était peut-être qu’une noble vengeance. Il envoya complimenter messieurs de Piémont par les officiers que ceux-ci avaient voulu faire chasser de ses rangs. L’un d’eux se présenta le bras en écharpe, car il venait d’avoir le coude fracassé par une balle.


Piémont sentit la leçon, mais il fut obligé de l’accepter en silence dans la position qui lui était faite. Son colonel balbutia quelques paroles de reconnaissance, pour la bonne pensée qu’avait eue M. le maréchal de Saxe d’envoyer à leur secours. – Monsieur le duc, repartirent les officiers d’Auvergne, personne ne nous a commandé de nous rendre ici. Le hasard nous appris votre péril, et c’est sans ordre que nous sommes venus. Messieurs, continuèrent-ils en élevant la voix, nous voilà quittes de Lille ; la prochaine fois, nous jouerons la belle, si cela peut vous être agréable.


Les deux officiers saluèrent de l’épée, puis ils retournèrent à leur corps, qui regagna son poste derrière le bois de Barry, en ramassant, chemin faisant, les nombreux blessés qu’ils avaient laissés sur son passage.


Les années se sont succédé, nous sommes en 1750. Le malheureux régiment est toujours au ban de l’armée. En Flandre, en Allemagne, au Canada, dans l’Inde, partout il s’est couvert de gloire, et cependant tout le sang qu’il a répandu pour la France sur vingt champs de bataille n’a pu laver la tâche qui souille le revers de son habit. Le gouvernement, en dernier lieu, avait été obligé de l’envoyer à la Guyane pour mettre un terme aux collisions sanglantes qui résultaient toujours de son contact avec d’autres régiments quand il était dans la mère-patrie.


Il fallait cependant que cette longue suspicion, qui pouvait être injuste, eût un terme : un régiment paria ne pouvait rester dans l’armée sans réhabilitation ou sans licenciement. Cette pensée existait depuis de longues années dans l’esprit et le cœur du duc d’Agénois, qui en avait parlé plusieurs fois à Louis XV.


- Voyez le duc de Choiseul, dit enfin le roi, et avisez ensemble sur ce qu’il y a à faire. Moi, je donnerai la main à tout avec empressement, car je suis convaincu comme vous qu’Auvergne est innocent : un coupable n’est jamais si fier ni si brave.


Le duc de Choiseul était aussi de cet avis, mais il connaissait la prévention de l’armée. Un jour, il manda chez lui le duc d’Agénois, auquel il annonça que le roi venait de le nommer au gouvernement de l’Alsace.


- Vous allez partir pour Strasbourg, ajouta—t-il, et vous y trouverez le régiment de Piémont, faites tout ce que vous pourrez pour le préparer à une réconciliation dont l’initiative doit venir de lui. J’ai ordonné une nouvelle enquête judiciaire sur le meurtre du capitaine O’Brien, et pour peu qu’elle produise quelque chose de favorable, vous en serez immédiatement instruit. En attendant, je fais revenir Auvergne de la Guyane, et, aussitôt après son débarquement, je le dirigerai sur Strasbourg, prenez vos mesures dès à présent.


Le duc d’Agénois se rendit à son poste, et, dès son arrivée, se mit à l’œuvre. Il trouva le régiment de Piémont plus irrité que reconnaissant du service qu’Auvergne lui avait rendu à Fontenoy, parce que ce service avait eu la forme acerbe et railleuse d’une leçon et qu’il s’était terminé par des paroles provocantes.


- Nous allons tendre la main, dit un vieux capitaine, mais en les voyant plus disposer à la repousser qu’à la prendre, nous nous sommes abstenus.


- Je suis très peiné de tout cela, messieurs, dit le duc, car je suis informé que le régiment d’Auvergne est en route pour revenir en France, et qu’à son tour il doit être envoyé en garnison ici.


- Eh bien ! monseigneur, répartir le vieux capitaine qui avait déjà parlé avec rudesse, nous lui demanderons ce qu’il a entendu dire quand il nous a annoncé que, puisque nous étions quittes, nous jouerions la belle à la première occasion ?


- Messieurs, la volonté du roi est que cette malheureuse affaire ait un terme, et je ne négligerai rien pour donner satisfaction à sa majesté.


Le duc le fit effectivement plus d’une fois, mais ce fut toujours sans succès. Piémont soutenait qu’Auvergne lui ayant jeté le gant, son honneur voulait qu’il le relevât.


Quelques mois après, Auvergne arrive à Strasbourg, ayant à sa tête le duc d’Agénois, qui avait cru de son devoir d’aller à sa rencontre. Il engagea le corps d’officiers à le suivre au gouvernement, où il comptait lui donner à dîner et à souper. Arrivé chez lui, il entretint confidentiellement le colonel, le major et quelques capitaines influents, puis il envoya prier messieurs les officiers de Piémont à souper chez lui.


Moins d’une heure après, une députation de ces derniers se présentait et était reçue.


- Monseigneur, dit le vieux capitaine que nous connaissons, nous désirons savoir si les paroles que vous venez de nous faire porter sont une invitation ou un ordre.


- Elles sont un ordre, messieurs, répondit froidement le duc, et je compte bien qu’aucun de vous ne songe à n’y pas obéir.


La députation salua avec respect et se retira en silence.


A neuf heures du soir, tous les officiers d’Auvergne, en tenue de bal, étaient réunis dans une grande galerie qui servait aux gouverneurs de la province pour leurs réceptions d’apparat.


Quelques minutes après, une porte s’ouvrit à deux battants, et le maître des cérémonies du duc annonça :


- Messieurs les officiers de Piémont.


Ils arrivèrent deux par deux, leur colonel en tête et tous en uniformes de guerre, le hausse-col sur la poitrine et les grandes guêtres de toile blanche montant jusqu’aux genoux.


- Messieurs, leur dit le duc d’une voix émue, avant que nous passions à table, permettez-moi de vous lire une dépêche de M. le duc de Choiseul, qui vous intéressera tous, j’en suis sûr.


Et ayant déplié un papier qu’il tenait à la main, il lut ce qu’il suit :


« Monsieur le gouverneur,


Je me hâte de vous informer que le lieutenant du roi de Brest vient de m’envoyer une déclaration authentique d’un forçat mort sur les galères de l’Etat. Cet homme, avant d’expirer, a avoué qu’il était seul coupable du meurtre du capitaine O’Brien, contre lequel il avait une vengeance particulière à exercer. J’ai immédiatement transmis l’original de cette pièce à l’M. L’avocat général du Parlement de Lille, où, dans le temps, cette affaire… »


Ici, le duc d’Agénois fut interrompu par grand mouvement qui se faisait autour de lui : les officiers de Piémont tendaient les bras à leurs camarades d’Auvergne, et ceux-ci se précipitaient vers eux, les bras tendus aussi.


Le lendemain, une fête militaire rassemblait les deux régiments, et sur leurs drapeaux réunis on lisait ces trois dates : « LILLE 1743 – FONTENOY 1745 – STRASBOURG 1750 ». C’étaient : la partie, la revanche et la belle.


* * *


Sous le titre : Mœurs et habitudes militaires, Auvergne et Piémont, le Messager des Chambres de Bruxelles (le Messager des Chambres, journal quotidien, est bien oublié. La bibliothèque royale de Bruxelles en possède une collection depuis le 18 avril 1851 (n°1) jusqu’au lundi 8 mars 1852 (2e année).) a publié en feuilleton, en 1851, un récit de cet épisode militaire, auquel nous avons eu recours pour notre travail.


Il sera peut-être intéressant de connaître le sort des deux régiments Auvergne et Piémont à la Révolution : l’ordonnance du 1er janvier 1791 fit disparaître les régiments portant des noms célèbres et ceux de provinces ; Auvergne, créé en 1606, devint le 17e régiment d’infanterie ; Piémont, créé en 1558, devint le 3e régiment d’infanterie.


Ces régiments se distinguèrent pendant les guerres de la Révolution : le 17e en 1792 et 1793 à l’armée du Nord, en 1794 à l’armée de la Moselle ; le 3e a fait la campagne de 1792-1793 à l’armée du Rhin.

et la mer se retire...



... et rend la plage à ses vrais habitants...

vagues montantes

Et la plage disparait sous les vagues de la mer froide du Nord.

mer d'hiver



Marée haute sur la plage de Malo le 25 décembre, avec un ciel torturé mais si doux cette année.

dimanche 18 décembre 2011

la génèse de la Colonne Napoléon à Boulogne


HISTOIRE DE LA COLONNE NAPOLEON


ERIGEE PAR L’ARMEE EXPEDITIONNAIRE ET LA FLOTILLE


A LA GLOIRE DE L’EMPEREUR NAPOLEON



De tous les monuments élevés par une génération, et destinés à transmettre aux siècles futurs le souvenir de grands événements ou de vastes entreprises, il n’en est point dont l’origine soit plus noble que celle de la Colonne de Boulogne, dont nous essayons aujourd’hui de retracer un historique aussi succinct que possible.


Elevé à la gloire du plus grand capitaine des temps anciens et modernes, et en mémoire d’un projet gigantesque qui, s’il avait réussi, aurait complétement changé la face des nations, en rendant la France maîtresse et arbitre souveraine du monde, ce monument, soit à cause de la haute idée qui a présidé à son exécution, soit en raison de la source d’où proviennent les fonds au moyen desquels il a été construit, soit comme œuvre d’art, mérite d’attirer l’attention des historiens, des militaires, des artistes, de ceux enfin qui sentent leur cœur battre à toute pensée généreuse tendant à rendre la patrie illustre et fière.


Afin de remplir en totalité le programme que nous nous sommes tracé, il est nécessaire de rappeler ici les causes qui amenèrent l’armée sur notre plage, et l’intention qui avait provoqué la réunion de tant de braves soldats, déjà couverts des lauriers qu’ils avaient moissonnés sur tous les points où la France avait eu des ennemis à combattre.


La campagne d’Italie n’avait été qu’une suite de combats glorieux et de grandes victoires. La paix venait d’être conclue avec les puissances du continent ; l’Angleterre seule paraissait disposée à entretenir les feux de la guerre.


Le traité de Campo-Formio, que le général de l’armée d’Italie venait de signer, mettait la république française au comble de sa gloire.


Le directoire, s’alarmant de la puissance de Bonaparte et de l’admiration dont il était l’objet, voulut donner de l’occupation à un homme qui lui paraissait si redoutable, et pensa mettre à exécution le projet qu’il avait conçu d’une descente en Angleterre, pour forcer cette puissance à faire la paix.


Le général Bonaparte, nommé chef de cette expédition, arrive incognito à Boulogne, le 22 pluviôse an VII (10 février 1798), sous le nom d’un de ses aides-de-camp, examine les côtes, prend des notes sur les moyens d’opérer, et repart comme l’éclair en disant : « Boulogne est destiné à devenir le théâtre de grands événements. »


Le projet de descente en Angleterre fut bientôt abandonné pour la conquête de l’Egypte. Cette conquête parut un moyen plus sûr au directoire de se défaire du général, qui avait déjà bravé son autorité suprême et usurpé ses fonctions, alors qu’en Italie il détermina sans l’aveu des directeurs, les principes qui devaient régler la république.


Mais l’étoile du général était toute puissante. De grands événements s’accomplissent en peu de temps. Bonaparte victorieux était de retour d’Egypte. Le 18 brumaire, en renversant le directoire, l’avait élu premier consul. Il avait traversé les Alpes et venait d’ajouter à sa gloire dans les plaines de marengo. La paix avait été de nouveau signée à Lunéville.


Le premier consul, alors comprit que, pour placer la France au point où il la voulait élever, il fallait avant tout détruire ou amoindrir la puissance de sa rivale l’Angleterre, qui, dans toutes les crises subies par notre pays, a si fatalement pesé sur nos destinées. Mais l’Angleterre n’est pas une puissance continentale ; l’océan qui l’entoure fait sa principale force. Il fallait donc avant tout vaincre un obstacle immense, c’est-à-dire traverser les huit lieues de mer qui séparent la France de la côte anglaise la plus rapprochée. Il fallait créer sur la côte française un port vaste et sûr ; et il fallait environner ce port de défenses formidables ; il fallait réunir dans ce port une flottille assez nombreuse pour suffire d’un seul coup au trajet d’une centaine de mille hommes ; il fallait enfin rassembler sur un seul point, et à portée des navires sur lesquels on devait les embarquer, ces cent mille hommes, choisis dans l’élite des soldats qui faisaient alors l’orgueil de la France.


Le port de Boulogne, qui avait été reconnu par le directoire propre à cette grande expédition, fut choisi par le premier consul comme le point le plus favorable à la réunion de ses navires. Des ordres furent donnés en conséquence, et bientôt notre port, qui, depuis longtemps n’abritait que des bateaux pêcheurs, fut entouré de quais vastes et commodes, pourvu d’ateliers de construction de tous genres, défendus par des forts et des redoutes qui firent donner par nos ennemis eux-mêmes le nom de côte de fer à notre côte, jadis si peu belliqueuse. Enfin s’établirent plusieurs camps d’une vaste étendue, où s’abritaient et s’exerçaient, en attendant l’heure de la bataille, 180.000 vieux soldats, commandés par nos généraux les plus distingués.


Dans notre port ainsi transformé, comme par enchantement, une flottille de plus de 2.000 navires ne tarda pas à être réunie, et classée d’après le tonnage et la force des bâtiments qui la composaient.


Les Boulonnais furent alors témoins de la plus grande assemblée de militaires et de marins que jamais port de guerre ait possédé.


Bientôt éclata la conspiration de Pichegru, dans laquelle se trouvait impliqué le général Moreau.


Le sénat, pour mettre fin aux conspirations sans cesse renouvelées, arrêter les projets des ambitieux, et assurer enfin un brillant avenir à la France, décerna à Napoléon Bonaparte à la couronne impériale. Cette nouvelle fut reçue à Boulogne avec enthousiasme par les troupes de terre et de mer.


Tandis qu’on s’occupait de donner à toutes les branches de l’administration des centres d’activité locale, qui refluaient vers le chef de l’état, pour en recevoir une nouvelle impulsion, le port, la ville et les camps de Boulogne présentaient un ensemble de préparatifs et de mouvements qui annonçaient que bientôt le grand coup serait tenté contre l’Angleterre, et que bientôt la mer serait couverte de cette immense flottille dont notre port serait rempli.


L’exécution de ce plan gigantesque fut l’ouvrage de l’armée elle-même, et tout était prêt pour l’expédition lorsque l’empereur arriva à Boulogne le 30 messidor an XII (19 juillet 1804).


Napoléon passa près d’un mois parmi nous, imprimant à tous les travaux son étonnante activité. Le 15 août 1804, jour de sa naissance, fut désigné par lui pour une solennité d’un éclat que nulle autre n’a pu atteindre depuis. Nous voulons parler de la distribution des aigles de la légion d’honneur, nos seulement à son armée, mais encore à un grand nombre de fonctionnaires civils, invités à se rendre à Boulogne pour cet objet.


Cette solennité eut lieu dans la vallée de Terlincthun, située à une demi-lieue environ de Boulogne, sur un terrain qui s’incline doucement vers la mer et forme un vaste amphithéâtre, très favorable à l’éclat de la cérémonie. Vingt colonnes d’infanterie, de soixante hommes de front, sur une hauteur indéterminée, s’échelonnèrent sur la pente de cet amphithéâtre naturel. Elles étaient couronnées par la cavalerie, et l’espace conservé vide ne contenait que les états-majors généraux et les drapeaux des corps, placés en avant des légionnaires qui devaient prêter le serment. Au centre de ce théâtre, dont le rayon était de 50 toises, s’élevait le trône de l’empereur, ayant à ses côtés la garde impériale et toute la musique de l’armée. Le siège de ce trône n’était autre que le fauteuil antique du roi Dagobert, surmonté d’un trophée de drapeaux et guidons, pris dans les batailles de Montenotte, de Lodi, d’Arcole, de Rivoli, de Castiglione, des Pyramides, du Mont-Tabor, d’Aboukir, et de Marengo.


L’armure en pied des électeurs du Hanovre figurait au milieu de ce groupe, et le tout était orné des guidons pourprés des Beys d’Egypte.


Les décorations à distribuer aux légionnaires avaient été placées dans le casque de Du Guesclin et sur le bouclier de Bayard.


Lorsque Napoléon parut, deux mille tambours battirent aux champs, et ne purent cependant pas étouffer les cris d’enthousiasme qui saluèrent l’arrivée du héros.


Alors commença la cérémonie. Les grands officiers, les commandants, les officiers et les simples légionnaires s’approchèrent successivement du trône, et reçurent individuellement des mains de l’Empereur la décoration de la légion. Bientôt le canon retentit sur tous les points, et l’écho alla dire à l’Angleterre que le vainqueur de l’Italie et de l’Egypte distribuait des marques d’honneur à ses anciens compagnons d’armes.


C’est à la suite de cette imposante cérémonie, et afin d’en transmettre le souvenir à la postérité d’une manière durable, que l’armée, par un ordre du jour en date du 1er Vendémiaire an XIII, vota l’érection de la Colonne.


Voici la copie de cet ordre du jour dont les termes expliquent clairement et dignement la pensée de l’armée.



EMPIRE FRANÇAIS


ETAT-MAJOR GENERAL


(CAMP DE SAINT-OMER)


Au quartier-général de Boulogne, le 1er vendémiaire an XIII


ORDRE DU JOUR



Les troupes de camp de Saint-Omer, voulant offrir au monarque dont le génie préside aux destins de la France un témoignage éclatant d’amour et d’admiration, ont résolu :


D’ériger un monument capable de résister aux siècles, qui, s’alliant aux souvenirs de sa gloire et de sa grandeur, atteste à l’univers, ainsi qu’à tous les âges, leur dévouement et leur fidélité au premier empereur des Français, de retracer à la postérité l’institution des récompenses décernées par le héros à l’honneur et à la bravoure ;


De consacrer la mémoire des immenses travaux créés par sa pensée, qui ont fait de l’espace occupé par l’armée un rempart formidable et le centre d’une expédition nécessaire au repos du monde ;


Et enfin de vouer à la vénération des peuples le lieu où l’empereur Napoléon venait partager les fatigues et les travaux de son armée, la façonner à de nouveaux combats, et préparer le vaste succès de sa vaste entreprise.


Exprimant le vœu de l’armée, le maréchal commandant en chef arrête le programme suivant :


Sur un piédestal quadrangulaire, il sera élevé une colonne de 50 mètres d’élévation, surmontée de la statue colossale de S.M. l’empereur.


La statue de S.M. l’empereur sera en bronze, revêtue des ornements impériaux ; elle portera le sceptre et la couronne.


Les quatre faces du piédestal présenteront :


Sur la première, l’hommage que l’armée fait de ce monument à Napoléon, premier empereur des Français ; le sujet sera allégorique et par inscription.


Sur la seconde, la cérémonie de la distribution de l’aigle de la légion d’honneur par S.M. au milieu de l’armée le 28 thermidor an XII.


Sur la troisième, les trois ports de Boulogne, Wimereux et Ambleteuse et la flottille en rade.


La quatrième offrira l’aspect des camps, de la colonne et celui de la tour d’Ordre, poste consacré par le séjour qu’y a fait S.M. l’empereur.


Les tables des quatre faces du piédestal seront en bronze, et représenteront en relief les sujets exprimés ci-dessus.


Les ornements du piédestal et du chapiteau offriront dans une proportion exacte les divers bâtiments de la flottille et des trophées d’armes de toute espèce.


L’entablement du piédestal et le chapiteau seront en marbre blanc statuaire, et la colonne en marbre du Boulonnais.


Dans l’intérieur du piédestal, il sera pratiqué une chambre d’archives pour y enfermer l’historique de l’expédition, les médailles frappées depuis le gouvernement de S.M. l’empereur, et le contrôle de l’armée.


Les militaires de l’armée travailleront et concourront seuls à la confection de ce monument. Quatre commissaires seront désignés pour en suivre l’exécution.


La statue de S.M. l’empereur, ainsi que les reliefs et ornements du piédestal et du chapiteau, seront données au concours, aux artistes les plus distingués de l’empire.


La colonne sera placée entre le quartier-général impérial de la Tour d’Ordre et le camp de la première division en vue du continent, en face du canal et des îles britanniques.


La première pierre de ce monument sera posée le 18 brumaire prochain, époque de l’anniversaire de la régénération de la France, sous le gouvernement réparateur de Napoléon-le-Grand.


Il sera fait à Boulogne une fondation à perpétuité pour la conservation de ce monument.



Le maréchal commandant en chef


Signé SOULT


Le général de division de l’état-major général


Signé F. ANDREOSSY


Pour l’adjudant-commandant sous-chef de l’état-major général


L’adjoint SALLEE



Nous ferons remarquer ici quel fut l’enthousiasme avec lequel le projet d’élever une colonne à Napoléon fut conçu et accepté. L’ordre du jour qui précède porte la date du 1er vendémiaire, et le 18 brumaire, la première pierre du monument est déjà posée par le maréchal Soult, accompagné de l’amiral Bruix et de tous les généraux présents à Boulogne. C’était alors un temps de vastes et nobles pensées et leur exécution, comme on le voit ne se faisait pas attendre.


Cette pierre porte l’inscription suivante :


PREMIERE PIERRE


DU MONUMENT, DECERNE


PAR L’ARMEE PEXPEDITIONNAIRE DE BOULOGNE


ET LA FLOTTILLE


A L’EMPEREUR NAPOLEON


POSEE PAR LE MARECHAL SOULT, COMMANDANT EN CHEF


18 BRUMAIRE AN XIII (9 NOVEMBRE 1804)



Les fondations de la colonne furent faites de rochers tirés de la falaise voisine ; elles reposent sur le roc, et le monument entier, qui a 53 mètres 60 centimètres de hauteur, est construit en marbre extrait des carrières de Marquise, auquel on a donné depuis le nom de marbre Napoléon. Il est d’un gris foncé agatisé et susceptible de recevoir un joli poli ; quelques parties des soubassements et de l’intérieur sont en marbre brun, également extrait dans le pays.


Le plan de la Colonne est dû à M. Labarre, architecte, qui, malgré quelques différences dans les détails, s’est évidemment inspiré de la colonne Trajane. Comme cette dernière, la colonne de Boulogne est d’ordre dorique composé et construite par assises superposées.


Des quatre bas-reliefs qui dans l’origine devaient orner le piédestal, le premier avait été seul exécuté, il fut détruit en 1815.


Le muséum de Boulogne possède les plâtres des bas-reliefs qui ont pu échapper à la destruction.


Le piédestal devait être surmonté d’un aigle en bronze aux ailes déployées ; d’autres aigles également en bronze devaient être placées au sommet et supporter le pavois sur lequel devait être mise la statue de l’empereur.


Le couronnement, les aigles, la statue n’étaient pas achevés lors de la rentrée des Bourbons en 1815. Leur exécution ne fut point terminée.


La colonne de Boulogne eut à traverser des phases bien diverses ; de 1804 à 1815 elle fut poursuivie sous l’inspiration de la pensée qui avait présidé à son érection.


A la restauration, elle fut pour un instant oubliée ; mais en 1817, et sur la demande du conseil municipal de Boulogne, les travaux reprirent leur activité, après toutefois que le nom et la destination du lieu eurent été complétement changés. Elle fut alors nommée colonne des Bourbons ; l’on arrêta qu’elle serait consacrée à perpétuer leur retour en France, et le 2 juillet 1821, une boite en plomb contenant diverses pièces de monnaie, fut déposée par M. le baron Siméon, préfet du Pas-de-Calais, dans l’une des dernières pierres du noyau de l’escalier. Cette boite contenait aussi une médaille en bronze à l’effigie de Louis XVIII, avec cette inscription :


Cette Colonne


Votée par l’armée réunie à Boulogne


D’où elle menaçait l’Angleterre,


A été commencée en 1804 ;


Devenue un Monument de paix


Par la restauration du trône des Bourbons,


Elle a été achevée sous les auspices


De S.M. Louis XVIII


Et consacrée en souvenir toujours cher aux Français


De son heureux retour dans ses états


En 1814.



Le monument fut provisoirement surmonté d’un globe fleur delisé et doré, qui plus tard, devait céder la place à une statue de la paix. Quatre fleurs de lys furent sculptées aux quatre angles du tailloir du chapiteau.


Vint la révolution de juillet, qui devait rendre à la colonne de Boulogne sa destination première, grâce au patriotisme des Chambres qui, sur une demande de crédit de 156.000 francs présentée par le gouvernement pour terminer les travaux, ajoutèrent de leur propre mouvement une somme de 60.000 Fr. , afin qu’on pût placer au sommet du monument la grande figure de Napoléon ; mais comme il fallait bien expliquer que le monument avait été achevé sous le règne de Louis-Philippe Ier, la flatterie ne craignit pas de mentir à l’histoire en proposant une inscription ainsi conçue :


Ludovicus-Philippus I,


Francorum rex


Quo loco Neapolio, imp.


Exercitui florentissimo, invicto, propugnatori patriae


Uti memoria ejus diei qui fuit XVI august, ann. MDCCCIV


Gloriaque exercitus


Monumento consecratae, posteris traderentur,


Columnam


A Neapolione, IX novemb. Ann. MDCCCIV inchoatam


Opere diu intermissio


Perficiendam curavit, dedicarique precipit.


MDCCCXXXVIII




Sur l’autre face:


ICI


LE XVI AOUT MDCCCIV


NAPOLEON, EN PRESENCE DE LA GRANDE ARMEE


DISTRIBUA LES DECORATIONS DE LA LEGION D’HONNEUR


AUX SOLDATS, AUX CITOYENS


QUI AVAIENT BIEN MERITE DE LA PATRIE ;


IL VOULUT


PERPETUER LE SOUVENIR DE CETTE JOURNEE PAR UN MONUMENT


LOUIS-PHILIPPE Ier, ROI DES FRANÇAIS,


ERIGE CETTE COLONNE


A LA GRANDE ARMEE, A NAPOLEON


MDCCCXXXVIII



Triste exemple de la servilité à laquelle peut descendre un corps qui cependant n’est composé que des hommes les plus instruits de la nation. Empressons-nous de dire que cette inscription ne fut point adoptée, grâce à des réclamations parties de Boulogne même.


L’exécution de la statue votée par les chambres a été confiée au talent de M. le baron Bosio. Elle représente Napoléon en grand costume impérial, tenant son sceptre d’une main et de l’autre l’ordre de la légion d’honneur. Elle a cinq mètres de hauteur et son poids est de 4.800 kilos.


Les bas-reliefs sont réduits à deux. Celui de la face principale, dû à M. Bra, représente la cérémonie de l’hommage, conformément au plan primitif. Napoléon s’y trouve assis sur son trône, entouré de ses généraux, et recevant le plan de la Colonne votée par l’armée.


Celui de la face opposée, confiée à M. Lemaire, représente la distribution des croix, le 15 août 1804.


Tous deux sont en bronze, environnés d’attributs sculptés sur le marbre nu.


Les travaux d’achèvement ont lieu par les soins de M. Henry-Faudier, architecte de Boulogne, et de M. Morey, architecte de Paris.


Aujourd’hui 15 août 1841, la statue de l’empereur est enfin placée sur le monument que l’armée lui a voté en 1804 avec tant d’enthousiasme. Dans nos temps de troubles et de changements soudains, il n’a pas fallu moins de 37 années pour achever une œuvre qui paraissait, à l’époque où son exécution dut décidée, devoir être terminée dans un délai de 10 ans au plus. C’est que pendant ces 37 années l’armée, le peuple, le gouvernement ont dû faire de bien grandes choses et s’occuper constamment de celles où leur attention se trouvait le plus vivement sollicitée.


De grandes victoires suivies de revers non moins grands ; une double invasion, appelée et soutenue par des traitres restés impunis pour la plupart ; un gouvernement renversé ; un autre élevé en sa place et forcé par la nature même des choses de se défendre chaque jour contre des ennemis sans cesse renaissants ; telles sont les vicissitudes à travers lesquelles la Colonne de Boulogne a dû passer, avant de parvenir au point où nous la voyons aujourd’hui.


Dans l’intervalle, et par une juste réciprocité, Napoléon avait pensé devoir rendre l’hommage qu’il en avait reçu. Si l’armée lui avait voté une colonne de marbre, payée des deniers du plus humble soldat, l’empereur à son tour éleva à son armée une colonne de bronze, dont les matériaux furent payés par les ennemis de la France. Entre le monument de Boulogne et celui de la place Vendôme, il existe donc une fraternité patente. Tous deux nous rappellent notre ancienne gloire ; tous deux semblent nous indiquer ce que nous pouvons faire par le souvenir de ce que nous avons fait ; tous deux ont à leur sommet l’image de celui qui porta nos destinées à un si haut degré de splendeur. L’un se trouve au centre de la France, l’autre à la frontière ; l’un à la tête, l’autre au cœur. Tous deux semblent nous dire qu’une invasion est désormais impossible, car l’ombre de notre grand capitaine veille sur nous, et si l’ennemi forçait, malgré nos efforts, les limites de notre territoire, à coup sûr il n’en sortirait pas vivant.


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Boulogne, - imp. de H.Guiset








les citations obtenues à l'ordre de l'Armée par le 110e RI au cours de la Grande Guerre

In Campagne 1914-1918 - Historique du 110e Régiment d’Infanterie – Librairie Chapelot, Paris


Le Général, commandant la 5e Armée cite à l’ordre de l’Armée le 110e Régiment d’Infanterie :


« Au contact de l’ennemi pendant trente jours, a constamment suivi l’impulsion de ses chefs, le colonel Lévi, commandant de la Brigade, et le colonel Buffet, commandant le Régiment ; s’est ainsi avancé jusqu’au pied des retranchements ennemis contre lesquels il a mené une attaque vigoureuse ».


Le 23 octobre 1914


Le Général commandant la 5e Armée


Signé : FRANCHET D’ESPEREY



Le Général, commandant la 6e Armée cite à l’ordre de l’Armée le 110e Régiment d’Infanterie :


« Le 110e Régiment d’Infanterie, sous l’ardente impulsion de son chef, le lieutenant-colonel Lehagre, s’est emparé dans une série de combats, menés sans interruption du 12 au 25 septembre 1916, de tout un ensemble de points d’appui fortement organisés ; dans la nuit du 25 au 26 septembre, a parachevé l’encerclement de la position ennemie et s’est emparée de toute la partie sud-est, faisant preuve jusqu’au bout, malgré les pertes subies, d’un mordant et d’une vigueur admirables.


A fait 770 prisonniers et capturé un matériel de guerre considérable ».


Le 21 octobre 1916


Le Général commandant la 6e Armée


Signé : FAYOLLE



Le Général, commandant la 1re Armée cite à l’ordre de l’Armée le 110e Régiment d’Infanterie :


« Régiment d’élite, fidèle à son glorieux passé, qui a participé joyeusement à l’offensive du 9 octobre 1917. Sous les ordres de son chef, le lieutenant-colonel Rollet, a établi en quelques instants, sous le feu de l’ennemi, des passages de fortune sur un ruisseau très marécageux qui le séparait de celui-ci et qui constituait un obstacle très sérieux dès sa base de départ. S’est emparé de tous ses objectifs, réduisant à la grenade de nombreux points de résistance énergiquement défendus. S’est cramponné sur le terrain conquis qu’il a rapidement organisé malgré de furieuses contre-attaques de l’ennemi. A capturé 4 officiers, 200 prisonniers, 14 mitrailleuses, 3 canons de tranchée et un nombreux matériel ».


Le 8 décembre 1917


Le Général commandant la 1re Armée


Signé : ANTHOINE



Le Général, commandant la 6e Armée cite à l’ordre de l’Armée le 110e Régiment d’Infanterie :


« Régiment au brillant passé. Lancé dans la bataille défensive de fin mai 1918, a puissamment contribué à l’arrêt de l’ennemi ; n’a cessé de le harceler dans un secteur défensif très actif, lui reprenant des positions importantes. Puis, malgré les fatigues causées par deux mois de luttes continues, a pris une part des plus brillantes, sous le commandement du lieutenant-colonel Paillot, à l’offensive du 18 au 25 juillet, s’est emparé de tous ses objectifs (trois villages, dont une localité importante), âprement défendus pied à pied par un ennemi tenace. A fait une avance de 21 kilomètres en profondeur, capturant 234 prisonniers, 21 canons, 60 mitrailleuses avec un très nombreux matériel ».


Le 9 septembre 1918


Le Général commandant la 6e Armée


Signé : DEGOUTTE



Le Général, commandant la 10e Armée cite à l’ordre de l’Armée le 110e Régiment d’Infanterie :


« Régiment d’élite qui vient de prouver une fois de plus son ardeur offensive, son endurance et sa vigoureuse ténacité. Sous le commandement du lieutenant-colonel Paillot, du 20 au 31 août 1918, a pris part à la bataille ; s’est élancé à l’attaque de positions redoutables, les a enlevées, refoulant l’ennemi à 12 kilomètres, capturant à lui seul plus de 800 prisonniers, 11 canons, 130 mitrailleuses, et malgré les fatigues accablantes, après quatre jours de combats acharnés, a brisé net les attaques de la 1ere Division de la Garde prussienne, que l’ennemi avait été contraint d’amener à la hâte pour enrayer la marche victorieuse de la 2e Division »


Le 9 décembre 1918


Le Général commandant la 10e Armée


Signé : MANGIN