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mardi 17 janvier 2012

INSTRUCTIONS AU DUC D’ANJOU – 1700

(Mémoire remis par Louis XIV à son petit-fils, Philippe V, allant prendre possession du royaume d’Espagne. Philippe V avait 17 ans.)


In Mémoires de Louis XIV – Le métier de roi, présentés et annotés par Jean Longnon, éd. Tallandier, collection relire l’Histoire, Paris, 1978, 1983, 2001



1. Ne manquez à aucun de vos devoirs, surtout envers Dieu.


2. Conservez-vous dans la pureté de votre éducation


3. Faites honorer Dieu partout où vous aurez du pouvoir ; procurez sa gloire ; donnez-en l’exemple : c’est un des plus grands biens que les rois puissent faire.


4. Déclarez-vous en toute occasion pour la vertu et contre le vice.


5. N’ayez jamais d’attachement pour personne [1].


6. Aimez votre femme, vivez bien avec elle, demandez-en une à Dieu qui vous convienne. Je ne crois pas que vous deviez prendre une Autrichienne.


7. Aimez les Espagnols et tous vos sujets attachés à vos couronnes et à votre personne ; ne préférez pas ceux qui vous flatteront le plus ; estimez ceux qui, pour le bien, hasarderont de vous déplaire : ce sont là vos véritables amis.


8. Faites le bonheur de vos sujets ; et, dans cette vue, n’ayez de guerre que lorsque vous y serez forcé et que vous aurez bien considéré et bien pesé les raisons dans votre Conseil.


9. Essayez de remettre vos finances ; veillez aux Indes et à vos flottes ; pensez au commerce ; vivez dans une grande union avec la France, rien n’étant si bon pour nos deux puissances que cette union à laquelle rien ne pourra résister.


10. Si vous êtes contraint de faire la guerre, mettez-vous à la tête de vos armées.


11. Songez à rétablir vos troupes partout, et commencez par celles de Flandre.


12. Ne quittez jamais vos affaires pour votre plaisir ; mais faites-vous une sorte de règle qui vous donne des temps de liberté et de divertissement.


13. Il n’y a guère de plus innocent que la chasse et le goût de quelque maison de campagne, pourvu que vous n’y fassiez pas trop de dépenses.


14. Donnez une grande attention aux affaires ; quand on vous en parle, écoutez beaucoup dans le commencement sans rien décider.


15. Quand vous aurez plus de connaissance, souvenez-vous que c’est à vous de décider ; mais quelque expérience que vous ayez, écoutez toujours tous les avis et tous les raisonnements de votre Conseil, avant que de faire votre décision.


16. Faites tout ce qui vous sera possible pour bien connaître les gens les gens les plus importants, afin de vous en servir à propos.


17. Tâchez que vos vice-rois et gouverneurs soient toujours espagnols.


18. Traitez bien tout le monde ; ne dites jamais rien de fâcheux à personne ; mais distinguez les gens de qualité et de mérite.


19. Témoignez de la reconnaissance pour le feu roi [2] et pour tous ceux qui ont été d’avis de vous choisir pour lui succéder.


20. Ayez une grande confiance au cardinal Portocarrero, et lui marquez le gré de la conduite qu’il a tenue.


21. Je crois que vous devez lui faire quelque chose de considérable pour l’ambassadeur qui a été assez heureux pour vous demander et pour vous saluer le premier en qualité de sujet [3].


22. N’oubliez pas Betmar qui a du mérite et qui qui est capable de vous servir.


23. Ayez une entière créance au duc d’Harcourt [4] : il est habile homme et honnête homme, et ne vous donnera des conseils que par rapport à vous.


24. Tenez tous les Français dans l’ordre.


25. Traitez bien vos domestiques, mais ne leur donnez pas trop de familiarité et encore moins de créance, servez-vous deux tant qu’ils seront sages ; renvoyez-les à la moindre faute qu’ils feront et ne les soutenez jamais contre les Espagnols.


26. N’ayez de commerce avec la reine douairière [5] que celui dont vous ne pouvez vous dispenser, faites en sorte qu’elle quitte Madrid et qu’elle ne sorte pas d’Espagne ; en quelque lieu qu’elle soit, observez sa conduite et empêchez qu’elle ne se mêle d’aucune affaire ; ayez pour suspects ceux qui auront trop de commerce avec elle.


27. Aimez toujours vos parents [6] ; souvenez-vous de la peine qu’ils ont eue à vous quitter ; conservez avec eux dans les grandes choses et dans les petites ; demandez-nous ce que vous aurez besoin ou envie d’avoir, qui ne se trouve pas chez vous ; nous en userons de même avec vous.


28. N’oubliez jamais que vous êtes Français, et ce qui peut vous arriver quand vous aurez assuré la succession d’Espagne par des enfants, visitez vos royaumes : allez à Naples et en Sicile ; passez à Milan et venez en Flandre : ce sera une occasion de nous revoir ; en attendant, visitez la Catalogne, l’Aragon et d’autres lieux ; voyez ce qu’il y aura à faire pour Ceuta.


29. Jetez quelque argent au peuple quand vous serez en Espagne, et surtout en entrant dans Madrid.


30. Na paraissez pas choqué des figures extraordinaires que vous trouverez, ne vous en moquez point : chaque pays à ses manières particulières, et vous serez bientôt accoutumé à ce qui vous paraîtra d’abord le plus surprenant.


31. Evitez, autant que vous pourrez, de faire des grâces à ceux qui donnent de l’argent pour les obtenir ; donnez à propos et libéralement et ne recevez guère de présents à moins que ce ne soit des bagatelles ; si quelque fois vous ne pouvez éviter d’en recevoir, faites-en à ceux qui vous en auront donné, de plus considérables, après avoir laissé passer quelques jours.


32. Ayez une cassette pour mettre ce que vous aurez de particulier et dont vous aurez seul la clé.


33. Je finis par un des plus importants avis que je puisse vous donner : ne vous laissez pas gouverner ; soyez le maître ; n’ayez jamais de favoris ni de premier ministre ; écoutez, consultez votre Conseil, mais décidez : Dieu, qui vous a fait roi, vous gardera les lumières qui vous sont nécessaires tant que vous aurez de bonnes intentions.








[1] La place de cet article entre le précèdent et le suivant montre que Louis XIV voulait détourner Philippe V des relations amoureuses.


[2] Charles II, qui avait fait le duc d’Anjou son héritier en vertu des droits de la reine Marie-Thérèse.


[3] Le marquis de Castel des Rios, ambassadeur d’Espagne à Paris, à qui Philippe V accorda la Grandesse.


[4] Ambassadeur de France à Madrid


[5] Marie-Anne de Neubourg, fille de l’électeur Palatin et seconde femme de Charles II ; elle était dévouée à la maison d’Autriche, en faveur de laquelle elle avait cherché à influencer son mari.


[6] Il faut entendre par ce mot les proches du duc d’Anjou, à commencer par le Roi : la Dauphine en effet était morte, le Dauphin vivait encore (il devait mourir en 1711).

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