La suite d'Histoires du Nord ...

mercredi 18 janvier 2012

La grande percée germanique du Ve siècle

La grande percée germanique


In sous la dir. d’Alain LOTTIN – Histoire des provinces françaises du Nord, tome 1. De la préhistoire à l’an Mil., Editions des Beffrois, collection « Histoire », Dunkerque, 1988



La Saint-Sylvestre 406


« Des nations innombrables et d’une férocité inouïe ont occupé toute la Gaule. Tout le pays qui s’étend entre les Alpes et les Pyrénées et qui est limité par l’Océan et le Rhin a été ravagé par les Quades, les Vandales, les Sarmates, les Alains, les Gépides, les Hérules, les Saxons, les Burgondes et même, ce qui est lamentable pour l’Etat, par les Pannoniens devenus ses ennemis… Mayence, cette noble cité, a été prise et démolie ; Worms a été détruite après un long siège ; les habitants de la puissante ville de Reims, ceux d’Amiens, Arras, Boulogne, qui est à l’extrémité du monde, Tournai, Spire, Strasbourg ont été transférés en Germanie ; les provinces de l’Aquitaine, de la Novempopulanie, de la Lyonnaise, de la Narbonnaise ont toutes été dévastées et elles n’ont échappé à l’épée brandie du dehors que pour être rongées intérieurement par la famine ». Par ces mots, saint Jérôme, horrifié, peint l’ « invasion barbare » de la Saint-Sylvestre 406.


Tous les manuels d’histoire insistent longuement sur cette ruée de troupes – ou de peuples – germaniques. Quel fut réellement sin impact sur la chute de l’Empire romain, en décadence et en désintégration depuis bien longtemps ? Quel fut son impact sur cette « extrémité du monde » comme appelait notre région saint Jérôme et tant d’autres auteurs classiques et même médiévaux ? Deux constations sont claires (…). D’abord la faiblesse de l’empire, ensuite la force, la vitalité des conquérants. Depuis le deuxième siècle avant J.-C. des tribus germaniques étaient installées à l’ouest du Rhin. Une germanisation certaine aurait été conduite à son terme, si les troupes romaines n’avaient pas envahi le Nord de la Gaule.


Pour ce qui est de la faiblesse romaine, plusieurs raisons ont été évoquées. Elles étaient soit d’ordre général – chaque civilisation meurt après une phase de jeunesse et de force – soit d’ordre évènementiel – la corruption des empereurs et des chefs d’armées. Pour notre étude il n’est pas essentiel de mesurer la part de chacune de ces raisons ; c’est plutôt le résultat qui compte. L’Empire en décadence depuis la fin du troisième siècle est obligé d’organiser sa défense avec les moyens dont il dispose : moyens importants, mais malgré tout inefficaces. Des individus ou des tribus germaniques avaient franchi et continuaient à franchir la frontière du Rhin au Danube. Ils pouvaient s’installer en « laeti » ou en « foederati », ce qui signifiait de la part des Romains employer les envahisseurs pour éviter que d’autres les suivent. Cependant les « barbares », tribus dites féroces continuaient à peser sur les frontières impériales et finalement, profitant d’un hiver dur, passaient le Rhin gelé à Mayence le dernier jour de 406.


Des questions importantes se posent et risquent de ne jamais trouver une réponse satisfaisante, faute de documents écrits et par l’incertitude – espérons provisoire – de l’archéologie. Mais posons d’abord la question théorique : l’Empire fut-il tombé sans la catastrophe de 406 ? Il semble qu’il faille répondre de façon positive. La poussée n’était pas chose éphémère. Citons L. Musset qui dit « Notre optique traditionnelle considère la période des « grandes invasions » comme une parenthèse de troubles entre deux ères de stabilité normale : celle de l’Empire romain et la nôtre. Il serait plus sage d’adopter une attitude inverse, et de tenir l’époque romaine pour une exception, une halte au milieu d’un tourbillon d’invasions ». Insister sur les facteurs, qui ont causé les invasions, ne doit pas nous retenir ici. Il suffit d’évoquer le rôle possible des changements géographique (la crue du niveau de la mer et l’inondation d’habitats), démographique (augmentation de la population germanique) et psychologique, en même temps qu’économique (la richesse et la puissance, réelle ou supposée, des Romains).


Ce qui nous intéresse davantage ce sont les peuples – s’il s’agit bien de peuples – qui ont ravagé la région, qui ont miné l’organisation romaine et qui finalement se sont installés comme colonisateurs, au lieu et à côté des autochtones. Il y a les Francs, surtout les Francs, qui donneront leur nom à une autre langue que la leur, le français.


Les Francs sont entrés tardivement dans l’histoire. Pas de trace avant le milieu du troisième siècle ; une chanson de marche romaine de 241 et la mention d’une invasion en Gaule, quelques années plus tard sont les premiers indices. Plus importante est l’apparition de l’usurpateur Carausius, un Ménapien qui installa une défense de part et d’autre du Détroit, contre les pirates saxons et francs. On sait très peu de choses des Francs. Même leur historien, à la fin du sixième siècle, Grégoire de Tours, mit beaucoup de points d’interrogation. Une tradition écrite, ou même orale, de quelque importance était absente.


Que sait-on au juste ? Leur histoire entre le troisième et le cinquième siècle est celle d’une migration, amorcée à partir du territoire entre le Rhin et le Weser, donc la zone frontalière entre les Pays-Bas et l’Allemagne actuels. Il s’agissait probablement d’un conglomérat de petites tribus. On connaît d’ailleurs leurs noms ; ce sont les Saliens, les Chattuaires, les Bructères, les Chamaves, les Amsivaires et les Chattes, noms qui disparaîtront dans la suite. « Francs » est le nom général, qui veut dire « courageux, valeureux ». « Frank » existe encore en néerlandais actuel, tout comme en dialecte flamand, et même en français avec le sens de « ouvert, sans détour ». Il semble que les Saliens furent les plus importants et que leur nom même était déjà archaïque au milieu du quatrième siècle. Une partie de la confusion au sujet des aspects constitutifs des Francs – et d’autres Germains – s’explique aisément par la connaissance insuffisante des auteurs classiques et l’absence de sources écrites de leur propre part.


Dès la fin du troisième siècle des Francs apparaissent dans l’armée romaine ; il y a des chefs qui jouent un rôle prépondérant dans la politique de l’Empire, mais ceci n’était que subsidiaire pour leur mouvement migratoire, d’où ils tiraient leur importance. Vers le milieu du quatrième siècle les saliens se trouvent dans la Betuwe, la région entre le Rhin et le Waal (les environs de Nimègue), et ensuite en Toxandrie (la « Campine »), au sud de la Basse-Meuse, donc en terre romaine. Ils s’y trouvent en « foederati », quittes à contenir d’autres groupes francs, comme les Chamaves ou les Bructères, encore installés au-delà de la frontière et adversaires de l’Empire. Le fait que les Francs habitèrent pendant des siècles de part et d’autre de la frontière théorique, et longtemps réelle, que fut le Rhin, explique à notre avis le succès de leur intégration au sein de la Gaule romaine. Leurs contacts ont dû être si fréquents, qu’une certaine forme d’acculturation semble avoir suivi. (…).


Notons enfin au sujet des Francs qu’une distinction ethnique entre Saliens et Ripuaires, ces derniers habitant la région de Cologne, est tout à fait erronée. Le nom des Saliens disparaît au cours du cinquième siècle, pour ne survivre que dans le droit franc, la Loi salique ; les Ripuaires n’apparaissent qu’au septième siècle, quand ils se différenciaient politiquement, créant une variante du droit traditionnel, la Loi ripuaire.


Il y eut donc les francs, qui s’installaient dans le nord de la gaule, il y eut aussi les Saxons. Il est encore plus difficile de déterminer leur place exacte dans la panoplie des forces germaniques. Certes, leur point de départ fut la Saxe, le nord-ouest de l’Allemagne, mais ce qui reste plus problématique est de savoir quels ont été leurs liens avec les autres peuples, qui migraient dans la même direction : les Hérules, les Angles, les Jutes, les Frisons. Tous habitent la côte de la mer du Nord et de la Baltique. Les Hérules d’abord, au troisième siècle, les autres ensuite, se mettent en marche pour une carrière maritime, leur vocation naturelle. Les menaces que font peser les Saxons – et des autres sans doute – amènent Rome à la constitution d’une défense particulière le long des côtes anglaise et continentale, le « Litus saxonicum », dont les traces archéologiques sont connues comme par exemple le phare à Boulogne, disparu, et ceux à Douvres, (partiellement) en place.


La décadence de cette construction, que fut l’Empire, connut une accélération, qui devint critique au début du cinquième siècle : on a déjà insisté sur les évènements de 406. Peu auparavant des troupes romaines avaient quitté la Grande-Bretagne, et en 410 – année du sac de Rome par Alaric et les Wisigoths – la liaison maritime fut définitivement rompue entre Rome et l’île.


A partir du milieu du cinquième siècle, d’abord en troupes auxiliaires, ensuite en peuple migrateur les Germains débarquaient sur la côte anglaise. Au huitième siècle Bède le Vénérable les indique comme Jutes, Angles et Saxons, ce qui n’est pas sans poser des problèmes, mais cela ne doit pas nous occuper davantage.


La seule chose qui nous intéresse est de savoir si les Saxons, dont la présence sur la côte continentale du Détroit et de la Manche est certaine, a été immédiate ou réalisée par l’intermédiaire de la Grande-Bretagne. Les indications toponymiques, historiques ou archéologiques font penser à une réponse double. La nécropole de Vron, au sud de l’Authie, dans la Somme, a fourni par exemple des objets, des fibules notamment, qui présentent des caractères analogues à ceux de la Basse-Saxe et du Schleswig-Holstein. Cette nécropole a été en usage du quatrième au septième siècle, et permet de penser qu’il s’agit d’u site habité par des Saxons continentaux dès 370-375, peut-être des assaillants passés au service de l’Empire le long du « Litus Saxonicum ». Le fait qu’ils se soient dirigés d’abord et surtout vers la Grande-Bretagne s’explique d’une part par leur orientation maritime, ensuite et surtout, par la force des Francs qui s’emparent du Nord-Ouest de la Gaule. Que des saxons aient ensuite trouvé place dans le Boulonnais et ses environs s’explique ensuite par la densité d’habitation relativement basse.



La conquête franque : implantation immédiate ou retardée ?


1. Les faits


La ruée de 406 rompit la frontière que formait depuis longtemps le Rhin. Les fédérés, des Francs rhénans, qui étaient supposés retenir les envahisseurs, échouèrent. Le déferlement des tribus germaniques entraîna aussi, semble-t-il, une mise en marche des Francs. Pendant un demi-siècle environ ceux-ci avaient passé d’une vie relativement stable en Toxandrie, ce qui ne les avait pas empêchés d’ailleurs de livrer une bataille contre une bande saxonne à Diessen (en Brabant septentrional) en 378. Les évènements de la fin du quatrième et du début du cinquième siècle signifiaient un repli romain : repli militaire certain, repli de la population peut-être.


Les Francs ne formaient pas encore une unité ; même à l’intérieur des Saliens de petits groupes semblent actifs, tous sous la conduite d’un chef, qui porte le titre de roi. Quant à l’origine de celui-ci Grégoire de Tours, notre seule source, ne sait rien de précis. Le fait cependant que plusieurs rois portent des noms avec les mêmes éléments étymologiques semble indiquer qu’ils appartenaient tous à une même famille, celle des Mérovingiens, nommée ainsi d’après leur ancêtre énigmatique Mérovée. Le rôle des fédérés, rôle conféré par les Romains, impliquait une certaine ambiguïté. On pouvait servir loyalement l’autorité romaine, on pouvait aussi, si la chance se présentait, servir ses propres intérêts. C’est de cette façon qu’il faut souvent expliquer la conduite des Francs. Ils envahissent, occupent et en même temps, se présentent – et continuent de se présenter – en « foederati ». Au début du cinquième siècle, ils ont franchi l’Escaut, l’ont suivi en amont, et malgré les essais d’Aetius, le maître de la milice romaine, pour les retenir, ils occupent vers 430 Tournai et Cambrai, sous la conduite du roi Chlodion. Avant le milieu du siècle, celui-ci s’empare de la cité d’Arras est avance jusqu’à la Somme. Ces villes étaient reliées et facilement accessibles par le réseau routier romain et par conséquent étaient les buts privilégiés de toute action militaire. La bataille que mena Aetius vers 445 contre une bande de Francs à « Helena » - récemment on a suggéré de l’identifier avec Elnone, donc Saint-Amand – n’a pas pu empêcher leur installation. De petits royaumes francs naissent à Tournai, à Cambrai et probablement aussi à Thérouanne. Les roitelets travaillent donc parfois à leur propre compte. En même temps cependant, ils servent le pouvoir romain… ou ce qui en reste. Ainsi le roi tournaisien Childéric bat en « foederatus » des Visigoths près d’Orléans et des Saxons près d’Angers.


Pendant un demi-siècle, jusqu’à l’avènement de Clovis vers 481/482, les « provinces françaises du Nord » formaient le centre de l’ « espace franc ». On ne peut pas dire « du royaume franc » parce qu’une telle structure n’existait pas encore. Il s’agissait, on vient de le voir, de petits royaumes, dont on sait à peine si l’on doit les imaginer comme des territoires ou seulement comme un rassemblement de gens, donc une bande. Malheureusement, la documentation est désespérément lacunaire, pour cette période où notre région jouait, peut-on dire, un rôle préparatoire à la construction du vaste royaume mérovingien – l’ancienne Gaule, la future France – et de l’empire carolingien, - l’Europe unie avant la lettre.


Un premier problème, qui nous paraît plus intéressant que les péripéties militaires des roitelets, est celle d’une installation d’une population franque sur ces terres gallo-romaines. La population autochtone, qu’en est-il advenu ? Il n’y a pas sans doute que l’insécurité générale de l’époque qui a conduit à une diminution plus ou moins importante des Gallo-romains. La photographie aérienne, l’archéologique aussi, ont apporté tant de preuves de « villae », donc de grandes exploitations agricoles, partout dans notre région, livrées à l’abandon ou à la destruction. D’autre part il semble bien que la mortalité ou l’exode n’a pas pu dépasser un certain degré. Comment devrait-on expliquer autrement le fait que la langue romane – le futur picard – se maintint ou allait se rétablir dans une bonne partie de la région, surtout de l’Artois au Hainaut, au détriment de la langue francique ? Une continuité d’habitat gallo-romain semble certaine, en tout cas dans les villes, mais aussi en campagne. L’archéologie a prouvé la continuité du Bas Empire au Haut moyen âge dans une dizaine de nécropoles du Pas-de-Calais : à Arras et Harnes, en Artois ; à Boulogne (Vieil-Atre) et Wimereux en Boulonnais ; à Airon-Saint-Vaast et Waben en Ponthieu. Les fouilles entreprises en 1986 à Arras semblent confirmer la continuité d’habitat. Se pose la question des effectifs francs, et germaniques en général. Furent-ils réellement en mesure de « déferler » sur les vastes espaces, qu’ils conquirent ? Il n’y a évidemment pas de chiffres précis, seulement des estimations. Elles n’excèdent pour aucun des peuples germaniques quelques dizaines de milliers de gens. Comment imaginer alors une installation de grande envergure ? Leur établissement ne put être que majoritaire dans un espace limité. Le cas des Francs semble confirmer cette vue. On constate une installation assez dense du sud de la Forêt Charbonnière (en Brabant et en Hainaut) jusqu’à la Somme, moins dense jusqu’à la Seine et rare jusqu’à la Loire, qui devenait pourtant la frontière du droit franc.


La toponymie nous suggère de voir dans les noms de lieu en –iacas les traces de l’aire franque dans la première moitié du cinquième siècle : il s’agit de noms hybrides, formés par un nom germanique, suivi du suffixe romain –iacum (= appartenant à) en accusatif pluriel. Un exemple suffit : Audignies, près d’Avesnes-sur-Helpe est l’aboutissement de la forme primitive « Aldiniacas », « appartenant à Aldo ». La frontière méridionale de ce type toponymique est formée par la ligne Laventie, Carvin, Marchiennes, Denain, Marquion, Bapaume, Le Catelet, Marle, Rozoy, Mézières, quoiqu’on en trouve encore des représentants dans l’Aube. Ce type est rare au nord de la frontière linguistique actuelle. Il manque aussi en Artois et dans le sud du Ternois, zone qui semble correspondre à l’ancien diocèse d’Arras. Dans cette partie, et jusqu’en Île-de-France et en Champagne, on a connu la formation d’un type voisin en –iaca, suivi de « curtis » ou de « villa ». Prenons l’exemple d’Auberchicourt, dans le Douaisis, forme moderne d’ « Audaberhtiaca curtis », « appartenant à Audaberth » + court », M. Gysseling que nous suivons ici, date cette phase d’implantation du sixième siècle, vu la correspondance avec le diocèse d’Arras, qui ne vécut indépendamment que pendant ce siècle.


Dans l’ouest – en Boulonnais et en Flandre – on trouve dès le sixième siècle les formes germaniques en –inga (appartenant à), suivi de « haim », maison. Un exemple parmi tant d’autres est Leulinghem, près de Saint-Omer, qui est étymologiquement « Launinga haim », « habitation des gens de Launo ». Dans l’ouest, la poussée germanique semble donc être plus forte. Cette région était, à notre avis, peu habitée à l’époque de la migration germanique, ce qui attira d’une part les Francs (par terre), d’autre part les Saxons et leurs alliés (par la mer). Une frontière linguistique assez nette y est discernable aux sixième-septième siècles, avant que s’amorce la romanisation du Boulonnais à partir du neuvième siècle. Si on cherche à expliquer cette force germanique dans le secteur sud-ouest – vers la Canche et l’Authie – d’abord, la force romane ensuite, il faut prendre en considération le rôle de Quentowic. Cette ville, on le verra encore, fit partie (malgré des traces gallo-romaines) ce cette grande entité ethnique germanique, aussi bien qu’économique, qui s’était formée autour de la mer du Nord. Aussi longtemps qu’elle joua un rôle, Quentowic pouvait renforcer la présence germanique dans le Boulonnais et même en Ponthieu. Pourtant, l’importance de son influence est difficile à établir à cause du manque d’études toponymiques de qualité.


En résumé, il semble donc qu’à l’ouest, jusqu’en partie en Artois, l’installation d’une population germanique a été importante : elle se situe cependant plus vraisemblablement au sixième et au septième siècles ; peu de traces d’habitat gallo-romain survivent. Plus à l’est, de la partie orientale de l’Artois à la Flandre gallicante, le Cambrésis et le Hainaut, il y a eu une présence franque. Les propriétaires terriens semblent appartenir aux envahisseurs : ce sont eux qui donnent leur nom aux villages. La formation des toponymes même (en –court ou en –ville) traduit la force de la présence maintenue de la population gallo-romaine.


On remet depuis quelques années l’accent sur la valeur historique des « cimetières par rangées », parfois interprétés comme ceux des colons germaniques. Mais personne ne répondait à la question où il fallait alors chercher les cimetières des indigènes. Il s’agit plutôt, si on suit le raisonnement de P. Perin, d’un rite d’inhumation, qui appelle « belgo-franc » ou « gallo-franc », et qui témoigne d’une acculturation réciproque. Ceci expliquerait d’ailleurs la survivance de l’inhumation habillée avec mobilier funéraire, disparue plus au sud. Une différence ethnique ne pourra être établie qu’à la suite de recherches anthropologiques et anthropométriques, qui ont été à peine commencées.



2. Les roitelets et l’organisation romaine


Les rois des petits territoires, comme Cambrai, Tournai, Thérouanne, tout comme leurs prédécesseurs, furent des fédérés qui préféraient servir leur propre cause ; une ambiguïté très nette caractérisait leur comportement. Attribuer le statut de « foederati », conclure des accords, témoignait en revanche de l’impuissance des autorités romaines à résister aux attaques.


Alors que Georges Duby présente encore l’empire de Charlemagne comme « une chefferie de village, étendue aux dimensions de l’univers », qu’en est-il pour le cinquième siècle ? Certes, les rois – un Chlodion, un Childéric – sont des chefs de tribus, des « Heerkönige » comme le disent les historiens allemands. Ils ont mérité leur position en menant leur peuple à des batailles victorieuses. Evidemment, ils essaient de perpétuer leur pouvoir ; ils créent un rituel, qui les élève au-dessus des autres membres à part entière de la tribu, les hommes libres. En 1653, on retrouva à Tournai la sépulture de Childéric, mort vers 481/182. De 1983 à 1986, on a fouillé le cimetière mérovingien, à laquelle elle appartenait. La tombe fut extrêmement riche, comme on peut en juger encore aujourd’hui. Le trésor est partiellement conservé en effet au Cabinet des médailles de la Bibliothèque nationale à Paris. Parmi ces objets, il y a les insignes de sa fonction de dignitaire de l’armée romaine, la fibule cruciforme. Childéric fut un fédéré, dont les troupes, jusque son successeur Clovis, s’appellent l’ « exercitus Francorum », expression bien romaine. Le père et le fils portent tous les deux le tire de « rex », roi, pas encore celui de « rex Francorum », rois des Francs. Il y a donc une fidélité relative à la cause romaine, si elle sert leur propre puissance. D’autres indices permettent de mesurer l’accommodation des Francs et de leurs chefs, à la société gallo-romaine, si provinciale et menacée qu’elle fût. On entend parler dans les sources de petits royaumes à Cambrai, à Tournai, etc. On s’installe donc dans les centres administratifs romains, dans l’espoir de profiter autant que possible de la continuité et des cadres. Une telle chose se produit encore, une génération plus tard, quand Clovis alla s’installer à Paris, au cœur même de la ville romaine, la Montagne Sainte-Geneviève.


Si on veut encore d’autres indices d’une continuité réelle, il suffit de les évoquer, quitte à y revenir plus tard ; la survie des frontières des anciennes cotés dans les diocèses à ériger ; la reprise des « fiscs », donc la propriété terrienne de l’Etat romain, par les rois mérovingiens ; la survie enfin des toponymes préhistoriques et gallo-romains, même au niveau de la microtoponymie, ce qui n’est pas possible sans une continuité d’habitation et d’utilisation du sol.



3. Les Saxons et le rôle de la Manche


Les saxons ont déjà retenu notre attention : leur migration a fait plus spécialement l’objet de quelques considérations. Il reste encore à établir comment ils ont pu s’installer dans la région côtière. Si l’on trouve une réponse à cette question, il deviendra possible de percevoir la spécificité de leur apparition, d’ailleurs assez brève, dans l’histoire. La pénurie des sources ne facilite pas la recherche, pénurie qui est encore plus manifeste pour les Saxons continentaux que pour ceux d’Outre-Mer. Un excellent article de M. Rouche a groupé toute l’information disponible. On en déduit l’image suivante.


Le « Litus Saxonicum », érigé spécialement contre les invasions des peuples germaniques opérant dans la Mer du Nord et la Manche, a été abandonné aux premières années du cinquième siècle, quand la forme militaire romaine fut retirée de la Grande-Bretagne. Ceci correspond d’ailleurs avec l’abandon vraisemblable des cités situées sur ou proche de la côte : Boulogne, Bavay, Arras, Amiens, ainsi que Thérouanne, la seule à ne pas encore disposer d’un évêque : preuve de l’insécurité sur la côte et de celle régnant à l’intérieur par les incursions et la mainmise des Francs.


En Angleterre une société romanisée, mais désormais isolée, se maintint difficilement. Cependant, elle dura jusque vers 455 avant que les Saxons ne réussissent à s’y installer massivement. La vraie nationalité des envahisseurs, si on peut employer ce terme pour indiquer l’appartenance à une tribu, est difficile à établir. Les textes très rares – Procope, un Byzantin au Vie siècle et Bède, un Anglo-saxon au huitième – ne permettent pas de les discerner clairement. Il est peut-être plus utile de se limiter à la constatation qu’il y a eu certainement des Saxons, mais aussi des Hérules, des Jutes, des Angles et des Frisons. N’hésitons pas à dire que parmi ces peuples ont dû exister des différences de culture, de passé, mais aussi des différences, somme toute, assez restreintes : par exemple une même langue – ou des langues très voisines, dont les différences ne contrarient pas la fonction communicative – et que les philologues allemands appellent le « Nordseegermanisch ». Aussi les traces de leur culture matérielle semblent indiquer une très grande similitude, ce qui ne facilite pas, bien au contraire, l’interprétation des données archéologiques dans un large contexte.


La côte est peu peuplée, soumise à l’agressivité de la mer – la deuxième transgression dunkerquienne – qui submergea les terres en bas du massif de craie – le paysage caractéristique du Boulonnais – et avança jusqu’aux pentes sablonneuses et sablo-limoneuses du « Houtland » flamand : un paysage fortement incrusté par la mer, avec un cordon de petites îles, prêtes à clore des lagunes. Ce paysage est le prolongement de la côte plus septentrionale, jusqu’au Danemark, et sensiblement identique à celui de la côte du Kent : les envahisseurs – ou fait-il dire les migrateurs ? – ont seulement élargi leur terrain d’opération, l’espace de leur culture, quelle que soit leur appartenance ethnique précise. Les Saxons – j’utilise donc le mot plutôt dans un sens général que spécifique – ont laissé des traces qu’on a étudié beaucoup mieux en Angleterre que sur le continent. La fierté nationale anglaise joue certainement comme un facteur d’explication de cette avance scientifique ; les réalisations quantitativement plus élevées et plus durables (églises en pierre, encore en usage ; manuscrits) en sont un autre.


Un des types d’information est la toponymie, où traditionnellement les noms en –thun (haie d’épineux qui entoure une grande ferme, et qui a donné naissance au mot néerlandais « tuin », jardin) sont considérés comme saxons. Ceci est vrai, mais qu’on n’oublie pas que d’autres suffixes, en –wic par exemple, témoignent d’une même origine. Les cas d’Audruicq et de Craywick, dans le large estuaire de l’Aa, et le Quentowic mystérieux sur la rive de la Canche en constituent des exemples. Les toponymes en –thun aident à révéler clairement la profondeur assez limitée de l’expansion saxonne. Sur quarante-huit noms (il y en a quelques-uns dont l’étymologie n’est pas tout à fait certaine), six seulement dépassent un losange dont la pointe nord est Frethun (près de Calais), la pointe sud Verlincthun (près de Samer), Warneton (sur la frontière franco-belge), en aval d’Armentières, forme l’exemple le plus éloigné. Il n’y a pas de doute que, dans la Somme, d’autres toponymes de ce genre pourraient encore être repérés, ce qui fait qu’un élargissement de l’aire saxonne vers le sud reste possible. Les fouilles, entreprises par C. Seillier à Vron (dans un contexte de microtoponymie germanique), renforcent cette idée : un cimetière a révélé une présence saxonne dès la fin du quatrième siècle (fibules, céramique non tournée). L’obole, qui témoigne du paganisme, est retrouvée sous forme de monnaie d’argent, frappée par Valentinien III à Trèves entre 445 et 447, et d’imitations de cette monnaie.


Il ne me semble pas probable qu’une occupation dense vers l’est pourrait être envisagée. Les Saxons – et M. Rouche le démontre très bien – étaient confinés à une zone côtière, dont les limites orientales étaient à la fois naturelles (forêts, dont il y a des restes) et humaines (la puissance franque).


L’importance majeure de la présence saxonne dans le Boulonnais et le Ponthieu réside dans Quentowic, ce port maritime, qui supplanta Boulogne dès son éclosion au cours du sixième siècle quand le niveau croissant de la mer empêcha l’ancienne cité de continuer son rôle portuaire. (…)



4. La structure de la société entre survivances et nouveautés


Une discussion passionnée a opposé historiens de tous bords – spécialistes de l’art, de la religion, de l’économie, des institutions – pendant très longtemps, des décennies, voire des siècles. La question était simple à poser mais difficile à résoudre : dans quelle mesure l’Antiquité survécut-elle aux « invasions barbares » ? Y-avait-il eu une rupture ou une continuité ? Le problème fut d’autant plus difficile à résoudre qu’il contenait un jugement de valeur : opter pour la continuité voulait dire ne pas juger à sa valeur réelle la culture gréco-romaine et ne pas apprécier suffisamment ses propres origines. En prenant parti pour la rupture, on méconnaissait sciemment une autre souche de ses ancêtres, moins brillants sans doute, mais d’autant plus réels. La réponse n’est pas seulement difficile à cause d’une estimation différente de la civilisation classique et « barbare », ni même à cause d’un sentiment national de type « gaulois » ; elle l’est avant tout par l’ambiguïté des indications historiques. Prenons ce simple exemple de notre temps, qui risque de choquer, mais qui n’est pas, à notre avis, fondamentalement différent de ce que nous constatons dans le passé. Un noir, habitant d’une colonie française en Afrique, fait carrière dans l’armée française. Quelques temps après l’indépendance, il réussit un coup d’état, et se proclame empereur un peu plus tard. Quand il choisit ce titre, il s’inspire de Napoléon. Doit-il être alors considéré comme un représentant de la civilisation française (ou européenne) ? Retournons au cinquième siècle : un chef de tribu germanique habite la zone frontalière de l’Empire. Il fait carrière dans l’armée romaine, à la tête de ses sujets, et finalement il prend le pouvoir. Il s’investit (ou se fait investir) des signes honorifiques romains. Doit-il être considéré comme appartenant à la culture romaine ? Il y a ambiguïté, il y a, avant tout, acculturation. Ce roitelet, auquel on pourrait donner le nom d’un chef franc réel – Chlodion, Childéric, même Clovis – répond à un double profil culturel, dont les éléments vont se ressembler au fur et à mesure de la densité des contacts. Il y a continuité à partir du moment où il y a une continuité de peuplement. Cette forme de transition de l’Antiquité au moyen âge a pourtant souvent été niée.


Il y a même l’organisation du Bas Empire qui semble persister à travers ce cinquième siècle si rude et dur. Le cadre territorial, dans lequel on vit et agit, est celui des Romains : la province (« provincia »), les cités (« civitates »). Les rois germaniques s’installent dans les centres administratifs, et quand l’Eglise se réorganise, disons aux sixième-septième siècles, elle fait de même. On voit mal comment ces rois – vrais despotes – ont perçu la notion de « pouvoir ». Ne s’agit-il pas plutôt pour eux de « puissance », mot moins abstrait, beaucoup plus concret comme l’est d’ailleurs leur langue. Encore de nos jours les langues germaniques utilisent des mots d’origine latine pour presque tout ce qui touche au niveau de l’abstraction et de l’idée. Le roi germanique, quand il y a lieu, porte les insignes de son rang militaire romain. Il porte aussi des cheveux longs, il est un « rex crinitus », roi chevelu, élu et érigé sur le pavois par son peuple… (comme Sigebert à Vitry en 575) preuve de sa solidarité. Mais ce peuple n’a que peu de choix : il y a des familles royales, d’extraction divine ou mythique, au sein desquelles il faut choisir son chef despotique. Ce que ce cinquième siècle montre n’est donc pas la pleine image d’une continuité, ce qui ne signifierait d’ailleurs rien d’autre que la continuation d’une tradition classique et écrite. Il ne présente pas de nouveauté non plus, car il s’agit d’une réalité déjà ancienne, mais qui devient perceptible seulement alors dans les rares sources écrites. On pourrait à juste titre utiliser le mot « amalgame », conséquence de la réception réciproque de deux cultures, elles-mêmes déjà porteuses de variantes notoires.


A ce niveau supérieur, une élite gallo-romaine commence à servir des rois barbares. Quittons un instant notre région, afin d’écouter un des auteurs les plus en vue, Sidoine Appolinaire, né à Lyon et plus tard évêque de Clermont. Membre de cette aristocratie autochtone, il écrit à un ami : « Comment pourrais-je composer le poème en vers fescennins que tu me demandes en l’honneur de Vénus alors que, me trouvant au milieu de bandes chevelues, je suis forcé d’écouter leur langue germanique et d’applaudir à contrecœur ce que chante un Burgonde ivre qui parfume sa chevelure de beurre rance. » On peut imaginer que l’attitude dans le nord de la Gaule ne fut pas différente, mais cette élite n’eût pas d’autre choix. L’habitude d’avoir des contacts fréquents avec les Germains ne remonta d’ailleurs pas aux années 430 ou à 406. Depuis bien longtemps les chefs d’armée, voire la presque totalité de la troupe, étaient d’origine barbare et ils ne manquaient même pas à la cour impériale.


Continuité implique continuité de peuplement. Nous l’avons dit plus haut. Qu’en est-il au juste ? Les autochtones, ont-ils été massivement chassés, capturés ou même tués ? Il est impossible de donner une réponse, qui ne témoignerait pas d’une hésitation ou qui serait formulée sans nuances. Beaucoup de « villae » romaines ont été dévastées, mais ce phénomène est lié beaucoup plus aux menaces de la fin du troisième siècle, qu’aux mouvements militaire et migratoire du cinquième. Plusieurs de ces « villae », d’ailleurs reconstruites au quatrième siècle, ont donné naissance à des villages qui existent encore aujourd’hui. R. Agache l’a prouvé à l’aide de la photographie aérienne, comme à Laboissière-en-Santerre dans la Somme. Or il faut bien distinguer les différentes formes possibles. Il peut y avoir continuité de peuplement dans une région. Je crois qu’elle est valable pour toute l’aire qui nous intéresse. Si nous avons déjà suggéré une densité basse dans le Boulonnais, elle semble plutôt la survie d’une situation ancienne, que le résultat d’une évolution récente, donc d’un dépeuplement causé par les invasions saxonnes ou franques.


Deuxième possibilité : la continuité d’un espace. Dans ce cas les historiens allemands parlent de « Raumkontinuität ». Ce type est sans doute le plus fréquent. Les mêmes sols utilisés, mais à partir d’un autre noyau d’habitat ou d’un autre centre d’exploitation. Bien des « villae » romaines ont été abandonnées pour de bon, on vient de le voir, mais leurs champs ne sont pas laissés en friche. D’autres « villae » ou les centres germaniques dont la toponymie garde le souvenir, les ont repris. Quelquefois les ruines gallo-romaines ont ensuite servi de cimetière à une population, dont l’appartenance ethnique est inconnue. Je signale à titre d’exemple un habitat retrouvé récemment dans la forêt de Mormal. Les sites gallo-romains se trouvent normalement sur le rebord du plateau, tandis que l’établissement du haut moyen âge, d’origine germanique, descend vers les vallées, plus spécialement à la limite de l’alluvion (en corrélation peut-être avec l’utilisation du moulin à eau). Si donc plusieurs populations se partageaient un même espace. Il n’y eut pas nécessairement concurrence. Les autochtones et les nouveaux-venus avaient d’autres habitudes. C’est ainsi, croyons-nous, qu’il faut interpréter l’existence d’une large zone biculturelle et bilingue dans la plus grande partie de notre région. La troisième possibilité est la continuité du lieu d’installation, la « Ortskontinuität ». Puisque le deuxième type domine largement, ce troisième est moins fréquent, peut-être rare. Pourtant l’absence générale de continuité a souvent été défendue en se servant de ce seul type.


On a cessé de construire en pierre au cinquième siècle et cette nouvelle situation se prolongea pendant un millénaire. Les maisons furent donc en bois en ne laissant aux archéologues que des nuances de couleurs dans les coupes. Elles sont d’autant plus difficiles à trouver. Il y a encore un autre obstacle : il semble bien, que les anciens « villages » se déplaçaient jusqu’aux sixième-neuvième siècles, comme l’a démontré R. Fossier. Après un certain temps les terres cultivées étaient épuisées. Il fallait défricher, et la façon la plus commode sembla de rejoindre les nouvelles terres avec les maisons. Le fait que tant de noms de lieux sont composés d’un nom de propriétaire indique, si l’on veut, que l’élément personnel eut priorité sur l’élément géographique ; plusieurs, sinon la majorité, sont en suffixe –inga (en germanique), « les gens de ». Les villages sont donc distingués les uns des autres, en référant aux habitants, en disant qu’il y a « la bande d’un tel seigneur ». Le « village » qui ne fut rien d’autre qu’une ferme avec quelques dépendances pour les hommes et les animaux est indiqué comme tel. On l’appelle « curtis » (par exemple Audencourt, près de Cambrai : ferme d’Aldo) ou même « mansus » (Audemez, près de Tournai). En germanique, on l’a déjà vu, on retrouve « haim » (Audinghen, dans le Boulonnais : habitation des gens d’Audo) ou « thun » (Audincthun, près de Saint-Omer). Une certaine stratification semble pourtant évidente. Le « thun » suppose une stabilité relative : les plantes épineuses ont besoin d’un certain temps pour pouvoir protéger efficacement les gens contre des assaillants ou des fauves. Il semble que –Sali (d’où le mot « salle », en néerlandais « zaal ») indique une petite habitation à caractère temporaire, ce qui correspondrait avec cette première phase de l’occupation du sol franque. On le retrouve par exemple dans des toponymes comme Linselles, Audresselles, Strazeele – « habitation sur la straat » (la route de Cassel à Arras) – et tant d’autres en Flandres, sans oublier Bruxelles.


La société gallo-romaine fut urbaine, ce qui ne veut pas dire qu’une majorité de la population vécut en ville. Il s’agit du centre de gravité des activités sociales. Jusqu’au troisième siècle deux catégories avaient particulièrement profité des possibilités qu’offrait l’Empire : la « bourgeoisie moyenne », qui s’occupait du négoce ou recherchait des dignités, et les artisans. Ces groupes, ainsi que la ville même, souffrirent énormément de la décadence qui s’amorça alors. La vie plus difficile en ville causa la chute de la population urbaine. Deux conséquences sont à noter : la première concerne les relations juridico-sociales ; la seconde, le rétrécissement des villes. Toutes les deux cadrent à leur façon avec les évènements du cinquième siècle et jouent dans les nouvelles structures qui s’y créent.


A la tête de la nouvelle pyramide juridique il y a le roi, nous le savons déjà et nous en connaissons aussi les possibilités et les limites. En-dessous de lui, il y a une noblesse, ou plutôt deux noblesses. N’oublions pas celle, gallo-romaine, qui fournira encore longtemps les cadres à l’administration, si prétentieuse et exagérée que puisse sembler l’expression, et aussi – ce qui ne manque pas d’intérêt – à l’Eglise. A côté d’elle, il y a la noblesse franque, ou germanique en général ; on hésite à y voir une noblesse de naissance, probablement à tort, même si la Loi salique n’en souffle mot. A l’inverse d’autres tribus germaniques, comme les Visigoths, les Francs ne sont pas opposés à des mariages mixtes, ce qui entraîna, nécessairement, une assimilation. Des deux côtés de la population il y avait des hommes libres, les « ingenui », mais le « Wehrgeld » - la somme de compensation en cas de crime – d’un Romain n’était que la moitié de celle d’un Franc. Des deux côtés aussi il y avait une catégorie, assez disparate, composée de plusieurs groupes, dont le statut s’échelonnait entre liberté et servitude. On reconnaît les « coloni », paysans libres, mais qui, en temps d’insécurité et de danger, se voient obligés de se soumettre à un grand propriétaire. On reconnait aussi les « liberti », esclaves libérés, et des « laeti », probablement populations soumises ou capturées pendant les guerres. Tous ces types de population, tous ces statuts juridiques et sociaux, vécurent l’un à côté de l’autre. A la tête ces Francs, qui donnèrent leurs noms aux villages, que les suffixes fussent germaniques ou romains.


En bas de l’échelle, il y a l’esclave, par naissance ou par captivité. Il représente une réalité sociale et économique au cinquième siècle, un peu plus tard encore. Plusieurs saints s’emploieront à le racheter, même pour en faire un missionnaire. Il disparaitra complétement, ou peu s’en faut, aux siècles suivants. Le mot « servus », en latin classique « esclave », subira un changement sémantique. Il deviendra en français « serf », « attaché à la glèbe ». Pour le véritable esclave, on créera le nouveau mot « slavus », littéralement « Slave ». Il sera, à Cambrai par exemple, une marchandise en transit, produit du commerce à longue distance.


Essayer de retrouver ces couches dans les nécropoles aboutit péniblement à un résultat satisfaisant. Il y a certes des différences dans le mobilier, les armes, la topographie à l’intérieur du cimetière même, mais il ne paraît pas possible à l’heure actuelle de faire une distinction plus nette qu’entre tombes riches et tombes pauvres. Dans le premier cas on parle maintenant de « tombes de fondateurs » et il n’y a pas de doutes que ce sont eux qui ont souvent donné leurs noms aux villages.


Plus que les invasions de 406 et des années suivantes, celles de 276-282 secouèrent la construction apparemment solide de l’Empire romain. On a déjà insisté sur le fait que de nombreuses « villae » - la majorité – furent dévastées et abandonnées définitivement. Il semble dès lors tout à fait probable que la société gallo-romaine fut fortement disloquée. Cette constatation vaut d’autant plus pour les villes, la vie urbaine caractérisant largement la structure de la civilisation romaine.


Les Francs ont envahi Tournai, Cambrai, Arras, sans doute Thérouanne dans le deuxième quart du cinquième siècle. Nous avons signalé le texte de saint Jérôme. Il n’y a pas de doute que ce changement de domination causa un nouveau bouleversement : dévastation sans doute, dépeuplement et, pour ceux qui restèrent, une rupture profonde de leur mode de vie. Or, il reste tout à fait impossible de mesurer la gravité de ce bouleversement. Les Francs, du moins leurs chefs, essayèrent d’ailleurs de s’insérer – comme leurs devanciers de la fin du troisième et du quatrième siècles – dans la « construction romaine ». On doute de moins en moins, que de petites agglomérations survécurent plus au nord. La qualité de cette survie fut modeste, simplifiée, profondément désorganisée. Le rôle administratif diminua sous un régime dominé par des roitelets primitifs itinérants. Malgré tout, ceux-ci continuèrent à reconnaître l’Empire, quel que fut le contenu réel de cette notion.


Qui dit Etat, dit monnayage. Il n’y a peut-être aucun indice aussi probant de la survie de l’Empire, nonobstant son déchirement et, dès 476, la disparition (en Occident du moins) de l’empereur. Les rois barbares ont monnayé, on le sait. La réalité pose pourtant de plus grands problèmes. Comment reconnait-on les imitations ; qu’ils ont faites du « solidus » et du « tremissis » impériaux ? Comment distingue-t-on les fausses monnaies ? Le trésor qui atteste les « premiers tâtonnements » de la monnaie barbare a été trouvé en Souabe : il s’agit vraisemblablement de pièces frappées vers 415/420 et enfouies vers le milieu du siècle. Les pièces franques les plus anciennes auraient été frappées à Soissons, ce qui ne peut remonter au-delà de la fin du cinquième siècle. Ni le trésor de Childéric de 482, ni celui de Vedrin, près de Namur, enfoui peu après 491, ne contenaient en effet des imitations.


Des monnaies d’or, on en a signalé dans les trésors de Houdain-les-Bavay, de Bavay, ainsi que dans plusieurs autres cas ; il s’agirait de pièces byzantines ou pseudo-byzantines, vingt-quatre au total pour notre région. Les trouvailles étaient fréquentes aux environs de Bavay (nœud de routes), en Boulonnais et Ponthieu (activité commerciale) et dans l’Audomarois (nombreuses fouilles de cimetières). La présence de ces monnaies témoigne de la persistance d’une certaine activité commerciale à longue distance (…). Il suffit de constater que la qualité commerciale et industrielle romaine diminua (la perfection du monnayage, de la poterie d’Argonne – la « terra sigillata »). La quantité aussi s’effondra : des trésors extrêmement opulents, comme celui retrouvé à Liberchies en Hainaut belge, le long de la route de Bavay à Cologne, - trois-cent soixante-sept pièces d’or enfouies vers 170 – semblent inimaginables à l’époque franque. La tombe de Childeric n’en contenait qu’une centaine.



5. L’élément religieux


Les contacts entre gallo-romains et peuples germaniques affectèrent leur religion et leurs rites réciproques. Leurs croyances, dans la mesure où elles furent païennes, montrèrent une certaine ressemblance. Il s’agit de polythéisme et de syncrétisme. On dirait même qu’il y avait de la tolérance, si cette expression ne prêtait à confusion : l’homme primitif est disposé à croire en la divinité qui se manifeste comme la plus puissante. D’autre part, il y a les religions (ou les cultes) « exclusives », comme la vénération de l’empereur ou – et surtout – le christianisme.


La question a été posée maintes fois de savoir dans quelle mesure la nouvelle religion d’origine juive, mais toute imprégnée de philosophie et de culture gréco-latine s’était répandue dans les provinces septentrionales de la Gaule romaine. En général le christianisme a suivi les mêmes chemins que tout autre phénomène soumis aux lois de la communication, qu’il s’agisse du commerce, de la langue, des épidémies. Son expansion est déterminée par la richesse ou la pauvreté des contacts. Rien d’étonnant, donc, de constater son implantation au début du quatrième siècle à Trèves, à Cologne. Le premier évêque dans les régions de l’ouest de la Meuse fut Servais, mentionné en 343, à Tongres. Cette présence dans la zone Rhin-Moselle est normale : la direction sud-nord de ces axes fluviaux a stimulé l’importation d’éléments civilisateurs romains. A Reims, importante métropole de la Belgique Seconde, les premiers évêques remontent même plus haut, déjà au troisième siècle. Dans la région qui nous intéresse, un Superior est mentionné comme évêque des Nerviens au milieu du quatrième siècle. On le croit installé à Bavay, plutôt qu’à Cambrai. Il est probable que l’évêque de Rouen Victrice a essayé d’ériger un siège à Boulogne vers 390-405 et qu’il y eu un Diogène (mort en 407) à la tête d’un diocèse d’Arras. A Tournai, la tradition situe au quatrième siècle la prédication de Saint-Piat, ce qui semble confirmé par des fouilles récentes : une « cella memoriae » élevée au-dessus d’une sépulture constitue vraisemblablement l’origine de l’église dédiée à ce saint. Ces indications jouissent d’une crédibilité plus ou moins grande, mais il semble tout à fait normal que nos « civitates » aient été dotées d’évêques. Deux questions se posent. La première : quel a été le niveau de la conversion, la profondeur de sa pénétration ? Il est – une fois de plus – très difficile d’y répondre. La résistance du paganisme, dont la position officieuse, sinon officielle continua d’être importante jusqu’à la fin du quatrième siècle, a dû être sérieuse. La résurgence du paganisme autochtone, de caractère celtique, semble normale à un moment où l’Empire romain – et ainsi tout élément romain – était disloqué. A notre avis donc l’introduction du christianisme pendant le Bas-Empire a eu lieu trop tard pour modeler vraiment la population de ces provinces du Nord avant les invasions ?


La deuxième question est de savoir si l’installation d’une hiérarchie précède ou suit une action missionnaire de grande envergure. Nous croyons plutôt à la première possibilité, considérant que l’Eglise s’est complètement greffée sur l’organisation territoriale et administrative de l’Empire : la Belgique Seconde allait devenir la province ecclésiastique de Reims ; ses douze cités constituaient (presque) autant de diocèses, situation qui – en ce qui concerne les Pays-Bas et donc notre région – persista jusqu’en 1559. Il n’y a de noms d’évêques pour le cinquième siècle (après les invasions), pour aucun des diocèses possibles : Tournai, Cambrai-Bavay, Arras, Thérouanne, Boulogne. La pénurie des textes est un argument, en soi trop faible, pour ce silence. Il est plus vraisemblable qu’il n’y en eut pas.


Or la religion est autre chose que l’Eglise, et certes autre chose que la hiérarchie. Qu’en est-il de la religion ? Il n’y a pas de doute que le paganisme était encore en pleine vigueur à la campagne. Les récits des missionnaires aux siècles suivants en donnent encore des exemples éloquents qui ne semblent pas se limiter à la population germanique. Là, aucune indication écrite, mais bien l’attestation implicite des nécropoles. La religion chrétienne a encouragé trois rites funéraires : l’inhumation, l’orientation (dans son sens littéral) et l’abandon du mobilier funéraire. Ils progressent au quatrième, voire au cinquième siècle et plus tard. Reste qu’il est particulièrement difficile, du point de vue historique et archéologique, d’en tirer des conclusions. Plusieurs tombes prouvent en effet que la présence d’un mobilier n’implique pas ipso facto qu’on a affaire à une tombe païenne, tout comme un objet à symbole chrétien ne prouve pas que l’inhumé ait été chrétien. Les rites sont trop « sociaux », trop liés à un contexte de société, pour apprendre quelque chose sur la conviction individuelle d’une personne. Au reste, la religion est à cette époque-là, un fait social, un fait de tribu, soumis par conséquence à la décision du chef. L’importance du baptême de Clovis le prouve d’emblée et nous y reviendrons. On se rend cependant trop peu compte d’une certaine attirance de Childéric Ier, son père, vers le christianisme. Comme ce « néo-romain » fédéré était responsable du gouvernement, il le fut aussi de l’Eglise. Des conseillers catholiques avaient déjà leur place à sa cour, quoiqu’il tînt lui-même à son paganisme ancestral.


Nous sommes au terme de ce chapitre, qui couvre le cinquième siècle. Triste époque pour celui qui raisonne à partir d’un idéal romain, en fait déjà très éloigné ; une époque fascinante pourtant – malgré l’immensité de notre ignorance – à cause de cette imbrication de deux cultures, qui constitueront les piliers de la société médiévale. Cet enchevêtrement est d’autant plus remarquable par sa persistance, surtout dans les « provinces françaises du Nord » : de part et d’autre de la frontière linguistique – historique ou actuelle – vit une population, dont la composition ethnique et le contenu culturel est le résultat d’un brassage qui date d’au moins mille cinq cents ans.

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