La suite d'Histoires du Nord ...

mardi 24 janvier 2012

Les fosses tauroboliques d’Arras

In Les cultes à Arras au Bas-Empire, catalogue, musée d’Arras, 1990



Hypothèse d’identification de fosses tauroboliques


Ces fosses [trouvées dans le complexe cultuel de Baudimont] ont immédiatement résisté à l’interprétation ; elles sont juxtaposées dans l’une des plus vastes salles du site ; aucune canalisation n’y aboutit, elles sont donc totalement isolées de l’extérieur. Comme l’indique l’affaissement des pièces de bois et l’étude stratigraphique, ces fosses étaient vides et occultées par un plancher pendant leur phase de « fonctionnement ».


Il convient de mentionner ici un célèbre texte du poète chrétien du Ve siècle Prudence, qui a décrit pour mieux la fustiger la cérémonie du taurobole, rite de purification sanglante pratiqué par le clergé de Cybèle, peut-être par « contamination » des pratiques mithriaques (le sacrifice du taureau par Mithra étant l’un des thèmes majeurs de l’iconographie romaine de cette divinité dès le Haut-Empire) :


« On creuse une fosse dans la terre, et le grand prêtre s’enfonce dans ses profondeurs pour y recevoir cette consécration. Sa tête porte des rubans merveilleux ; à ses tempes sont nouées des bandelettes de fête ; une couronne d’or retient ses cheveux ; sa toge de soie, disposée à la mode de Gabies, est maintenue par un de ses pans qui forme ceinture.


Avec des planches disposées au-dessus de la fosse, on aménage une plate-forme à claire-voie, en assemblant des ais sans les serrer les uns contre les autres. Puis on pratique des fentes ou des trous dans ce plancher, pour qu’il présente une foule de petites ouvertures.


C’est là qu’on amène un taureau énorme, au front farouche et hérissé : une guirlande de fleurs forme un lien autour de ses épaules ou de ses cornes enchaînées ; de l’or brille sur le front de la victime ; son poil est recouvert de l’éclat d’un placage doré.


C’est là qu’on place l’animal à immobiliser, puis on lui déchire la poitrine à coups d’épieu sacré. La vaste blessure vomit un flot de sang brûlant ; sur les planches assemblées du pont où git le taureau, elle déverse un torrent chaud, et se répand en bouillonnant.


Alors, à travers les mille fentes du bois, la rosée sanglante coule dans la fosse ; le prêtre enfermé dans la fosse le reçoit ; il présente la tête à toutes les gouttes qui tombent ; il y expose ses vêtements et tout son corps, qu’elles souillent (…).


Une fois que les flamines ont retiré du plancher le cadavre exsangue et rigide, le pontife sort et s’avance, horrible à voir ; il étale aux regards sa tête humide, sa barbe alourdie, ses bandelettes mouillées, ses habits saturés (…) » (Prudence, Livre des Couronnes, X, 1016-1050)


Nous serions donc à Baudimont en présence d’une trouvaille des plus rares : la découverte de fosses creusées en pleine terre sous plancher pour y pratiquer le taurobole, conformément à ce qu’a vu Prudence. Nous proposons l’hypothèse de fosses tauroboliques à titre d’hypothèse, en connexion avec la nature particulière du matériel trouvé dans les différentes pièces de l’ensemble. Il importe de remarquer le soin avec lequel on a veillé au soutènement du plancher autour de la fosse G.25, dans un secteur qui, si l’on admet qu’il devrait être le lieu de sacrifice, devait résister au poids de bêtes imposantes. La cloison de bois et de torchis qui a été implantée à proximité de la fosse aurait donc délimité le secteur assigné à l’accomplissement du rituel et circonscrivait une « aire taurobolique », clairement déterminée, la paroi de terre ayant porté un enduit à décor symbolique figurant des pins stylisés. …

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire