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lundi 23 janvier 2012

Quand Gand s'humiliait devant le Téméraire

In Jean Francis – Hugo van der Goes de Gand à Auderghem. Louis Musin éditeur, Bruxelles, 1970



Pendant quatre ans, Charles le Téméraire sera accaparé par de grands projets diplomatiques : ses démêlés avec Louis XI de France rappellent un jeu cruel entre animaux rusés, duplices, embusqués, donnant coups de griffes et coups de dents. Les peuples seuls sont les victimes de ces jeux et c’est dans leur contexte qu’il faut inscrire la campagne odieuse contre Liège.


Il n’est pas inutile ici d’évoquer la catastrophe qui frappa la cité mosane. Là aussi, le peuple avait, depuis longtemps, pris conscience de sa dignité et de sa valeur humaine. Là aussi, le sentiment démocratique se trouvait en opposition avec l’autoritarisme ducal.


Là aussi, on avait la tête près du bonnet. A ce moment, Liège, et ce depuis la bataille de Brusthem (1467), hébergeait une garnison bourguignonne, était grevée de charges quasi insoutenables et la suppression des métiers avait non seulement entraîné une ruine économique mais, conséquence fatale, un mécontentement latent.


Pendant que Charles le Téméraire rencontre à Péronne le roi de France, entouré du cardinal Balue, du connétable de Saint-Pol, du duc de Bourbon, de l’archevêque de Lyon et d’autres seigneurs, pour y régler par des conversations directe les litiges qui irritaient les relations entre les deux Etats, arrive la nouvelle d’un nouveau soulèvement liégeois.


Un grand banquet avait été organisé, dans le style de ceux dont la cour de Bourgogne était si friande. A la table d’apparat, le duc Charles est entouré de ses hôtes. C’est à ce moment qu’il reçoit des courriers lui annonçant qu’à l’instigation de Louis XI Liège a pris feu. Des bannis exilés à Mézières, se constituent en corps franc, traversent l’ Ardenne et campent à Ciney. Ils pénètrent dans Liège et la parcourent aux cris de « Vive le Roi de France ».


Charles le téméraire en conçut une si vive colère qu’il fit prisonnier le roi de France et sa suite et les enferma dans le château. « Le Roy », écrit Commynes, « qui se vid enfermé en ce chasteau (qui est petit) et force archiers à la porte, n’estoi point sans doute et se voyoit logé rasibus d’une grosse tour où un comte de Vermandois fit mourir un sien prédécesseur, Roy de France ».


L’arrivée successive de courriers plus précis et plus alarmants encore ne fit, naturellement, qu’aviver la colère du duc dont les conseillers ne prônaient rien moins que l’exécution pure et simple du Roi de France. « Cette nuyt, qui fut la tierce », raconte Commynes « ledit duc ne se dépouilla oncques. Seulement se coucha par deux ou trois fois sur son lict et puis se promenoit ; car telle estoit sa façon quand il estoit troublé. Je couchay cette nuict en sa chambre et me pourmenay avec luy par plusieurs fois. Sur le matin se trouva en plus grande colère que jamais, en usant de menaces et prest à exécuter grande chose ». Au matin, Charles prend une décision inattendue : Louis XI doit confirmer la paix de Conflans et « lui ayder à se venger » de Liège. Cruelle humiliation pour le monarque français ! Mais que faire, sinon accepter, quand l’alternative est cela ou la mort !


Et c’est la campagne contre Liège. Ce n’est pas le lieu de raconter la cruauté de la vengeance ducale. Elle fut stupéfiante : pillée de fond en comble, Liège assista, impuissante à sa destruction, quartier par quartier, rue par rue, Seules les églises échappèrent à la rage des Bourguignons.


Dans tout le pays se répandit la nouvelle. Elle provoqua une panique effroyable qui n’épargna aucune municipalité. A Gand ce fut la stupeur. Les habitants de la ville redoutaient le moment où leur tour viendrait, car ils ne doutaient pas que le duc veuille tirer vengeance de leurs révoltes successives. On imagine aisément l’angoisse qui peut saisir une ville à cette perspective. A Gand plus que partout ailleurs puisque, dans cette ville, c’est la population entière qui participe, et de près, à l’administration et à la vie de la cité. Que dire alors de ces peintres qui, non seulement sont des citoyens autant et plus que d’autres impressionnables mais qui, de plus, savent que leur gloire, leur existence matérielle, dépendent en droite ligne de l’opulence des cités et la richesse de ses habitants. Plus que tous les autres, la peinture est un art social, à l’époque ; plus que tous les autres, elle vit de la même vie que celle de la cité.


Lorsque les nouvelles de la destruction de Liège frappent les imaginations gantoises, il est hors de doute que la corporation des peintres – et Hugo van der Goes en premier – éprouvèrent au paroxysme les angoisses de la ville. L’épouvante régnait à Gand, se communiquait d’une classe sociale à l’autre et plus les nouvelles se faisaient précises, plus l’épouvante gagnait en ampleur et en profondeur.


On peut croire que la ville entière approuva le magistrat lorsque celui-ci décida d’envoyer à Bruxelles, où Charles était rentré après son intermède liégeois, une délégation chargée de lui rendre ses devoirs et de tenter d’apaiser un courroux à venir.


Les délégués furent reçus comme des chiens dans un jeu de quilles. Au nom de son maître, le « très redouté duc de Bourgogne », le chancelier de Goux leur servit une harangue d’une sévérité qui n’augurait rien de bon. Il leur reprocha leur manque de loyauté et leur annonça, sans plus, l’intention formelle de son maître de « corriger » la ville à la première incartade.


La stupeur était totale et les délégués rentrèrent à Gand, la tête basse et l’âme en émoi. Le 22 décembre, une nouvelle réunion des édiles eut lieu dans la salle de la Collace. Le chef-doyen, Mathieu Pehart, fit adopter par ses pairs et le magistrat, l’impérieuse nécessité d’envoyer une nouvelle délégation auprès de Charles.


Les propositions dont cette ambassade se chargeait sont significatives de l’état d’esprit qui devait régner à Gand, à ce moment. Elle s’en allait vers Bruxelles, emportant dans ses bagages les bannières des métiers en vue de les déposer aux pieds du duc et elle avait pour mission de démontrer au duc que la ville était disposée à renoncer à son titre de cité ayant le privilège d’élire ses échevins. Toutes les autres concessions et humiliations que Gand disait accepter d’emblée marquent lamentablement la terreur qu’inspirait le duc de Bourgogne. La ville renonçait, la mort dans l’âme, à tout ce pourquoi elle s’était battue tout au long de son histoire. Escortés par les cinquante-deux doyens des métiers, cinq hommes – Roland de Wedergaete, Philippe Sersanders, Olivier de Grave, Jean van Melle et Pierre Baudens – se mirent en marche vers Bruxelles. Ils y furent reçus en audience solennelle au début du mois de janvier.


Toute la Cour était là. Charles trônait avec, groupés autour de lui, les chevaliers de la Toison d’Or en robe d’apparat, les ambassadeurs de France, d’Angleterre, de Hongrie, de Bohême, de Naples, d’Aragon, de Sicile, de Chypre, de Norvège, de Pologne, de Danemark, de Calabre, de Rome, du Palatinat, de Russie, de Livonie, de Prusse et de Milan. Le duc était assis sur le trône, revêtu d’une robe tant sertie de diamants et de perles qu’on n’en apercevait plus la soie et, devant lui, son écuyer tenait l’épée nue en signe de souveraineté totale.


Le chroniqueur Molinet écrit : « Ceulx de la loi, les cinquante-deux doyens des métiers et les jurés d’icelle ville furent conduits à la place de Cauderberghe jusqu’en la court, chascun doyen ayant devant luy la bannière ouverte de son métier sur une lance, dont ils attendirent, en la place d’icelle court, en la nège, plus d’une heure et demye. Et quand ils vindrent et entrèrent par l’intercession de leurs dits conduiseurs en icelle salle, ils se misrent chascun avcq sa bannière trois fois à terre moult humblement et puis misrent chascun leur bannière devant les piés du bastard de Bourgogne criant tous ensemble et nunanimiter très humblement merchy, ce que moult piteulx estoit pour veoir et oyr ».


Ce que moult piteux estoit…


Charles ne trouvait pas la chose « piteuse ». Il considérait cette piétaille avec dédain et lorsqu’il consentit à prendre la parole, ce fut pour l’accabler d’une diatribe d’une rare violence. Il reprocha aux Gantois leur attitude, leur mauvais esprit et la manière qu’ils avaient de « getter le venin ». Mais l’humiliation n’était pas totale. Le duc la voulait spectaculaire et exemplaire. Un secrétaire se saisit alors de tous les privilèges de la vieille cité, et à l’aide d’un « canivet et tailgeplume » les lacéra puis, aussitôt, les foula aux pieds.


On voit d’ici les représentants de la ville des bords de Lys et Escaut, si fiers de leur indépendance, de leur faste et de leur courage ; si convaincus de la légitimité de leur lutte regarder, impuissants et rageurs, mettre en pièces les garanties de leur dignité.


(…) Vers les années 1473-1474, Charles le Téméraire décide de ramener en Bourgogne les restes mortels de son père et de sa mère, Philippe le Bon et Isabelle du Portugal. Le cortège funèbre partit de Bruges, fit escale à Gand et, traversant les états du duc, termina son cheminement à Champmol, dans cette Chartreuse où subsistent tant de vestiges et de témoignages de l’art des provinces belgiques. Gand voulut faire honneur au cortège de deuil. Un service funèbre fut célébré à l’église sainte-Pharaïlde, à deux pas du château des comtes. Le chanoine Jacques van Zeverne toucha XX escalins pour les draperies et la cire employées à cette occasion. Une fois de plus, la ville fait appel à Hugo van der Goes et il reçoit III livres, 5 escalins de gros pour trente écussons et un blason aux armes du duc Philippe. Ces œuvres de van der Goes furent placées dans l’église pendant la cérémonie funèbre.

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