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dimanche 5 février 2012

Les villes au Moyen Age


Par Michel ROUCHE, Ecole doctorale du Moyen Age, Université de Paris IV Sorbonne


In catalogue – Archéologie urbaine dans le Nord-Pas-de-Calais, du Haut Moyen-Age à la Révolution – association des archéologues de collectivités territoriales du Nord/Pas-de-Calais, Douai 1993


Lorsqu’en 1939, parut un écrit posthume de H. Pirenne sur les villes et les institutions urbaines, cette première synthèse eut un succès tel qu’elle fut réédité en 1971 (H. Pirenne, 1971). Jusqu’à nos jours, cet ouvrage a exercé une suprématie incontestable par le biais de son disciple F. Vercauteren (F. Vercauteren, 1934) et l’Histoire économique de l’Occident médiéval de G. Fourquin parue en 1969, n’a guère modifié sa théorie générale (G. Fourquin, 1969). Il importe donc de bien la connaître avant de voir quelles sont les modifications importantes que lui ont apporté les recherches récentes et en particulier, l’archéologie.


Pour le grand universitaire de Gand, l’histoire des villes du Moyen Age se déroule en trois phases. Sous les royaumes barbares « il est incontestable que l’immense majorité » des villes « a survécu » sans aucune rupture avec l’antiquité médiévale. En revanche, la rupture de l’unité méditerranéenne par l’Islam, aux VIIe et VIIIe siècles, a pour résultat la création d’un empire Franc qui « va jeter les bases de l’Europe du Moyen Age ». Mais celui-ci, privé de débouchés extérieurs maritimes, replié sur les ressources de la propriété foncière, ne peut plus pratiquer d’économie d’échange urbaine. Les cités et les bourgs carolingiens ne méritent pas le nom de ville car elles n’ont ni institutions municipales, ni marchands professionnels. Les invasions de la fin du IXe et du début du Xe siècle n’ont fait apparaître que des fortifications sommaires. Cités et bourgs ne sont pas des villes « ni au sens social, ni au sens économique, ni au sens juridique de ce mot ». Ils n’ont été que « des places fortes et des chefs-lieux d’administration ». Ils ne sont que les pierres d’attente de la renaissance économique dont les prémices se font sentir dès la deuxième moitié du Xe siècle. C’est donc la renaissance du commerce, à partir surtout de Venise, qui enclenche le renouveau urbain. Par le biais du « portus » fluvial, de place en place, l’onde commerciale se propage, gagne la Flandre, puis les mers nordiques où les étoffes « frisonnes » sont en réalité flamandes. Les villes maritimes, puis continentales, prennent leur essor avec des marchands professionnels et des institutions urbaines particulièrement en Italie et en Flandre. Le commerce est l’industrie y créent une classe particulière : les bourgeois. « Une carte de l’Europe où serait marquée l’importance relative des voies commerciales coïnciderait à très peu de choses près à un relevé de l’importance relative des agglomérations urbaines » (p. 99). S’ajoute à la présence du commerce pour H. Pirenne « la situation géographique comme condition essentielle d’un établissement de marchands ». Il y a donc déterminisme du milieu géographique. Enfin dans l’opposition entre la vieille population des forteresses et les « burgenses » du faubourg marchand composé d’immigrés, gît la naissance du phénomène municipal. Alors se développe une croissance urbaine ininterrompue qui donne à la ville du Moyen Age son visage définitif à la fin du XIIe siècle. « Elle est une commune vivant à l’abri d’une enceinte fortifiée, du commerce et de l’industrie et jouissant d’un droit, d’une administration et d’une jurisprudence d’exception qui font d’elle une personnalité privilégiée. » (p. 155). Bref pour H. Pirenne, la ville du Moyen Age n’existe que du jour où y règnent les bourgeois laïcs et mystiques maniant une richesse nouvelle : l’argent. Toutes ses faveurs vont au Moyen Age classique du Xe au XIIIe siècle ; toutes ses rigueurs sont pour le Haut Moyen Age du Ve au Xe siècle, fait de stagnation, de déclin et pour tout dire d’absence du phénomène urbain du VIIIe au Xe siècle en particulier. Enfin, on aura remarqué combien pour lui les facteurs politiques et religieux sont absents du développement urbain. C’est une hypothèse explicative marquée par le primat du grand commerce et de l’économie d’échange, fort compréhensible chez un historien de l’entre-deux-guerres marqué par l’ampleur de la grande dépression mondiale de 1929.


Un demi-siècle de travaux de recherches de plus en plus nombreuses, au point que les bibliographies sont de plus en plus difficiles à mettre à jour (B. Chevalier, 1991), a eu pour résultat de modifier considérablement notre vision des villes médiévales. Nous ne pouvons plus aujourd’hui en particulier accepter l’idée de déclin urbain à l’époque carolingienne, ou de ruptures dûes à l’Islam ou bien aux raids Vikings. De même, il est impossible de généraliser la théorie de Pirenne qui reposait sur de nombreux exemples tirés de la Flandre à l’Europe toute entière, et, même pour la Flandre, les causes du renouveau urbain ne ressortent pas uniquement d’un portus fluvial ou d’une guilde de marchands. Pour chacune des trois époques définies par H. Pirenne, il est désormais possible de tracer un autre tableau de la ville médiévale, tout en rendant hommage au passage à la fécondité positive ou négative des idées de Pirenne dans ce progrès des connaissances.



Les métamorphoses urbaines des royaumes barbares


Le thème de la continuité urbaine entre l’antiquité tardive et les royaumes barbares du Ve au VIIIe siècle fait actuellement florès comme en beaucoup d’autres sujets historiques. J’estime qu’il est indispensable de le présenter autrement que sous la forme d’un été de la saint Martin romain. Et l’expression même d’été de la saint Martin introduit ici un facteur nouveau : le christianisme qui va effectivement profondément modifier l’organisation institutionnelle et monumentale de la ville romaine. N’oublions pas non plus les barbares qui eurent un rôle tantôt destructeur, tantôt innovateur.


Commençons par la base du phénomène urbain romain : le vicus ou gros bourg rural en général situé au croisement des voies romaines. Ce type d’agglomération à dominante d’échanges agricoles était minimisé autrefois. Il semble bien que nous devrions faire l’inverse aujourd’hui. Dans certains pays méditerranéens comme l’Espagne ou le sud de la Gaule certes, nombre d’entre-eux ont disparu probablement sous l’effet du patronage de puissants sénateurs, mais ailleurs certains sont déjà fortifiés tels Argenton-sur-Creuse. Ils reçoivent, dans ce cas-là, le terme de castrum. De plus sous les royaumes barbares, nous les voyons se multiplier dans de nombreux cas comme en témoignent les toponymes du type novus vicus qui donne Neuvy ou Neuvic. D’ailleurs, le monnayage mérovingien est souvent frappé dans ces centres d’échanges agricoles. Ils forment la trame de base qui empêcha le phénomène urbain de disparaître, qui fournit matières aux villes de fonctionner à un stade plus complexe, ou même qui recueille les villes déchues ou ruinées au stade inférieur du bourg rural, tel Jublains par exemple. L’inverse est aussi vrai puisque du vicus peut sortir une ville comme Cambrai au VIIe siècle.


Ceci dit, ne négligeons point pour autant les cas de rupture de la tradition urbaine. Contrairement à ce que dit Pirenne, il y en eut lors des invasions barbares. Le cas de la Grande-Bretagne romaine est indéniablement une preuve de l’arrêt au Ve et Vie siècles d’un réseau urbain sous le coup des Anglo-Saxons, même s’il fut récupéré en partie au VIIe siècle par la christianisation. De même la grande ville d’Aquilée fut définitivement ruinée par les ravages des Huns au Ve siècle, puis des Lombards à la fin du Vie siècle. Avenches en Suisse ne se releva point des attaques des Alamans. Les villes d’Italie et d’Afrique subirent au cours de la reconquête byzantine entre 533 et 555 de tels chocs qu’elles auraient probablement disparu, n’eut été la construction sur l’ordre de Bélisaire, d’enceinte systématiquement réduites au noyau urbain, souvent perché dans les Apennins en particulier. Milan en resta profondément diminuée jusqu’au XIe siècle. Bref, n’oublions pas ces zones, qui, telles le Norique ou la Pannonie, perdirent leur tradition romaine antique.


En revanche l’incontestable continuité peut être affirmée ailleurs. Comme le fait remarquer Isidore de Séville, « la ville, ce sont les pierres mêmes, mais la cité ce n’est pas les rochers, ce sont aussi les habitants ». Il oppose ainsi l’urbs, le groupement des maisons et des monuments à la civitas, la cité, organisme humain et institutionnel, base de la civilisation gréco-romaine, la polis, dont nous avons tiré politique. Cette distinction prouve donc bien que rien n’a changé dans l’ancien Occident romain. De plus, les fortifications de la fin du IIIe siècle pour la Gaule et l’Espagne ou celles du Vie siècle pour l’Italie et l’Afrique ne sont pas des preuves de la rétractation de la ville sur des positions fortifiées. Contrairement à ce que croyait Ferdinand Lot (F. Lot, 1968), ces enceintes qui, certes, sont plus petites que celles des grandes villes d’Orient, ne constituent pas l’essentiel du phénomène urbain. Au-delà d’un no man’s land d’une portée de flèche, nous trouvons des quartiers suburbains qui sont habités. L’enceinte forme en réalité une citadelle refuge en cas de guerre. La ville alors, se vide d’un seul coup, sa population fuyant vers les campagnes ou bien se réfugiant, pour certains de ses cadres, auprès de la garnison. La ville des royaumes barbares a donc déjà changé par rapport à celle de l’antiquité tardive puisque son rôle militaire devient important et qu’elle s’est adaptée à l’insécurité ambiante. Paris, par exemple, est probablement beaucoup plus peuplée en dehors de l’Île de la Cité (au nom révélateur) qu’à l’intérieur. De plus, cette ville rétractile devient de plus en plus un lieu de rencontres entre citadins et campagnards par le biais des pèlerinages et des foires et par suite de l’obligation faites par les conciles de Gaule, en particulier, aux autorités locales laïques et cléricales, de venir assister aux grandes fêtes religieuses dans les églises de la cité.


Car c’est ici qu’apparaît le grand changement dans le paysage urbain romain dû à la christianisation. Certes les premières églises datent du IVe siècle, mais les grandes époques de construction furent en réalité les Ve, Vie et VIIe siècles. Ces constructions respectèrent de plus la loi romaine qui interdisait d’enterrer les morts près des vivants. Tous les cimetières urbains continuent à se trouver aux portes des villes le long des voies romaines. La ville s’étale alors sur trois zones. Dans la citadelle, nous trouvons le groupe épiscopal, trois églises comportant celle des catéchumènes, le baptistère dédié à saint Jean-Baptiste, souvent de forme ronde ou polygonale et l’église des baptisés patronnée souvent par saint Etienne. Sauf dans les enceintes trop étroites, ces églises font 10 m à 20 m de long. Enfin, nous y trouvons, outre la maison de l’évêque dans un angle, celle du comte, principal fonctionnaire local des royaumes barbares, dans l’ancien praetorium, à l’opposée. Puis viennent les faubourgs avec des monastères ceints par un enclos, des basiliques dédiées à un grand saint local précédé d’un atrium à trois galeries de colonnes, enfin les cimetières souvent parsemés de basiliques funéraires comportant des inhumations à l’intérieur même de ses murs, le plus près de l’autel central posé sur le tombeau du martyr ou du confesseur. C’est l’inhumation ad sanctos, cause et résultat à la fois du prodigieux culte des saints, lequel est spécifiquement urbain à l’époque des royaumes barbares. Déjà la basilique de Saint-Martin de Tours, reconstruite dans la deuxième moitié du Vie siècle fait 50 mètres de long. Autour d’elle apparaît, en même temps, un important faubourg à une certaine distance de la ville fortifiée où se trouve la cathédrale Saint-Gatien. Dans le cas d’Arras, plus tardif certes, le bourg nouveau autour de Saint-Vaast est déjà plus important que la citadelle romaine et dont les fouilles récentes ont retrouvé les murailles. En général par suite des liturgies stationales, il faut compter en moyenne entre dix et vingt églises par ville, chef-lieu de diocèse, certaines en ayant plus hors les murs qu’à l’intérieur. La ville des royaumes barbares est donc une ville sainte comme le démontre J. Hubert (J. Hubert, 1977). Construite pour le salut des chrétiens, avec tous ses édifices annexes (matricules, hôpitaux) elle sert aussi à leur statut matériel par ses activités d’échange. Il n’est point besoin de revenir ici sur ce qu’a démontré Pirenne, à savoir la présence des marchands orientaux, juifs et grecs dans les villes d’Europe occidentale, sans oublier les décurions et autres petits fonctionnaires municipaux romains attestés jusqu’au VIIIe siècle. En revanche, il importe d’insister sur l’extraordinaire imbrication des activités religieuses et économiques. Elle est telle que l’on vient à interdire aux clercs de faire du commerce et aller au marché public ou bien aux foires. D’ailleurs, ces dernières sont liées de manière presque systématique au pèlerinage auprès du tombeau d’un illustre saint. Comme on constate la présence, dans ces villes à faubourgs, de colporteurs et de négociants locaux sans oublier des membres des corporations du bâtiment, on ne peut que conclure au maintien de ces villes romaines, mais tout en faisant la correction importante qu’implique le rôle de l’évêque à la fois bâtisseur et guérisseur. Son rôle est si grand que certains voient déjà en lui le maître de la ville, une espèce de fonctionnaire urbain, à la fois clérical et laïc par ses responsabilités. Il est vrai que la présence de l’évêque fait naître la ville à l’époque mérovingienne. Cela fût le cas d’Auxerre, de Nevers, de Cambrai surtout, véritable ville neuve mérovingienne.


Ceci ne saurait nous faire oublier le facteur politique comme moyen d’urbanisation. Si Pirenne l’a négligé, cela est dû à la persuasion que l’on avait alors de la privatisation des fonctions publiques par les rois barbares. Or, Rome eut beau connaître quarante jours d’abandon total lors de la guerre contre les Ostrogoths, elle n’en demeura pas moins une capitale religieuse sous la direction des papes. Si Grégoire le Grand se plaint de l’incontestable recul de la ville au niveau de sa population, de ses monuments de plus en plus abandonnés, celle-ci devient un centre de pèlerinage et surtout une capitale religieuse, attirant de plus en plus les grands missionnaires comme Amand ou Boniface. Ravenne reste liée à l’empire et vit comme une ville antique autour de son exarque. Enfin, les princes barbares qui se sont emparés de l’auctoritas impériale jugent fondamental de se choisir une sedes regni, une ville capitale de leur royaume. Pour les Lombards et les Wisigoths, ce furent Pavie jusqu’en 774 et Tolède jusque 711, deux villes qui sortent de l’ombre grâce à la résidence royale. De même en Gaule mérovingienne, Clovis, en choisissant Paris en 508 et Sigebert I, Metz après 561 ont déclenché un phénomène politique urbain pour ces deux capitales de la Neustrie et de l’Austrasie qui fut durable. Les rois du Kent les imitèrent à Canterbury et les ducs de Bavière à Ratisbonne.


Mais fort curieusement, la ville-capitale fut abandonnée par les rois mérovingiens dès le règne de Dagobert, au profit de palais ruraux. Ce transfert des activités politiques hors de la ville correspond à une mutation profonde de l’économie d’échanges. Durant la seconde moitié du VIIe siècle, les royaumes barbares se fragmentent en régions de plus en plus indépendantes, tandis que les centres de décision deviennent itinérants, les centres d’échanges se déplacent du sud vers le nord le long de l’axe Rhône-Saône-Meuse. Les villes romaines de Bretagne, de Gascogne et de Provence disparaissent. Le port de Fréjus s’évanouit, celui d’Ostie s’ensable, mais cela n’est pas dû aux invasions musulmanes puisque la maîtrise de la Méditerranée appartient toujours à la flotte byzantine. En réalité, l'abandon volontaire de la monnaie d’or pour la monnaie d’argent, le denier, le remplacement du papyrus par le parchemin, le recul de l’huile d’olive devant le beurre ne sont pas l’indice de l’arrêt des échanges avec la Méditerranée mais la preuve de l’installation d’un nouveau réseau urbain et d’une nouvelle économie d’échanges. Ils sont centrés sur l’Italie du nord où naissent Comachio et Venise, ainsi que sur la Frise, nouvelle puissance maritime. Là aussi, apparaissent de nouveaux ports avec des marchands professionnels qui vendent des étoffes frisonnes, Walcheren, à l’embouchure de l’Escaut, Gand autour du tombeau de l’ermite saint Bavon, Duurstede sur le Lek, Quentovic à l’embouchure de la Canche. La Meuse devient un axe de commerce fluvial important, Verdun, déjà célèbre par ses négociants au Vie siècle, se développe tandis que les bourgs grandissent grâce aux tonlieux et aux ruptures de charge, Mouzon, Huy et surtout nouvel évêché créé au début du VIIIe siècle sur les ruines de Tongres et après un échec à Maastricht, Liège. Or, remarquons-le, tous ces nouveaux organismes urbains sont situés près des quatre-vingt-dix grands domaines agricoles que possèdent les Pippinides, ancêtres des nouveaux maîtres qui vont créer l’empire carolingien. Il existe donc un lien entre le nouveau pouvoir politique nordique et la nouvelle économie d’échanges qui ne doit rien à la rupture musulmane. Cette dernière n’a vraiment d’influence qu’en Espagne où après avoir absorbé les principales villes romaines, elle réduit les rares villes chrétiennes des monts Cantabres à une stricte économie de troc. En revanche, là où le phénomène urbain est demeuré vivace, entre Massif Central et Rhin, non seulement les villes ont changé et se sont développées autour de leur évêque, mais, de plus, deux faubourgs sont fortifiés au début du VIIIe siècle, Saint-Martial à Limoges et Saint-Outrille à Bourges. Nous sommes donc loin, pour l’époque des royaumes barbares, d’un simple maintien des villes romaines. Il y eut continuité et changement dans ces villes, disparition de certaines, naissance de nouvelles ; cathédrales, monastères, basiliques et palais (du comte ou du roi) modifient complètement la topographie urbaine. Un élan nouveau urbain se prépare pour un système politique avec des échanges commerciaux pour des zones nouvelles. Sur la vieille Europe méditerranéenne urbaine va se greffer une nouvelle Europe nordique urbaine.


Le faux départ des villes carolingiennes


Ici aussi, il nous faut donc abandonner l’idée d’une ruralisation des villes carolingiennes et de leur léthargie accentuée par les raids Vikings ou sarrasins. On constate en effet que le retour à l’ordre avec la suppression des autonomies régionales fut marqué immédiatement par un encouragement aux villes. Dans les capitulaires, on remarque une liaison presque continuelle entre ville, marché, sanctuaire et commerce. Pépin le Bref, dans le capitulaire de Soissons de 744, recommande de créer un marché « dans toutes les cités ». Une formule impériale, texte couramment utilisé en blanc par les notaires et les scribes, précise que telle ou telle abbaye sera dispensée de payer un tonlieu « dans les cités, les places fortes (castella), les ports de commerce (portus) ou les bateaux et leurs équipages où les marchands de l’abbaye se rendront ». Ceci prouve que la fonction d’échange des villes est capitale. Les foires à vin sont en particulier importantes à l’époque carolingienne à Saint-Denis (9 octobre) et à Troyes. L’abbaye mérovingienne est d’ailleurs le symbole de la croissance d’un bourg religieux jusqu’à l’accession au niveau d’une ville sous les rois carolingiens. En effet de 768 à 775 fut construite une nouvelle basilique sur le tombeau de saint Denis. Alors que l’église mérovingienne faisait 20 m environ de long sur 8 m de large, l’église construite sur l’ordre de Charlemagne atteignait 81 m de long sur environ 14 de large. Nous passons à une autre échelle ! D’ailleurs avec cent cinquante moines, plus les serviteurs, les hôtes et les marchands frisons ou anglo-saxons qui venaient y négocier, Saint-Denis devait atteindre au IXe siècle probablement plus de mille habitants. Cette ville était tellement précieuse aux yeux du roi qu’elle fut fortifiée par une enceinte en terre contre d’éventuels raids Vikings dès 869. Cet exemple de la croissance urbaine carolingienne symbolise bien ce faux-départ arrêté brutalement au bout de trois générations.


On a même l’impression d’une hâte à construire dans les villes carolingiennes qui fait dire aux archéologues et aux historiens de l’art que les églises carolingiennes sont mal bâties et que la hardiesse de leurs dimensions, la rapidité de leurs constructions en firent des monuments fragiles et faciles à abattre. Effectivement, des églises d’une centaine de mètres de long deviennent alors courantes comme à Saint-Gall et à Fulda. De plus, l’adoption de la liturgie romaine en 784 implique l’abandon des multiples églises stationales paléochrétiennes. Leurs innombrables autels sont alors regroupés dans une nef unique tandis que les groupes épiscopaux disparaissent, sauf exception locale. Le concile d’Aix de 816 rendit obligatoire la règle canoniale pour la communauté de prêtres entourant l’évêque. Il fallut donc construire dans toutes les enceintes romaines une nouvelle cathédrale, supprimer l’atrium à colonnes qui devient le cloître placé, cette fois, sur le flanc méridional et l’entourer des maisons des chanoines. Ceci nécessita des expropriations et des expulsions en dehors de la citadelle. Du coup, les faubourgs grandirent un peu plus vite. Souvent même, tant la paix impériale parut définitive, les souverains autorisèrent le démantèlement de certaines enceintes romaines pour en réutiliser les pierres !


Pirenne, qui n’avait pas eu connaissance de ces faits confirmés par l’archéologie, n’en refusait pas moins le caractère de villes à ces agglomérations romaines parce qu’elles n’avaient point d’institutions municipales, ni de marchands professionnels. Effectivement, la ville carolingienne n’a pour toute autorité que l’évêque et le comte. Mais l’un et l’autre y exercent des activités que nous dirions aujourd’hui tertiaires : aux portes, se tient le tribunal comtal, le mall, dont il reste aujourd’hui souvent un toponyme déformé : le Mail ou la porte de Mauconseil. De plus, l’empereur a regroupé la frappe monétaire dans ces villes, chefs-lieux de cité, désormais tous dotés d’un marché hebdomadaire et d’une foire annuelle. Le denier d’argent, réévalué en 793/4 permet une diffusion de l’économie monétaire jusque chez les paysans. L’abandon volontaire de la monnaie d’or brise le carcan déflationniste de l’antiquité et généralise les transactions sur les produits de première nécessité aux dépens du troc. D’ailleurs, c’est à partir du règne de Louis le Pieux que les premières tentatives de monnayage Outre-Rhin apparaissent après la création de nouveaux évêchés en Saxe, comme Hambourg. Quant aux marchands professionnels, les recherches d’E. Ennen (E. Ennen, 1953) ont prouvé qu’ils existaient dans la majeure partie des villes anciennes de l’empire carolingien et en particulier tout le long du Rhin, Strasbourg, Worms, Mayence, Cologne, sans oublier Londres.


De plus, tandis qu’augmentaient les faubourgs de ces villes et que naissaient les bourgs monastiques, des villes nouvelles apparaissaient. Certaines ont été qualifiées de villes-champignons par J. Dhondt (J. Dhondt, 1976), telles Quentovic et surtout Duurstede. Les fouilles archéologiques d’A. Van Es (A. Van Es, 1980) dans ce dernier emporium prouvent effectivement combien ces ports surgissent brusquement au premier plan au VIIIe siècle pour connaître un apogée fulgurant au IXe siècle, en particulier aux alentours de 840. Leurs maisons en bois, entourées d’un enclos, leurs débarcadères perpendiculaires aux rives du fleuve dénotent une poussée brutale et rapide d’expansion. Le spectacle est identique à Hamwith, à l’emplacement du futur Southampton en Angleterre. Des chapelets de ports nouveaux apparaissent ainsi sur les bords de la Manche, tandis que les ports fluviaux font de même. Douai sur la Scarpe et Valenciennes sur l’Escaut, existent déjà au IXe siècle, en tant que portus. Le dernier est signalé avec un tonlieu, trois églises, des bateliers et des négociants. Ces agglomérations que Pirenne voyait naître au XIe siècle naissent en réalité au IXe siècle le long de la Meuse, du Rhin et de bien d’autres fleuves européens. En dehors de l’empire, ce sont de grands ports maritimes dotés d’un privilège d’extra-territorialité avec une autorité locale indépendante des souverainetés voisines qui centralisent les échanges dans des pays qui ignorent encore l’économie monétaire. Au débouché du portage qui traverse l’isthme danois, Hedeby (ou Haitabu) est même entourée d’une palissade pour abriter ses marchands. Avec Kaupang en Norvège près d’Oslo et Birka, près de Stockholm, ces trois grands ports que nous ont restitué les fouilles archéologiques permettent de voir que le phénomène urbain et commercial s’implante en mer Baltique


Tandis que la zone nordique voyait ainsi naître des villes, il n’en était point de même dans les zones méditerranéennes. Le réseau urbain ancien y était trop serré. Néanmoins après l’ensablement de Ravenne et la fortune de Comachio grâce au commerce du sel des lagunes, le territoire vénitien centré sur Torcello et le Rialto devient une pomme de discorde entre l’empereur carolingien et celui de Constantinople, son maître ancien. Déjà le duc byzantin ou doge commence à être élu par la population dans le dernier tiers du VIIIe siècle. On sent que des familles de négociants se disputent ce poste important puisque l’hérédité apparaît. En 828, deux marchands profitent de leur séjour à Alexandrie pour y voler les reliques de saint Marc en les dissimulant au fond de la cale sous des jambons pour dissuader les douaniers musulmans de faire une fouille. Venise, qui commence alors à construire la cathédrale Saint-Marc, devient la seule ville d’Europe après Rome à posséder les reliques d’un apôtre. Cette preuve de l’ambition démesurée du seul port alors en contacts réguliers avec Byzance et l’Islam, est renforcée par la destruction systématique de Comachio que ses ressortissants organisent en 854. Bientôt Venise voit ses bateaux remonter le Pô et tenter de dominer l’Adriatique. Une même preuve d’ambition nous est donnée en 800 en Galice avec la découverte des reliques de saint Jacques à Compostelle assimilées bientôt à celles de l’apôtre. Cependant, le pèlerinage n’arrive point encore à s’internationaliser à cause de la pression musulmane. Mais le phénomène urbain a démarré tant il est vrai que religion et commerce sont inséparables.


En revanche, le facteur politique n’arrive pas à faire renaître une grande capitale. Malgré les constructions et le séjour continuel depuis 796 de Charlemagne et de Louis-le-Pieux, Aix-la-Chapelle ne devient pas une ville. Seule peut-être Oviedo aurait ce caractère en Asturie. De toute façon, le retour des invasions interrompit tout cela dès 840. Le problème est alors de savoir si les dévastations scandinaves, hongroises ou musulmanes ont eu des effets irrémédiables ou simplement provisoires. Ici, l’analyse pirennienne pessimiste n’est plus de mise aujourd’hui. Seules ont disparu les villes qui avaient déjà commencé à plonger à la fin du VIIe siècle, en Bretagne, en Provence, en Sicile. Léon a été abandonnée de 711 à 850 à cause des raids musulmans. Les villes-champignons ont flambé, mais leur site se déplaça. Quentovic sur Montreuil, Duurstede sur Tiel, Haitabu sur Schleswig. Ici, hors de l’empire carolingien, cela est dû surtout au fait que l’implantation urbaine était trop fragile et trop récente. De même pour les portus fluviaux carolingiens, la reprise urbaine se fit parfois avec un léger décalage dans le temps et dans l’espace. La cause essentielle en fut la réaction tardive des autorités. Celles-ci, en particulier les évêques, plus rarement le roi ou le comte, ne passèrent à la fortification des faubourgs ou des bourgs abbatiaux qu’aux alentours des années 872-885. Et encore faut-il souligner que dans le Nord de la France, en particulier, ce fut après la constatation que les Danois s’enfermaient l’hiver dans des camps retranchés inexpugnables qui tendaient à devenir de véritables entrepôts commerciaux où s’échangeaient et se vendaient les produits de leurs pillages. Une nouvelle liaison apparaît entre fortification et commerce. On relève donc les anciennes murailles, on y accole celles des nouveaux faubourgs, d’abord en terre et en pieux, puis en pierre et ceci à travers toute l’Europe. A cette occasion, d’anciens bourgs abbatiaux accèdent au stade de petites villes comme nous l’avons vu pour Saint-Denis, mais aussi Corbie, Saint-Quentin, Saint-Omer, Saint-Maixent, etc… Bref, il n’y a pas de recul urbain mais une stagnation, un arrêt provisoire avant le démarrage définitif. Pavie, à moitié détruite par les Hongrois en 924, redevient vite un centre commercial prospère au milieu du siècle. Quant à l’Angleterre qui demeure sous la menace des Vikings jusqu’en 1035, le roi Alfred le Grand (871-899) prit l’initiative de faire fortifier tous les borough ou encore tun. Ce mot qui désignait la haie d’épineux entourant le village anglo-saxon primitif a donné town, la ville. On voit le chemin parcouru. La fortification royale devenait un moyen de protéger l’essor urbain récent. De plus, elle attira les moines s’y réfugiant avec leurs reliques. Souvent la paix revenue, celles-ci restèrent dans les murs.


Sur le continent en revanche, le droit du roi d’élever une fortification fut perdu au cours de l’explosion de la féodalité, à l’exception toutefois de l’Espagne chrétienne et de la Germanie. Alors disparut très souvent l’autorité centrale sur les villes tandis que les évêques, les abbés ou les comtes et châtelains locaux devenaient les autorités locales urbaines. Cette parcellisation du commandement va permettre, grâce au choc des invasions scandinaves ou musulmanes, la réapparition des autorités urbaines et donc une première forme d’autonomie, transition facilitant l’accès à l’indépendance municipale. Tel est le résultat paradoxal des razzias et des incendies des années 840-955 : relancer le mouvement général d’urbanisation par la fortification et le pouvoir local ! Le faux départ va se transformer en vrai départ !



Le grand essor des villes du XIe au XIIIe siècle


Les causes essentielles de cet essor ont déjà été évoquées en grande partie. Ajoutons-y le remodelage des terroirs agricoles, l’expansion démographique, le retour progressif et lent vers la sécurité des transactions grâce à la Paix de Dieu, puis la trève de Dieu ainsi que les conquêtes militaires de l’Angleterre, de l’Italie du Sud et de la Sicile qui dégagent la Méditerranée, de la Reconquista et du Drang nach Osten. Tout se déclenche alors entre 950 et 1050 pour atteindre l’apogée du XIIIe siècle, avec le retour d’une conjoncture économique dépressive.


Ce départ eut lieu simultanément dans la zone méditerranéenne d’ancienne urbanisation et dans la zone nordique où les villes nouvelles avec portus étaient plus nombreuses. Commençons par convention par les vieux pays romains qui ont souvent gardé d’anciennes corporations (les collegia définis par le droit romain ou encore des assemblées de citoyens). Dès le Xe siècle, Gènes qui a reconstruit ses murailles se développe au même titre que Milan, Crémone et Pavie, sans oublier Plaisance. En 986, Florence fortifie le faubourg Saint-Pancrace. Pise commence à édifier ses églises de marbre avec le produit des pillages du port d’Afrique du Nord Mahdya. En Espagne, les rois organisent les routes du pèlerinage de Compostelle, el camino Francès, qu’ils parsèment d’autant plus de villes comme Pampelune, Jaca, Estella, Logroño, qu’ils leurs accordent des privilèges (fueros) de repeuplement très avantageux. Ainsi apparaissent des faubourgs nouveaux appelés encore aujourd’hui barrio de los Francos. Vers l’an mil, Léon, l’ancien camp légionnaire romain, capitale du royaume possède un quartier suburbain ou se tient le mercado del Rey le mercredi. On y vend les surplus des exploitations rurales, les produits de l’artisanat du cuir, du bois, de la céramique et du métal. A l’intérieur des murs, toujours sous la haute protection du roi, sont vendus les produits de luxe orientaux. Barcelone connait la même évolution. Elle possède à la fin du Xe siècle quatre faubourgs dont l’un est réservé aux juifs et deux autres sont fortifiés après 982 tandis qu’un nouveau port est creusé. Les échanges y sont tellement importants que c’est dans cette ville que réapparait en 1026 la frappe de la monnaie d’or. Dans le sud de la France, les progrès sont plus lents et plus propres au XIIe siècle. Perpignan, domaine rural au Xe siècle, est le type rare de la ville neuve méditerranéenne avec sa première église en 1025, sa collégiale en 1102, sa loge de mer, palais du roi Jacques IV au début du XIVe siècle avec ses fortifications d’origine politique. Ici c’est le type même de l’évolution décalée par rapport au schéma général. Dans toutes ces villes méditerranéennes, demeurent les inamovibles notaires romains, les marchands négociants, les artisans, le clergé et surtout les nobles. Il en résulte un paysage urbain tout à fait différent des villes du nord. Chaque consorteria ou lignage noble demeure dans sa tour, que ce soient les chevaliers des arènes des Nîmes et d’Arles, à Rome les Colonna et les chevaliers de Rhodes. Les villes italiennes sont hérissées de tours carrées fortifiées, comme la Torre del Olio à Spolète, ou celles des trois quartiers de Sienne. Mais ce n’est point le cas des villes espagnoles ou le roi tient la noblesse en laisse et s’appuie sur les bourgeois soldats des milices urbaines gardant l’enceinte.


Si incontestablement, la densité urbaine est très forte en Italie du Nord et en Italie centrale au point que d’immenses et de nouvelles fortifications sont construites au cours du XIIIe siècle et souvent même encore après 1300, la seule zone européenne qui lui soit comparable est évidemment celle des Pays-Bas à la charnière du Royaume de France et de l’Empire. Evidemment, Pirenne avait raison quand il parlait des portus fluviaux en tant qu’éléments moteurs du développement urbain dans ces régions. Mais ils ne furent point les seuls. Il est incontestable maintenant, par exemple, que les villes de Douai et Gand, nées toutes deux à l’époque carolingienne, l’une autour de la collégiale Saint-Amé, l’autre autour des abbayes Saint-Pierre et Saint-Bavon, doivent leur développement non seulement au commerce fluvial et aux activités religieuses mais aussi comme l’on démontré les fouilles archéologiques de P. Demolon (P. Demolon, 1985) et F. Verhaeghe (F. Verhaeghe, 1989) à la tour élevée sur une motte en 965 par le roi féodal et au château du comte de Flandre. La nécessité du point fortifié avec la présence d’un agent comtal ou du comte ou de toute autre autorité féodale apparait à peu près partout dans ces régions. Aux origines de Lille à la fin du Xe siècle, il y eut deux mottes, celles de châtelain et celle du comte autour du marché, de même qu’à Valenciennes un donjon sur une motte à l’emplacement de l’actuel Saint-Géry surveillait le marché. Hors de la zone flamande, le mouvement gagna l’Angleterre et la Germanie, à Londres où la célèbre tour surveille le port en aval surtout après 1066 tandis que prospère le bourg hors les murs de Westminster, à Worms où l’évêque vers l’an mil enferme dans une même enceinte la cité romaine, le marché, le quartier de la monnaie et le quartier juif.


Dans l’Empire, l’initiative impériale joue un rôle capital. Le cas de Magdebourg est très révélateur : Otton I y créa un monastère en 937 où il fut enterré après sa mort. En 955, il y nomma un comte-évêque. A côté du monastère, il y avait un wik, entrepôt commercial à l’usage des juifs et autres négociants. Le tout était entouré au début d’une levée de terre et surmonté de palissades. L’espace occupé passa bientôt de 7 à 35 ha. Vers l’an mil, Magdebourg était la tête de ligne d’une grande route commerciale vers la Pologne. Effectivement, Cracovie existait déjà puisqu’à la même époque, les archéologues y ont découvert un lot de barres de fer appartenant à un marchand. Partout dans les pays slaves se multipliaient par dizaines les grod ou goroda, ces enceintes circulaires de terre surmontées de pieux à l’abri desquelles se font les transactions commerciales sous l’égide des sentinelles. Selon L. Musset, « ils sont 24 au Xe siècle, une centaine au XIe siècle, plus de 220 au XIIe siècle » (L. Musset, 1971). Celui de Gdansk que l’on a redécouvert sous le mur allemand et l’actuelle tour de l’Hôtel de ville couvre 2,5 ha, celui d’Opole 0,75 ha. En 968, un voyageur arabe signale que Prague comporte des constructions en pierre et de nombreux artisans. Non seulement les villes apparaissent en Russie avec Kiev et Novgorod, mais le Danemark en comporte quatre à la fin du XIe siècle et la Norvège six. Ainsi l’Europe entière est atteinte par ce phénomène parti de la Méditerranée.


Enfin, et ceci apporte un renfort aux thèses de H. Pirenne, ces habitants anciens et nouveaux des villes interviennent, depuis leurs maisons à bois de pignon sur rue dans le nord ou leurs demeures de pierre à quatre étages couverts de tuiles dans le Midi, dans la vie de leur cité. En effet, les maîtres anciens, évêques, comtes ou châtelains voient, dans les activités des nouveaux habitants, l’occasion de les tondre par de nouveaux impôts, ou de les juger par des tribunaux souvent inadaptés. Or ceux-ci ont l’habitude des affaires. Ces artisans ont fondé ou continué à vivre groupés en corporations. Les monétaires, en particulier, n’ont jamais disparu en tant que corps organisés. Ils sont attestés à Pavie en 1030 côte à côte avec les orpailleurs, les pêcheurs, les bateliers, les travailleurs du cuir. A Wurtzbourg, les cordonniers étaient groupés en métiers dès le Xe siècle. Quant aux négociants et marchands, très menacés que ce soit sur la route ou dans leur ville, ils ont constitué des guildes très tôt. Celle de Tiel vers l’an mil a ses usages propres qui ne sont point sans révolter le clergé. Appelé aussi amitié ou karitet, elle est mise par écrit à Valenciennes en 1060-1070. Ces organisations corporatives sont probablement plus anciennes que leur première mention. Sinon on ne comprendrait plus les allusions faites au XIe siècle aux « anciennes libertés » et autres privilèges d’autonomies administratives par les premières chartes reconnaissant aux villes leur existence juridique.


Ici, ce mouvement communal commença d’abord dans le Midi européen. La prise de conscience urbaine née dans les corps de métier, ou survivant dans les vieilles cités romaines habituées au sénat municipal, commença à se fortifier dans le cadre de la paix de Dieu avec son premier concile à Charroux en 989 puis avec la trève de Dieu lancée par le concile de Toulouges en 1046. Parallèlement, certaines villes obtenaient des privilèges. Le plus ancien est incontestablement celui qu’accorda le roi aux habitants de Berbeja en Navarre en 955. Les villes d’Espagne chrétienne obtinrent d’autant plus des fueros que la communauté urbaine groupée en milice pour défendre ses murs avait l’habitude de vendre le butin aux enchères devant la porte principale. Quant à l’Italie, Béranger et Adalbert accordèrent à Gênes le premier privilège urbain du pays en 958. Il en fut de même pour les villes neuves : le roi Sanche Ramirez en 1063 fonde Jaca en Aragon et lui accorde une large autonomie. En Italie, la fondation d’Alexandrie (en l’honneur du pape Alexandre III) en 1168 œuvre commune du pape et de la Ligue lombarde est aussi la preuve que le phénomène urbain est désormais totalement maîtrisé puisqu’une décision politique suffit pour le faire naître et savoir l’organiser socialement et économiquement. D’ailleurs, pour éviter une indépendance totale des villes Henri II, duc de Normandie et roi d’Angleterre, étendit à ses fiefs aquitains et gascons les établissements qu’il avait accordés à Rouen en 1154. C’était là une manière de contrôler le mouvement communal qui avait débuté en Italie à Bénévent en 1015. Vers la même époque, Venise rend de nouveau la charge de doge éligible et l’élimine ainsi petit à petit de la direction des affaires. Bientôt en 1067, Milan s’affranchit de son évêque. Lombardie, Ligurie, Toscane voient fleurir des communes indépendantes entre 1050 et 1130.


Au nord des Alpes, par site des serments mutuels d’égalité et d’entraide (conjuratio) que se prêtaient les burgenses (mot apparu en 1000), les révoltes communales éclatèrent plus tôt mais aboutirent plus tard. Les révoltes violentes furent d’ailleurs rares et tournées surtout contre certains princes-évêques, notamment à Cambrai en 958 et 1044, mais la ville ne devient commune qu’en 1076, bien après Huy (1066) et Le Mans (1069). La plupart du temps, la commune fut obtenue par accord entre les bourgeois et les clercs aux dépens du comte ou du châtelain moyennant un accord négocié, souvent même acheté. Dans le prolongement de la trève de Dieu, les libertés communales sont alors appelées « institution de paix », nom révélateur. Après 1127, la majeure partie des grandes villes de Flandre obtient des chartes de commune. Mais ailleurs en Angleterre et en Germanie, les privilèges urbains donnés par les rois n’accordèrent qu’une autonomie inférieure à l’indépendance complète. Seule peut-être la Hanse Teutonique, apparue à Gotland en 1161 et définitivement centrée sur Londres, Bruges, Bergen, Lubeck et les ports de la Baltique en 1281, devient une union urbaine, non seulement économique mais surtout politique, et bien plus durable que la Ligue Lombarde du XIIe siècle.


Bref, il faut terminer cette esquisse trop rapide du mouvement urbain au Moyen Age par deux remarques importantes. La première concerne le déterminisme géographique dans le choix du site urbain, cher à Pirenne, et la deuxième sur la fin de la ville médiévale. A partir de 950, les créateurs de villes ne se soucient plus de choisir un site favorable. Ils le créent. C’est grâce au creusement d’un canal reliant la Sensée à la Scarpe, pour obtenir une meilleure navigation et de nouveaux moulins à eaux que Douai prend son essor. Et personne ne se soucie, dans cette ville, ou bien à Lille à la même époque, de la difficulté qu’il y a à foncer des pieux dans la boue pour construire les maisons, ou encore vivre sur un sol spongieux en compagnie des moustiques ! Venise est, elle aussi, un défi à la géographie ! Dès le XIIe siècle, Bruges se lance dans de grands travaux hydrauliques. Tout cela prouve la maîtrise technique des bâtisseurs de villes. Ils voulurent faire mieux encore en dominant non seulement les sols, mais aussi les hommes. En général, il fut nécessaire de construire, vu l’augmentation de la population, une deuxième grande enceinte au début du XIIe siècle comme à cambrai ou bien à Arras. Puisque la progression continuait, certaines villes décidèrent même de programmer la croissance, comme à Douai, en traçant un futur périmètre d’urbanisation ceinte d’un troisième mur. A peine fut-il terminé, pour les unes au début du XIIIe siècle, pour les autres vers 1300, que le reflux démographique avait déjà eu lieu, tandis que la récession économique provoquait des émeutes populaires à Florence en 1250, Douai, Ypres et Bruges vers 1280. C’est la fin de l’expansion pour les villes médiévales, même si elle continue avec un certain décalage en Europe de l’est, le blocage des institutions urbaines s’accentua, aggravé par le retour en force du roi en France, tandis que ses activités entraient en crise au point d’émigrer à la fin du Moyen Age vers les campagnes. La population diminua pour longtemps, au point que les dernières enceintes restèrent parsemées de grands jardins. Transformées en boulevards au XVIIIe siècle, elles en furent remplies par de nouveaux citadins qu’à partir de1880 et dans certains cas seulement en 1950 ! La ville du Moyen Age s’arrête donc bien à la fin du XIIIe siècle


Cet « autre tableau » que j’ai voulu présenter face à celui de Pirenne est ainsi beaucoup plus complexe. Les caractères nouveaux des villes romaines sont donc bien nés à l’époque des royaumes barbares : continuité économique et institutionnelle, christianisation, ruptures locales, citadelles protectrices, rôle politique de l’évêque et du comte, nouvelles villes au nord, tels sont les aspects du premier volet du triptyque. A l’époque carolingienne, multiplication des marchés, changement d’échelle des dimensions des constructions urbaines religieuses, naissance de portus fluviaux, nouveau commerce nordique, nouvelles ruptures locales mais protection grâce aux nouvelles enceintes des faubourgs récents. Au faux départ du IXe siècle, répond le grand élan des XIe-XIIIe siècles, troisième volet du triptyque : essor monumental des villes d’Europe méridionale, différent de celui des villes d’Europe du Nord de l’Angleterre à la Russie, deux pôles de forte urbanisation : la Flandre et l’Italie du Nord, déblocage du commerce méditerranéen, rôle incontestable de la motte féodale et de la tour au nord, du roi en Espagne et de l’empereur en Germanie pour développer ou faire naître la ville ainsi que l’abbaye ou la collégiale abritant des reliques, importance de l’esprit communautaire face aux autorités locales féodales se manifestant sous forme de métiers ou de communes, enfin, arrêt de l’expansion à la fin du XIIIe siècle. Comme on l’aura remarqué dans ces dix-huit aspects en trois phases, je n’ai pas minimisé l’importance du rôle créateur du commerce que Pirenne avait souligné. J’y ai ajouté l’incontestable action créatrice des membres du clergé, des personnages politiques, rois, féodaux ou fonctionnaires et des hommes tout court grâce à l’amélioration de leurs techniques. Si la ville, née sur les rives de la Méditerranée, a gagné, au Moyen Age, l’Europe jusqu’aux bords des mers du Nord, elle n’est donc en rien spécifique de cette époque. Ses caractères généraux sont les mêmes que ceux des autres époques. C’est pourquoi plutôt que de parler avec Pirenne des villes du Moyen Age, je préfère parler, puisqu’elles sont aujourd’hui intégrées à notre paysage urbain, des villes au Moyen Age.



Bibliographie sommaire


H. Pirenne, Les villes au Moyen Age, Paris, 1971 (première édition 1939)


F. Vercauteren, Etudes sur les civitates de la Belgique seconde, Bruxelles, 1934


E. Ennen, Frühgeschichte der europaïschen Stadt, Bonn, 1953


F. Lot, La fin du monde antique et le début du Moyen Age, Paris, 1968


G. Fourquin, Histoire économique de l’Occident médiéval, Paris, 1969


L. Musset, Les invasions, le second assaut contre l’Europe chrétienne (VIIe-XIe siècles), Paris, 1971


J. Dhondt, Le haut Moyen Age (VIIIe-XIe siècle), édition revue et corrigée par M. Rouche, Paris, 1976


J. Hubert, Arts et vie sociale de la fin du monde antique au Moyen Age, Paris, 1977


A. Van es, Excavations at Dorestad, Amersfoort, 1980


P. Demolon, M. Rouche, etc., Histoire de Douai, Dunkerque, 1985


A. Verhulst, G. Declercq, J. Decarde, Gand, apologie d’une ville rebelle, Anvers, 1989


B. Chevalier « L’histoire urbaine en France, Xe-XVe siècles » in L’histoire médiévale en France, bilan et perspectives, Paris, 1991, p. 29-47


M. Rouche, « Marchés et marchands en Gaule du VIe au Xe siècle », Sattimane di studio…, Spoleto, 1993, p. 395-441

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