La suite d'Histoires du Nord ...

vendredi 1 juin 2012

la recréation d'un pôle spirituel à Lille

 Curieuse histoire que celle de la cathédrale de Lille.. Dans le Vieux-Lille se trouvait depuis la création de la ville le pôle spirituel de la communauté avec la collégiale Saint-Pierre. Entre la collégiale et la Grand-Place où trône Saint-Etienne, se dressait la motte castrale médiévale entre haute et basse Deûle, dans un lieu humide et où la défense de la ville devait être assurée au mieux. D'autres, plus pragmatiques, pensent que le choix du lieu aurait aussi été dicté par les péages à percevoir, la motte se dressant entre deux cours d'eau... mais çà, c'est une autre histoire...
Petit à petit, la motte, enveloppée par la ville, protégée par des remparts de plus en plus éloignés d'elle, perdit toute importance militaire, tout au plus garda-t-elle un rôle symbolique mais sans plus car bien des conflits ont éclaté à cause de ses usages successifs: décharge pour les bouchers au XVIIe siècle, haut lieu de débauche au XIXe siècle, on en passe et des meilleures... Seulement, en 1848, le vieux Lille manque de paroisses: Saint-André et la Grosse Madeleine ne peuvent se substituer à la collégiale détruite dans le cadre des Biens Nationaux (de zwart goeds) ni à Saint-Etienne, brûlée par les bombes autrichiennes au siège de 1708... et surtout que faire des ouvriers désoeuvrés et dont l'absence de travail, crise économique oblige, ont des idées révolutionnaires en tête... La Seconde République doit bien, tout jeune qu'elle soit, soigner le mal à la racine en lançant les Ateliers Nationaux afin de fournir du travail et de contrôler les ouvriers  si prompts à revendiquer. La motte désormais inutile, voire gênante, est arasée avec des moyens dérisoires : pelles, pioches et brouettes. Si les canaux, enfin les douves, ne sont pas comblées, c'est qu'elles ont l'usage des autres cours d'eau de la ville: des égouts à ciel ouvert...
 Dans un vaste espace oblongue, cerné par les maisons et hôtels particuliers, on fait bien quelques trouvailles comme des pièces de monnaies romaines trouvées si profondément qu'elles apportaient là la preuve que le tertre était bien artificiel. Les fondations d'un nouvel édifice pouvait être jeté. Le Vieux Lille manquait de paroisses, on y construira là une basilique (titre seulement honorifique) d'un style gothique flamboyant, usant de nouvelles techniques : fondations en plots de briques, élévations en béton recouvert de pierre... Bref, un ouvrage résolument moderne dont les travaux commencèrent en 1853... Un vaste et long projet qui, comme les chantiers des cathédrales médiévales, devait prendre quelques années... Nul ne pouvait prévoir qu'il durerait presque autant de temps que les plus belles cathédrales élevées par les maîtres-maçons du Moyen-âge... Le projet a de quoi séduire: on prend les éléments les plus beaux et les plus représentatifs du gothique des cathédrales françaises, et l'on assemble le tout à Lille...
 Non seulement on voulait exalter le sentiment religieux dans un siècle où les thèses de Marx commençaient déjà à trouver un écho auprès des classes populaires... mais en plus, on devait trouver une réponse favorable dans les grandes familles industrielles de l'agglomération pour financer le projet en plus des aides de l'Etat... La séparation entre Etat et Eglise ne survenant qu'en 1905, une partie du financement est compromis. Il faut donc que les grandes familles locales participent un peu plus or ceux-ci sont déjà engagés dans de nombreuses actions. Le patron du département du Nord est généralement catholique progressiste ou protestant. Il a bien compris que le paternalisme est aussi un mode de gestion des ressources humaines, mais avec l'avantage de tenir un peu plus l'ouvrier en laisse. Certains néanmoins sont des philanthropes sincères... Et puis, face à l'Etat de plus en plus laïc, l'Eglise a besoin d'une Université Libre, dans lesquelles les grandes familles font aussi oeuvre de mécénat...
 La Grande Guerre vient mettre un sérieux coup d'arrêt au chantier : la région lilloise est occupée par les troupes de Kaiser qui organisent un pillage systématique des usines et des stocks, stocks qu'ils confisquent et revendent chèrement soit aux commerçants lillois soit aux entrepreneurs allemands. Les machines sont démontées et envoyées de l'autre côté du Rhin. Le pays occupé est mis en coupe réglée et privé de ses forces vives : les jeunes hommes qui ont pu partir avant l'arrivée des Allemands sont sous les drapeaux, les autres sont souvent réquisitionnés voire déportés comme otages en Allemagne. Quant aux femmes, elles font ce qu'elles peuvent, c'est-à-dire remplacer les hommes... Quant à la basilique, elle a prit du galon: l'évêché de Cambrai a été scindé en deux en 1913, le nord du département est désormais sous l'autorité épiscopale placée à Lille.
 Après-guerre, il faut reconstruire un département en grande partie dévasté par les lignes de front, reconstruire les usines, refaire les fortunes familiales... Desormais les priorités sont ailleurs. On finit bien quelques travaux entre-deux guerres. Après tout, il s'agit d'une église cathédrale, pas une chapelle de bord de route mais le rythme n'est plus là, les moyens sont réduits. Le campanile qui devait être provisoire est condamné à rester debout... Après la seconde guerre mondiale, le sort de la cathédrale n'est plus d'actualité. un mur de briques percé de trois portes, voilà la façade que voient paroissiens et promeneurs jusque dans les années 1990 quand enfin il est remplacé par un mur de marbre translucide et un treillage d'acier. Il était temps... car depuis, le siège épiscopal est devenu archiépiscopal en remplacement de l'archevêché de Cambrai qui garde cependant un titre honorifique auquel il est attaché par son histoire, l'Eglise quant à elle, fait évoluer ses structures au gré de l'évolution économique...
Néanmoins, et il faut le dire, si aujourd'hui l'ensemble est cohérent... Après tout, nombre de cathédrales médiévales n'ont pas atteint le dernier stade de leur projet initial (d'ailleurs souvent remanié en cours de route...). L'intérieur aussi vaut absolument que l'on y passe du temps... et puis quand il fait soleil, les rues du vieux Lille sont d'une charme inégalable...

1 commentaire:

  1. En voilà un récit fort intéressant sur Lille et son patrimoine religieux
    Manon

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