La suite d'Histoires du Nord ...

lundi 30 janvier 2012

Lille et le défi de l'industrie

Extrait de la conférence de Pierre Mauroy : « Lille a bien mérité de la Patrie », conférence de clôture de l’Année du Bicentenaire, Lille, 17 décembre 1989



La multiplicité des sièges que Lille a dû subir au long de son histoire millénaire constitue la contrepartie de son statut de place militaire. Des siècles durant, ses habitants se sont trouvés contraints de vivre enfermés dans les fortifications. Au milieu du XIXe siècle, les 80.000 Lillois étouffent sur une superficie de 210 hectares. L’insalubrité règne dans la plupart des quartiers de la ville. Les nombreux canaux, en majorité à ciel ouvert, qui parcourent la ville, sont devenus de véritables dépotoirs. Plaintes de particuliers et rapports des autorités ne cessent de dénoncer cette situation. L’industrie s’est taillée une place au détriment de l’habitat privé, qui voit se multiplier les taudis. Les communes périphériques d’Esquermes, Fives, Moulins et Wazemmes sont en pleine expansion. Les usines viennent s’y installer, désertant Lille où l’économie stagne. Des protestations s’élèvent à Lille, mais aussi dans les communes voisines où les contraintes militaires freinent le développement de l’habitat et les implantations industrielles. L’abus même des règlements tatillons des autorités militaires suscite le sursaut libérateur. La coupe déborde lorsque le service du Génie réclame, en 1852, la démolition des quatre marches de l’église de Wazemmes au Faubourg de la Barre. Elles se trouvent dans la zone des servitudes militaires ! Pour les Lillois c’en est trop et ils entreprennent la reconquête de leur ville, se lancent dans une véritable révolution urbaines. Ce défi mobilise jusqu’à la veille de la Grande Guerre.


Le préfet Léonard Vallon, le Hausmann lillois, joue un rôle décisif dans la renaissance de la ville. C’est lui qui réussit à convaincre le maire de Lille, Richebé, puis l’empereur Napoléon III, de la nécessité d’agrandir la ville. Le 13 octobre 1858, paraît le décret impérial prononçant la suppression des communes de Wazemmes, Esquermes, Moulins et Fives et leur rattachement à Lille.


Le 30 octobre, les conseils municipaux de Lille et des communes rattachées sont dissous. Une commission municipale, présidée par Richebé, est chargée de l’étude d’un plan d’alignement. Lille, Esquermes, Moulins, Fives et Wazemmes ne font plus qu’une seule commune. La superficie aménageable passe de 210 hectares à 720 hectares.


L’agrandissement s’accompagne de gigantesques travaux. Lille devient, pour plusieurs décennies, un vaste chantier. Les municipalités de Géry Legrand et de Gustave Delory se préoccupent d’abord d’assainir une ville qui en a bien besoin. Une grande partie des canaux malodorants est couverte. Cinquante kilomètres d’égouts sont creusés. L’eau courante est installée. « Pour tous nos femm’s d’ménage, I n’se démontront pu l’bras, a chés pompes du voisinnage »


Les rues anciennes sont aménagées. Des voies nouvelles sont tracées : le boulevard de la Liberté, la rue de Solferino, le boulevard Vauban, la rue Faidherbe…


La circulation s’améliore dans la ville. A la fin du siècle, l’éclairage électrique fait son apparition.


On bâtit beaucoup. En 1914, les terrains annexés sont presque entièrement couverts de constructions. Seul le quartier d’Esquermes, parcouru par l’Arbonnoise, reste encore un petit village. On vient s’y promener et canoter le dimanche. Des architectes de talent, Henri Contamine, Auguste Mourcou, Emile Vandenbergh, Alfred Mongy, participent à cette œuvre ambitieuse. De la Grand’Place à la place de Tourcoing, le long des rues et des avenues d’un quadrilatère rigoureusement dessiné, s’élèvent les vastes hôtels du patriarcat lillois et les maisons cossues de la bourgeoisie. Briques rouges, pierre blanche, balustrades, frises, vasques, lucarnes, clochetons contribuent à l’originalité d’une architecture un temps méprisée. On la redécouvre aujourd’hui et elle fait le charme de nombre de nos rues.


La ville se dote d’un réseau d’écoles maternelles, primaires et primaires supérieures. Elle participe à la construction de la Préfecture, d’un vaste musée et d’un imposant ensemble universitaire entre la Porte de Paris et la Place Philippe Lebon.


Le bilan de l’agrandissement n’est toutefois pas totalement positif. Ville nouvelle et ville ancienne sont mal soudées. L’assainissement de l’habitat ouvrier n’a pu être mené à bien. Le peuple de Lille est en droit d’être déçu. Les espaces verts tant attendus ne profitent qu’à quelques quartiers. La rapidité de la croissance de la population déjoue toutes les prévisions. L’entassement se reconstitue, surtout dans les quartiers populaires.


En dépit de son spectaculaire agrandissement, la ville manque déjà de terrains disponibles pour construire les logements neufs qui font défaut. Elle manque également d’espace pour améliorer la voirie et aménager les espaces verts. La ville continue d’étouffer dans ses remparts tandis que les nouvelles servitudes militaires freinent ses capacités à mener les travaux d’urbanisme nécessaires. L’état-major est persuadé que la fonction militaire de Lille est indispensable et que, pour ancrer une forte résistance devant la frontière, les fortifications, loin d’être démantelées, doivent être renforcées.


Gustave Delory, le Maire de Lille, soucieux des besoins de la population lilloise, est convaincu de la nécessité de faire de Lille une grande capitale régionale. Il engage auprès des pouvoirs publics d’actives démarches pour obtenir le démantèlement des fortifications. Ses efforts aboutissent au printemps 1906 lorsque le ministre de la guerre donne son accord au déclassement de Lille. Mais hélas il faudra attendre la fin de la Grande Guerre.


Quelques semaines après la victoire, le conseil municipal de Lille sollicite à nouveau de l’Etat le déclassement de la ville. Au début de l’année 1919, un projet de loi est déposé. Voté par les deux assemblées, il est promulgué à l’automne. Lille demeure une place militaire mais son enceinte est déclassée. La ville peut la démanteler. Sur les terrains ainsi libérés, la ville peut désormais engager une politique d’urbanisme plus maîtrisée.


C’est Gustave Delory, redevenu maire à l’automne 1919, qui engage les premiers plans. Mais c’est son successeur, Roger Salengro, qui développe la plupart des grands chantiers lillois des années 1920 et du début des années 1930. Cette œuvre de longue haleine, dans laquelle s’illustre le maire bâtisseur qu’est Roger Salengro, dure en fait jusqu’à la fin des années 1960.


Lille a donc sur relever le défi. Avec Roger Salengro, puis Denis Cordonnier et Augustin Laurent, Lille intra-muros a pu rejoindre ses faubourgs. Le Centre des Chèques Postaux, le commissariat central, la Cité administrative, la Foire commerciale, bref une série de bâtiments publics et d’immeubles collectifs organisent l’extension lilloise à l’est. A l’ouest, la couronne lilloise se densifie vers la porte de Béthune où se dressent des immeubles collectifs dotés de locaux scolaires.


En revanche, au sud, l’extension est plus tardive puisque les constructions de logements le long des boulevards de ceinture se développent surtout entre 1955 et 1963, sous l’impulsion du premier adjoint d’Augustin Laurent, Marcel Bertrand.


L’équipement de l’ancienne zone militaire a permis, enfin, la réalisation, par étapes, d’une rocade autoroutière presque complète aujourd’hui.


Mais il a fallu ouvrir le chantier des quartiers vieillis par la rénovation de Saint-Sauveur, par la définition du quartier sauvegardé du Vieux-Lille, par l’implantation d’espaces verts nouveaux, comme le jardin des plantes, par la création de nombreux logements sociaux. Ce furent les chantiers de maire de Lille Augustin Laurent a qui j’adresse une pensée affectueuse.


Vinrent les années nouvelles, les décennies 70 et 80 : Lille a changé – Lille s’est embellie. La réalisation du secteur piétonnier, la construction du métro, le réaménagement des quartiers, la multiplication des équipements, comme le Palais des Congrès, la promotion culturelle de la ville, l’application d’une politique originale de décentralisation, ont permis à Lille de dominer son passé pour entrer dans l’ère nouvelle de son destin.

Le Fort de Petite-Synthe : un témoin de l'architecture militaire du 20e siècle

DE Joël LEHOCQ, Ville de Dunkerque, n.d.



Le fort de Petite-Synthe porte la dénomination officielle d’« ouvrage de Petite-Synthe ». Son implantation répondait à une extension du port de Dunkerque. Par la loi du 24 décembre 1903 l’ancienne ceinture de remparts du 19e siècle face à Saint-Pol-sur-Mer devait disparaître afin de construire de nouvelles darses et écluses ainsi qu’un avant-port. Cependant il n’était plus question d’établir une nouvelle enceinte. Pour répondre à l’évolution de l’artillerie, il fallait des forts en béton. L’effet destructeur des obus-torpilles (obus contenant un explosif brisant de type mélinite) employé à titre d’essai par l’armée allemande à partir de 1885 condamnait les fortifications d’un modèle ancien et mêmes celles construites après 1871. Les ingénieurs militaires français se sont donc attelés de 1885 à 1914 à revoir régulièrement la structure des forts. Désormais seuls les canons abrités dans des casemates ou des tourelles pouvaient résister. L’artillerie étant disséminée à l’extérieur des ouvrages et dissimulée au maximum. C’est dans cette logique qu’a été construit l’Ouvrage de petite-Synthe, puis l’Ouvrage Ouest de 1908 à 1911.


Il s’agit donc d’un ouvrage « détaché » placé à une distance de la place-forte au moins égale à une portée d’artillerie et assez rapproché de l’Ouvrage Ouest afin de croiser leurs feux



HISTORIQUE


Etabli dans le secteur du Dood Weg sur une surface totale de 13 hectares 45ares 96 centiares, le fort commencé en 1906 a été achevé fin 1908 (comme le rappelle la plaque fixée au-dessus de la porte d’entrée).


Il est l’œuvre du capitaine du Génie Bouvier de la Place de Dunkerque, chargé du suivi du chantier. L’entreprise Edouard Lecomte en a assuré la construction. Si les travaux ont duré deux ans pour le gros ouvrage (bétonnage) la livraison des cuirassements, commandés dès septembre 1905, a rencontré des retards pour des raisons de transport jusqu’à pied d’œuvre. Les cuirassements arrivés à la gare de Dunkerque, en raison de leur poids, durent emprunter un itinéraire spécial. Ayant transité par la gare de Coudekerque-Branche, ces lourds blindages prirent l’embranchement privé de la Société Anonyme des Docks et Entrepôts de Petite-Synthe puis furent acheminés jusqu’au fort sur des fardiers tractés par une locomotive routière venue de Belfort. Les cuirassements furent en place en septembre 1908.


L’officier d’artillerie note en novembre 1908 que « l’artillerie de la place de Dunkerque et les batteries du 1er bataillon n’ont pas encore reçu d’instruction sur le service du canon de 75 mm de tourelle et que le personnel n’a pas encore pu être exercé » ! Les essais n’intervinrent que le 16 décembre 1908. Journée mémorable s’il en fut à Petite-Synthe. En effet afin de parer à tout incident un champ de tir de circonstance de 600 mètres de rayon avait été délimité. La tourelle de 75 effectua des tirs d’épreuve à obus fictifs ainsi que les mitrailleuses, tirs qui se révélèrent concluants. Le 27 mars 1909 les organes cuirassés furent remis au service de l’artillerie.


Dans l’état actuel de nos recherches, il est difficile de chiffrer le coût total de cet ouvrage. Entre 1 et 2 millions de francs or serait une estimation raisonnable et probablement insuffisante en tenant compte de l’équipement complet. Mais on peut en avoir une idée en sachant que les forts construits à cette époque ont coûté : 2.300.000 F pour le fort de Vacherauville, 3.650.000 F pour celui de Moulainville, 4.500.000 F pour celui de Rozelier et 6.000.000 F pour Douaumont.


L’ouvrage de Petite-Synthe est alors rangé dans la première catégorie des fortifications, c’est-à-dire ceux qui étaient pourvus en permanence de troupes et de matériel afin d’en assurer une résistance durable. Au cours de l’année 1909 l’armée de terre, en l’occurrence un détachement du 110e RI régulièrement relevé, allait en garnison ainsi que des effectifs d’artilleurs.


Durant la Première Guerre Mondiale, le fort accueilli les soldats du front de l’Yser qui venaient se reposer après les combats. Les Allemands procédant à des bombardements de Dunkerque et des communes voisines au moyen de canons à longue portée de 380 mm depuis la Belgique, les tirs des pièces d’artillerie de Predikboom en 1915 puis de Leugenboom en 1918 amenèrent la population civile à passer dans les salles du fort de nombreuses nuits d’angoisse. En septembre 1917 devant les bombardements aériens une batterie de 75 de D.C.A. fut installée au fort pour la défense du camp retranché de Dunkerque.


En 1924, la Marine demanda à ce que l’ouvrage lui fut remis mais il resta occupé par l’artillerie avec le renfort d’une batterie de D.C.A. A cette époque, la garnison comprenait 150 hommes. En cas de mobilisation, les stocks de munition devaient s’élever à 10.000 cartouches pour les canons et à 2 millions de cartouches pour les mitrailleuses.


En 1939 le fort se trouve de nouveau armé mais en raison des « nouveautés » de la guerre aérienne : 4 canons de 75 longs de D.C.A. furent placés sur les dessus (installation à ciel ouvert).


Le 4 juin 1940, l’ouvrage est cerné par l’ennemi. Le maire Arthur Debyser entama des négociations avec la garnison du fort en raison des menaces des Allemands de faire bombarder et raser Petite-Synthe. Après un baroud d’honneur, le fort fit sa reddition. Occupé par l’armée allemande jusqu’en mai 1945 – du matériel fabriqué à Orienburg (près de Berlin) encore en place en fait foi – il n’a plus joué qu’un rôle secondaire, en raison de l’implantation à proximité d’une batterie anti-aérienne d’une grande « efficacité ». Cependant des travaux de renforcement de fortification ont été entrepris (construction d’un blockhaus à proximité des tourelles et d’un observatoire sur la casemate de Bourges).


Après la libération de Dunkerque des prisonniers allemands y furent incarcérés. Plusieurs graffiti rappellent la nostalgie qui les habitait. Le retour à la paix permet d’accueillir sur les pentes herbeuses des moutons qui remplacent les guerriers de naguère et de paisibles pêcheurs vont dorénavant fréquenter les berges du fossé.


Déclassé en 1946, l’ouvrage est acquis par la ville de Dunkerque par délibération du Conseil municipal du 31 mai 1974. Depuis les espaces situés autour du fort ont trouvé une vocation de lieu de détente, de promenade en famille, de loisirs et de pratique du sport. Trois perches permettent aux archers de s’exercer au tir à l’arc, trois terrains de football sont à la disposition des clubs qui viennent s’y entraîner. La pratique du cross-country trouve un site propice grâce à l’aspect vallonné du terrain adjacent. L’intérieur du fort a été affecté au stand d’entraînement au tir de la Police Nationale et au chenil de la brigade canine.


Enfin, la fête annuelle de juin amène un large public et permet à la vie associative de mieux faire connaitre ses activités. Brocante, démonstrations sportives, variétés constituent le menu offert à un public désireux de vivre en famille une importante fête populaire. En un mot, le souhait de le voir devenir un poumon vert de l’agglomération et un écrin de verdure est en train de se concrétiser.



DESCRIPTION DU FORT


De forme grossièrement hémisphérique les dimensions du fort sont de 280 mètres de la berge ouest à la berge est, de 170 mètres de la tourelle gauche à la tourelle droite, de 75 mètres du nord au sud.


L’ouvrage se compose de plusieurs éléments ;


- Une caserne


- Une casemate de Bourges


- Trois tourelles à éclipse



LA CASERNE


Avant 1914, le chemin d’accès au fort était bordé par un baraquement servant au logement des officiers et des sous-officiers, qui a été démoli dans les années 70.


L’entrée dans le fort se fait par un pont fixe prolongé par une partie mobile (pont-levis) à l’origine enjambant un fossé ou douve large de 13 mètres et profond de 3,50 mètres. La terre extraite servit à recouvrir l’ensemble de l’ouvrage.


Il faut signaler que ce type de pont était rare dans les forts modernes. Le plus souvent la porte s’ouvrait au fond d’un fossé sec où l’on descendait par une rampe taillée dans la contrescarpe. Mais à Petite-Synthe, le problème de la remontée fréquente des eaux souterraines interdisait ce système.


On peut remarquer que le mur de façade tourne le dos à la direction générale de l’ennemi censé venir par le sud. Après un parapet bétonné et une banquette de briques, on entre dans la caserne, dont la porte a disparu et qui est conçu selon un plan symétrique.


- Un couloir longitudinal de 70 mètres comportant 10 salles réparties de gauche à droite, où se situaient les locaux des officiers et des sous-officiers d’artillerie et d’infanterie. L’ambulance, la cuisine où se trouve encore la cuisinière militaire d’origine (1909)


- Un couloir central de 35 mètres menant à la tourelle centrale de mitrailleuses où l’on découvre 4 petites pièces attribuées au commandant du fort, au corps de garde, aux locaux disciplinaires, à la lampisterie.


De chaque côté séparées par des couloirs latéraux menant aux tourelles sont situées 3 salles assignées à gauche aux abris de mitrailleurs et au poste télégraphique et à droite au magasin aux vivres et à d’autres abris de mitrailleurs. Dans ces couloirs latéraux des glissières permettaient l’introduction de rails de chemins de fer afin de renforcer la structure bétonnée en cas de bombardement.


Des puits et de vastes citernes souterraines creusées en plusieurs endroits permettaient de recueillir les eaux de pluie pour une plus grande autonomie.


L’ensemble du fort a été bâti sur du sable mouillé et pilonné puis venait un appareil de blocs de pierre servant d’assise avant de couler le béton. L’entrepreneur : M. Edouard Lecomte a certainement dû employer la technique courante à l’époque, à savoir le recours à l’eau de mer lors du délayage du mortier. On obtenait alors une solidité plus grande. De même la norme était de respecter dans le béton armé un poids de 85 kg de ferraillage par mètre cube de béton avec plusieurs couches de grillages tous les 15 centimètres. L’épaisseur des voûtes de béton spécial ou de la dalle de béton armé varie selon la portée : 2 mètres d’épaisseur pour une portée de 3 mètres, 2,50 mètres pour une portée de 6 mètres. Le béton armé valant 50 à 60 francs le mètre cube en 1900, la masse de béton que représente le fort laisse rêveur quant à son prix de construction.


On remarque dans le couloir longitudinal des appareils de ventilation manuels, qui servaient à renouveler l’air rapidement vicié dans un espace clos en cas de siège. Mais ils se seraient révélés rapidement insuffisants en cas de bombardement intensif. En effet, le risque d’asphyxie par l’oxyde de carbone était très grand. Les explosifs nitrés dégagent de l’oxyde de carbone dans la proportion d’environ 1 litre par gramme du corps explosif. Ainsi un projectile de 420 mm dégageait 106 mètres cubes de gaz ; l’obus de 305 mm, 60 mètres cubes. Si le projectile s’enfonce profondément dans le sol et que l’éclatement se produit au contact des locaux souterrains, le souffle refoule le gaz dans les fissures. Il faut alors une ventilation puissante pour éliminer le gaz. En août 1914, la capitulation de nombreux forts belges et français fut en fait due à l’intoxication des assiégés.



LA CASEMATE DE BOURGES


Selon la définition générale, la casemate était un abri voûté généralement recouvert de terre et à l’épreuve de l’artillerie. Elles pouvaient servir simplement à abriter les hommes, les munitions et les vivres ou au contraire recevoir un canon et avoir un rôle actif. C’est ce qu’on appelle une casemate à canon. Avec la nouvelle conception des forts à la fin du 19e siècle, on avait revu le problème des casemates à canon et les ouvrages de flanquement destinés à battre les intervalles entre les forts. Pour cela on créa un grand blockhaus abritant sous une dalle de béton de 1,75 mètre d’épaisseur deux pièces de 75 mm montées sur un bâti spécial et tirant par des embrasures appropriées : ce fut la casemate de Bourges.


Les tourelles étaient installées sur la crête de feu des forts, les casemates furent construites sur le front de gorge et orientées face au flanc gauche ou au flanc droit du fort (comme à Petite-Synthe). Le mur de façade n’était pas soumis aux coups directs et étant noyée dans la masse des dessus la casemate était plus difficiles à discerner.


Ce type de casemate fut inventé par le commandant du Génie Laurent et expérimenté au polygone de Bourges, ville où l’on trouvait un grand nombre d’établissements d’expérimentation de l’artillerie. La casemate de Bourges de Petite-Synthe contenait deux canons de 75 mm dans deux salles séparées et abritait 20 artilleurs. Toutes ses ouvertures ainsi que celles du fort étaient munies de portes de fer, dont certaines subsistent. Les Allemands firent des modifications importantes dans ce bâtiment : édification d’un observatoire bétonné faisant saillie, obturation des ouvertures des canons de 75, pose de portes étanches, construction de murs coupe-souffle.



LES TOURELLES A ECLIPSE


Après la crise de l’obus-torpille, on conclut après 1885 à la supériorité des tourelles sur les casemates traditionnelles.


Les tourelles traditionnelles n’étant pas en mesure de supporter l’impact d’un obus de calibre supérieur au 155 mm, il fallut dissimuler la coupole en l’enfonçant dans une collerette en béton. Pour être efficace une tourelle devait exécuter un mouvement d’éclipse avec une rapidité telle que sa durée d’apparition soit moindre que le temps mis par un projectile à venir de la batterie ennemie. Après plusieurs types de tourelles, le système inventé par le commandant Galopin en 1889 fut reconnu le meilleur, car il pouvait effectuer la montée en batterie, le départ des deux coups et l’éclipse en moins de 5 secondes, ce qui était remarquable étant donné un poids compris en 150 et 200 tonnes. A l’origine, cette tourelle était munie de deux contrepoids soutenus par des balanciers qui reposaient sur des rotules. Un personnel important était nécessaire pour la manœuvrer – à bras d’hommes – mais le système permettait de supprimer une part considérable du poids.


L’emploi d’aciers spéciaux (acier + nickel + chrome) vient renforcer la résistance à l’impact des projectiles. Les coupoles de 75 mm étaient de plus coulées d’une seule pièce et manœuvraient dans une avant cuirasse protectrice. A partir de 1900 – et c’était le cas dans l’ouvrage de Petite-Synthe – les tourelles furent dotées de 2 tubes de 75 mm raccourcis dont le mouvement d’éclipse était actionné par un seul balancier et un seul contrepoids mais avec un secteur denté. Les manœuvres se faisaient très facilement : deux monte-charges amenaient les obus jusqu’à la chambre de tir. Les tourelles de 75 mm à 2 canons pouvaient tirer 20 à 22 obus par minute.


Avant 1914, 58 tourelles de ce type avait été mises en place dans divers forts et surtout dans l’Est de la France. Les autres tourelles dotées de mitrailleuses Hotchkiss placées l’une au-dessous de l’autre devaient tirer alternativement pour éviter l’échauffement de leurs canons.


91 tourelles de mitrailleuses avaient été réalisées avant 1914.


Le fort de Petite-Synthe abritait trois tourelles à éclipse :


- Une tourelle à éclipse pour deux canons de 75 mm à tir rapide placée sur la gauche.


- Deux tourelles à éclipse pour mitrailleuses Hotchkiss au centre et à droite.


Seule la coupole de la tourelle de 75 mm existe encore. La tourelle centrale a disparu. Quant à celle de droite, les occupants allemands l’ont remplacé par un dôme bétonné. Une banquette de tir située de part et d’autre de la tourelle centrale pouvait accueillir le long du parapet les soldats d’infanterie. Dès 1924 il avait été projeté de disposer 4 canons de 120 mm de D.C.A. sur le front sud. On accédait à la tourelle centrale par un passage couvert qui prolongeait le couloir.


Les bâtiments contenant les tourelles, bâtis sur pilotis en raison de la nature du sol et du poids considérable des cuirassements, étaient également en béton armé d’une épaisseur allant de 2 à 4 mètres et protégés par 2 à 4,50 mètres de rocaille. Actuellement, la machinerie de la tourelle de 75 est en partie conservée. Un observatoire cuirassé permettait de régler le tir de la tourelle de 75 mm située à 15 mètres en arrière. Les instructions étaient transmises au moyen d’un tube acoustique. De faibles dimensions et d’une épaisseur de 25 cm cet observatoire était quasi invulnérable.


Les cuirassements des tourelles avaient été réalisés par la Société de construction des Batignolles et l’observatoire fixe par la compagnie Schneider et Cie. En principe, le champ de tir des tourelles était de 360 degrés, mais en raison de la destination du fort et de sa configuration, le champ de tir de la tourelle des canons de 75 mm était limité à 170 degrés d’ouverture et celui des tourelles de mitrailleuses était compris entre 180 et 188 degrés. De plus, la tourelle de droite était dotée d’un observatoire pour le service général situé à 6 mètres en arrière.


Le champ de tir et la portée des canons de 75 mm mettaient Leffrinckoucke, Téteghem, Bergues, Brouckerque et Craywick sous leur feu éventuel.


Les mitrailleuses portaient quant à elles jusqu’à Grande-Synthe et Cappelle-la-Grande. Leur cadence de tir était de 125 coups par minute au coup par coup et de 500 à 600 coups par minute en tir continu. Chaque tourelle était accompagnée d’un magasin à munitions : celui des canons de 75 contenait 3.300 coups et 700 coups dans l’armoire de la tourelle.


Les cuirassements et leur installation peuvent être estimés à plus de 560.000 Francs soit à peu près le quart du coût de l’ouvrage. Ainsi une tourelle de 75 mm revenait à 125.000 Francs pour le cuirassement auxquels il fallait ajouter 75.000 Francs pour les substructions.


L’accès aux tourelles pouvait être fermé par des portes de fer permettant la poursuite du combat en cas d’incursion de l’ennemi à l’intérieur de l’ouvrage. Des couchettes et des latrines étaient à la disposition des servants.


En conclusion


L’ouvrage de Petite-Synthe, depuis la disparition de l’ouvrage Ouest lors de la construction d’Usinor, représente dans le Nord-Pas-de-Calais un témoin rare du type d’architecture militaire de l’aube du XXe siècle. Relativement en bon état, il serait souhaitable dans l’intérêt de notre patrimoine qu’il puisse être mis en valeur au sein du parc d’agglomération qui l’entoure.

samedi 28 janvier 2012

Notice historique sur la commune de Petite-Synthe (1873)

NOTICE HISTORIQUE SUR LA COMMUNE DE PETITE-SYNTHE


ARRONDISSEMENT DE DUNKERQUE (NORD)


Par M. Verbeke, Instituteur


Mémoire couronné en 1875



In Mémoires de la Société Dunkerquoise, volume 18, 1873


Transmettons à nos successeurs


le souvenir de nos ancêtres


Petite-Synthe actuel


Le territoire de Petite-Synthe forme un vaste quadrilatère assez régulier de 1.847 hectares et ½, ayant pour limites : au Nord, la mer ; au Sud, le canal de Coudekerque-Branche, de Cappelle et d’Armboutscappel ; à l’Est, la ville de Dunkerque, son chef-lieu de canton et celui de son arrondissement, et à l’Ouest le chemin de Coxfortstraete qui le sépare de Grande-Synthe et de Fort-Mardick.


Le canal de Mardick, quoiqu’il soit tout entier sur la commune de Petite-Synthe, et qui se dirige de l’Est à l’Ouest sur une étendue de deux kilomètres, puis perpendiculairement à la mer divise la commune en deux parties à peu près égales en étendue ; le village proprement dit et le hameau de St-Pol qui se trouve enfermé entre le canal de Mardick, les fortifications et la mer.


Le nom de St-Pol lui vient d’une enseigne de cabaret établi dans les dunes à la fin du siècle dernier, à environ deux kilomètres de Dunkerque. Le chef de ce modeste établissement, homme de bon goût et d’intelligence, a voulu consacrer, par son enseigne, la mémoire du célèbre marin de St-Pol, contemporain de Jean Bart, presque son égal en bravoure, qui fut tué d’un coup de mousquet dans un combat naval livré aux Anglais le 30 avril 1705, dans la mer du Nord.


Cet endroit s’appelait primitivement Cattegat, puis Tornegat, d’Hoornegat ou Dornegat.


D’après le recensement de 1872, la population de Petite-Synthe est 3.737 habitants : 1.864 hommes et 1.873 femmes ; elle est répartie entre 893 ménages qui occupent 846 maisons.



Origine de Petite-Synthe


Bien peu de localités ont subi autant de transformations que la commune qui nous occupe. En effet, à mesure que le génie de l’homme faisait en cet endroit une nouvelle conquête sur la mer, soit en aplanissant les dunes pour les livrer à la culture, soit en comblant les criques ou en construisant des digues, oevers ou dicks, pour s’opposer aux envahissements des eaux, des parties de son territoire lui furent enlevées : les unes vinrent agrandir la ville de Dunkerque, les autres furent annexées aux communes de Mardick et de Grande-Synthe.


Dans les premiers siècles de l’ère chrétienne, à l’époque ou de zélés missionnaires vinrent évangéliser le pays qu’on nomme aujourd’hui la Flandre et qui s’appelait alors la Morinie, il ne se trouvait aucune localité dénommée le long du littoral de la mer entre Zuydcoote et Mardick.


Les rares habitants qui construisaient leurs cabanes sur les éminences, près de la côte, vivaient isolés.


C’étaient, en général, de pauvres pêcheurs, quelques-uns cependant pratiquaient l’industrie du saunier, ainsi que le prouve le nom de salines, conservé aux relais de mer avoisinant Dunkerque et faisant partie de la commune.


Il ne leur fallait, pour leur pêche, ni barques, ni canots. A marée basse, ils tendaient leurs filets et douze heures après, ils faisaient la récolte des poissons que la mer, en se retirant, avaient laissés captifs.


Jusqu’à cette même époque, au moment du flux, la mer inondait une partie du pays, car il n’existait aucune écluse, et les dunes étaient les digues naturelles qui mettaient seules obstacle à l’envahissement des eaux.


Les eaux pluviales, trop abondantes pour être absorbées par le sol, suivaient les inclinaisons du terrain et creusaient les cours d’eau. C’est ainsi que le formèrent le Nordgracht et le Rietvliet.


Au milieu du 7e siècle, plusieurs monastères s’établirent dans la Morinie, et les habitants convertis au christianisme, dont les mœurs s’étaient adoucies avec la civilisation, aidèrent les moines dans leurs travaux de culture, de défrichement et d’irrigation.


Des bourgs, des villages, des hameaux se formèrent, le commerce et l’industrie prirent un certain développement.


Vers l’an 800, Mardick surtout était une ville florissante.


A cinq kilomètres à l’Est de cette place, se trouvait une croix dite de la fontaine à l’eau fébrifuge ; il s’y faisait un pèlerinage très renommé. Cet endroit a toujours fait partie du territoire de Petite-Synthe.


Ce pèlerinage qui attirait sans cesse de ce côté une multitude d’étrangers, fut cause qu’un certain nombre d’entre eux se fixèrent en ces lieux. Ainsi se forma le hameau qui, plus tard, fut érigé en commune sous le nom de Petite-Synthe, Sainte, Sanctum ou Sinthonis.


« en 1038, Mardick était en si bonne voie de progrès, dit M. de Bertrand, dans son Histoire, qu’il attirait plus que jamais une masse incalculable d’étrangers affluant de toutes parts, son seulement dans ses murs par l’heureuse prospérité de la ville et de son port, mais encore dans son voisinage à cause du saint pèlerinage qui y était établi à un endroit nommé Sanctum ou Sinthonis.


« C’est ainsi que les environs de la ville, dans un rayon très étendu finirent par se peupler et par former des hameaux, parmi lesquels on vit s’élever ceux d’Armboutscappel, d’Armboutscappel-Cappelle et de Sinthonis même dont nous venons de parler. A la longue, on y avait érigé des oratoires pour satisfaire la piété des nouveaux habitants, oratoires qu’on finit bientôt par convertir en églises.


« Par suite de cet état de choses, un démembrement du territoire de Mardick-campagne s’effectua.


« Entre autres paroisses, on créa le village de Sinthonis ou Synthe qui comprenait à peu près tout ce que les communes de Grande-Synthe et de Petite-Synthe possèdent aujourd’hui de terres, moins celles dans la partie septentrionale que la mer a abandonnées depuis cette époque. »


Il faut cependant remarquer que l’église actuelle de Grande-Synthe se trouve à deux kilomètres à l’Ouest de l’endroit où s’élevait la croix de la fontaine dite Cruys-Bellaert.


Le nom de Cruys-Bellaert a été conservé à la section A de la commune de Petite-Synthe.


« La croix nommée Cruys-Bellaert ou croix des clochettes, en vénération dans la paroisse, dit M. Hidde dans son manuscrit, a été enterrée dans un endroit où il y a présentement une chapelle avec un puits qu’on appelle la chapelle de la fontaine située dans une pâture appartenant à cette église, que depuis cette invention, il y eut toujours une source de bonne eau ; qu’on y a planté une croix de bois pour monument. Cette eau est réputée fébrifuge, soit par miracle, soit par sa nature. Mais ce qu’il y a de certain, les plus anciens comptes de l’église remarquent que le dimanche après l’exaltation de la sainte croix, jour de la dédicace de Petite-Synthe, on y fit la procession, qu’un prêtre y prêcha.


La nouvelle paroisse de Petite-Synthe eut pour limite, du côté de Mardick, le chemin nouvellement construit dit Vlaminckstraete. Le terrain du moderne hameau des pêcheurs qui en a dépendu jusqu’en 1867, époque à laquelle il a été érigé en commune sous le nom de Fort-Mardick, était couvert par les eaux.



Petite-Synthe érigée en commune


Une charte datée du jour de la Pentecôte de l’année 1067, donnée par Baudoin V, porte concession à l’abbaye de Saint-Winoc à Bergues, des salines de Synthe, si elles venaient à être défrichées et à s’accroître par le retrait de la mer, et des terrains avoisinants qui pourraient se rencontrer par l’écoulement des eaux de la mer.


En cette même année, Baudoin V mourut laissant à son fils Baudoin VI, le marquisat de Flandre.


C’est vers la même époque que l’on commença les premières digues pour mettre obstacle à l’envahissement des eaux et que l’on perfectionna l’agriculture, pour ainsi dire à sa naissance dans ce pays.


On connaissait à Sinthonis deux catégories d’habitants ; les cultivateurs désignés sous le nom de Laeten, et les journaliers et gens de service connus sous le nom de Landmannen.


En l’année 1197, le comte Baudoin IX confirma les titres d’une donation faite à l’abbaye fondée en 1138 près de la mer, à une lieue de Furnes, au milieu des dunes, de la ferme de Synthe (cette ferme contenait 850 mesures de terre) de la rivière venant de Synthe et de Mardick, passant à l’écluse de Synthe et fluant à la mer, de toute la pêche en dépendant et des hommes qui travaillaient à creuser le lit de cette rivière, depuis le vœux Mardick jusqu’à Venechem, et depuis le Riet-Vliet jusqu’à la mer.


On voit qu’à cette époque les dénominations de Grande et de Petite-Synthe n’existaient pas encore, les deux paroisses étaient confondues.


De nos jours, on cède une ferme avec les bestiaux et les instruments aratoires, à cette époque, on vendait, transportait ou donnait une propriété avec les vilains, manants, roturiers ou serfs attachés à l’exploitation.


La charte ci-dessus nous en fournit un exemple.


Vers la fin du treizième siècle, la lèpre régnait d’une manière effrayante en Flandre. Les principales villes et bourgs eurent leurs hôpitaux des lépreux, ordinairement situés dans les endroits isolés.


Les malheureuses victimes de cette hideuse maladie étaient traitées comme des parias ; il leur était défendu de se trouver dans les assemblées, dans les réunions, dans les marchés, dans les églises et même d’entrer dans les maisons particulières. Il leur était également défendu de rien vendre aux marchés.


Marguerite de Constantinople, comtesse de Flandre, légua par testament, en date de novembre 1273, des sommes assez considérables aux léproseries.


L’endroit où était situé à Bergues l’hôpital des lépreux, s’appelle encore de nos jours Ziekelien, c’est-à-dire maladrerie.


Quelques années plus tard, on construisait le long de la mer une digue qu’on désigna sous le nom de Grave-Jansdyck, digue du comte Jean, elle fut prolongée ensuite jusqu’à Calais.


En 1383, l’armée anglaise ayant saccagé Mardick, pris et pillé Dunkerque, livra sur le territoire de Petite-Synthe, un terrible combat aux Flamands auxquels s’étaient joints les chevaliers de Bourbourg, Bergues, de Nieuport, de Poperinghe et de Furnes. Ceux-ci, malgré leur valeur, furent défaits et plus de 9.000 Flamands restèrent sur le champ de bataille.


La digue du comte Jean de Namur étant presque entièrement détruite, Jean-sans-Peur la fit relever en 1419. C’était un bienfait pour les cultivateurs qui eurent plusieurs fois à souffrir des dégâts ruineux par suite du débordement des eaux.


Il existe encore des vestiges de cette digue sur le territoire de Grande-Synthe.


En 1469, Petite-Synthe, quoique toujours hameau dépendant de Grande-Synthe, avait acquis une certaine importance et laissait prévoir sa prochaine indépendance.


Un recensement de cette époque le désigne sous le nom de Sintene-Cappelle comptant XXIII feux, c’est-à-dire suivant le calcul d’alors, qui admettait neuf personnes pour deux feux, 103 habitants.


Grande-Synthe y figure sous le nom de Sintene-Groot-Minister ; il compte XLVII feux ou 211 habitants.


Au milieu du seizième siècle, les habitants de Synthe eurent beaucoup à souffrir du passage des troupes françaises sous les ordres du maréchal de Termes qui prit Dunkerque, livra cette ville au pillage et incendia ses principaux monuments. Mardick fut également dévasté et une partie de ses habitants quittèrent ces lieux de désolation pour s’établir plus loin, ce qui accrut beaucoup la population de Sintonis.


Par suite de cet accroissement, le hameau de Sintene-Cappelle fut érigé en paroisse dans le courant de l’année 1559. Il prit le nom de Petite-Synthe (Cleen-Synten), par opposition à l’ancienne paroisse que l’on désigna sous celui de Grande-Synthe (Groot-Synten).


La limite séparative entre les deux paroisses était le Coxfortstraete qui se dirigeait directement vers la mer, laissant à petite-Synthe tout le territoire qui forme actuellement la commune de Fort-Mardick, autrement dit le hameau des pêcheurs.


La paroisse de Petite-Synthe dépendait du décanat de Bourbourg, pour le spirituel, et de la châtellenie de Bergues pour le temporel.


En 1574, le pape Grégoire XIII publia un édit par lequel il ordonnait que l’année commencerait à l’avenir le 1er janvier. Avant cette époque, il n’y avait pas de date fixe dans la Flandre pour commencer l’année.


La langue flamande était seule parlée dans la commune et comme les livres étaient très rares, on voyait les habitants de Petite-Synthe, qui étaient très pieux, assister assidûment aux offices divins un chapelet à la main.



Le Fort de Mardick


En 1622, le Roi d’Espagne chargea l’ingénieur Jean Gamel d’établir le fort dont celui-ci avait conçu l’idée et établi les plans.


Dans l’exécution de ce projet, le Roi avait en vue la défense du port et de la place de Dunkerque.


On choisit pour emplacement les dunes sises à cinq kilomètres Ouest de Dunkerque, sur le territoire de Petite-Synthe.


Le nom de Fort Mardick lui fut probablement conservé parce qu’il était destiné à remplacer l’ancien fort construit par les Romains, près de cette ville.


Faulconnier, et après lui M. De Bertrand, ont donné la description et le plan du fort ; nous laissons la parole à ce dernier auteur :


« Le fort était composé de deux parties dont la plus élevée contenait quatre bastions d’une grande élévation avec une fausse braie au pied de laquelle on voyait une palissade et un large fossé avec une contrescarpe palissadée. Ce haut fort renfermait une petite église surmontée d’un clocher ainsi que deux pavillons d’état-major et deux autres petites constructions. Il était formé d’une enceinte de trois bastions royaux à l’Est et à l’Ouest, de deux autres vers la plage. Cette enceinte se nommait bas-fort, était entouré d’un fossé avec des demi-lunes, des courtines et une contrescarpe palissadée. Le bas-fort contenait quatre corps de casernes de soixante-dix mètres de longueur chacun et servant d’écuries au besoin, deux logements de marchands de cent soixante mètres l’un.


« L’ensemble du fort de Mardick avait, dans sa plus grande longueur, c’est-à-dire de l’Est à l’Ouest, neuf cents mètres environ et du Sud au Nord sept cents mètres seulement. Les ouvrages extérieurs se terminaient juste à la laisse de la haute mer, l’entrée du fort se trouvait au Sud-est.


« Il pouvait contenir de trois à quatre mille hommes, quand les casernes manquaient d’espace, on logeait une partie des troupes dans les bâtiments des marchands et sous des tentes ;


« Les fossés du fort étaient alimentés par la mer et le canal de Mello qui y aboutissait au Sud. Le Mello communiquait au watergand le Vliet qu’a remplacé le canal de Bourbourg et longeait de l’Ouest le chemin de Coxfortstraete qui sépare aujourd’hui les communes de Grande et de Petite-Synthe.


« Le chemin de terre de Gravelines à Dunkerque, formant la seule voie de communication entre ces deux villes, passait presque au pied de la contrescarpe extérieure du fort, longeait au Sud le banc du comte Jean et se trouvait conséquemment coupée par le Mello que l’on traversait sur un pont.


« Au midi de ce fort, il existait un bourg considérable qui était environné de plusieurs ouvrages de fortification. Il n’est pas possible d’en fixer le nombre des habitants ni des maisons mais aux dires de Faulconnier, deux mille soldats auraient pu s’y loger. Tous ces gens-là étaient Flamands.


« Au nord et à une demi-portée de canon, il y avait un fort de bois bâti sur pilotis pour garder le canal qui formait le long de la côte une suite immédiate de la fosse de Mardick, et par lequel Dunkerque et Mardick avait une communication maritime sûre, commode et facile. Ce fort de bois se trouvait continuellement entouré d’eau, étant placé dans les limites de la laisse de la basse-mer.


« Le fort de terre était lié à l’autre par une communication couverte en gros pilots qu’interrompait un pont-levis qui en empêchait l’entrée du côté de l’Estran. Cette communication formait une véritable estacade que la mer entourait dans le flux.


« Tel qu’on le voyait, le fort de Mardick était un très bel ouvrage d’architecture militaire et de la dernière importance pour la défense des places de Dunkerque et de Gravelines, ainsi que du littoral compris entre ces villes. »


Vers 1629, les Hollandais opérèrent une descente aux environs de Mardick et s’y livrèrent au pillage, mais repoussés par la garnison de Dunkerque, ils durent se sauver à la nage vers leurs chaloupes, et les canons du fort leur causèrent beaucoup de dommage.


L’armée française ayant assiégé Gravelines, le général en chef espagnol craignant le même sort pour le fort de Mardick, ordonna l’élargissement du canal de Mello, de plus il fit construire de distance en distance des redoutes dans la vue d’arrêter les Français.


Malgré ces précautions, le fort fut vivement attaqué et après une héroïque résistance de cinq jours, l’armée espagnole qui le gardait, dut capituler le 10 juillet 1645.


Les 500 hommes valides qui s’y trouvaient sortirent avec armes et bagages, abandonnant les blessés, une grande quantité de munitions et quatre pièces de canon.


A cette époque on frappa une médaille à l’effigie de Louis XIV et portant pour inscription : LUDOVICUS XIIII REX CHRISTIANIS (Louis XIV, roi très chrétien). Le revers représentait la France assise à l’ombre d’un laurier sur un monceau d’armes conquises et tenant dans la main droite une victoire et pour inscription : GALLIA UBIQUE VICTRIX XXXV URBES AUT ARC CAPTAE MDCXLV, c’est-à-dire la France partout victorieuse, 35 villes et forteresses prises en 1645.


Quoique l’armée française respectât les propriétés privées, les habitants de Petite-Synthe ne furent pas sans inquiétude et sans éprouver de dommages.


Six cents hommes commandés par habile Maréchal de camp de Clanleu furent chargés de la garde du fort ; malheureusement cet officier supérieur tomba malade et se retira à Boulogne pour y rétablir sa santé. Aussitôt la mésintelligence se mit entre les commandants des deux parties du fort.


Cet état de choses étant parvenu aux oreilles du gouverneur espagnol qui commandait à Dunkerque, celui-ci résolut de rependre, par surprise, cette importante position militaire. Aussitôt il rassembla une petite armée de deux mille hommes, et le matin du 5 décembre 1645, il ordonna l’attaque. Le traitre De Cité lui avait fait connaître d’avance les endroits les plus faibles.


Les Français, pris à l’improviste, furent défaits et, en moins de trois heures, les Espagnols furent de nouveau maîtres de cette place.


Hélas ! la commune de Petite-Synthe devait, à son grand détriment, voir se renouveler bien des fois encore de pareilles attaques sur son territoire, mais le cadre restreint de notre ouvrage ne comportant pas le détail de toutes les péripéties de ces luttes entre deux nations qui s’acharnaient à s’emparer d’une citadelle qu’elles considéraient comme la clef de Dunkerque, nous ne raconterons que sommairement les principaux faits, renvoyant aux auteurs spéciaux, Faulconnier, de Bertrand, Hector Spiers, Bussy-Rabutin et autres, le lecteur désireux de rencontrer plus de développements.


Pendant le peu de répit que leur laissait la guerre, les habitants de Petite-Synthe travaillaient sans relâche à perfectionner leurs procédés de culture. La lourde charrue flamande dont on s’était servi jusqu’alors pour la grande culture, et qui exigeait l’emploi de quatre chevaux et de deux hommes, fut remplacée par la charrue normande n’exigeant qu’un attelage de deux ou trois chevaux conduit par un seul homme.


Cette charrue légèrement perfectionnée est encore employée de nos jours.


Pour la petite culture, on se servait exclusivement de la bêche, de la houe et du râteau.


Les Espagnols ne jouirent pas longtemps de leur conquête.


L’année suivante, l’armée française, sous le commandement du duc d’Orléans, qui avait sous ses ordres le duc d’Enghien, les Maréchaux de Rantzau et Gassion, cerna le fort. Les Espagnols ne se découragèrent pas ; ils firent plusieurs sorties heureuses, et tant qu’ils purent recevoir des vivres et des secours par mer, ils tinrent tête aux assiégeants ; mais la flotte franco-hollandaise parut devant le fort et leur coupa toute communication, ce qui les obligea à capituler.


Le 24 août, après dix-sept jours de siège, les 3.000 hommes composant la garnison sortirent désarmés, et le duc d’Enghien eut le commandement du fort.


Après avoir fait raser les ouvrages extérieurs, le futur prince de Condé céda son commandement à M. de Clanleu, qui avait déjà obtenu cet honneur.


Le gouvernement français fit de nouveau frapper une médaille ; elle représentait comme la première la tête du roi avec les mots : LUDOVICUS XIIII REX CHRISTIANISSIMUS. Le revers représentait la victoire marchant à grands pas à travers champs, les ailes déployées, légèrement vêtue, la tête ornée d’une couronne de lauriers, portant dans les mains une palme et trois couronnes murales. La légende portait : FELIX PROGRESSUS, ce qui signifie : l’heureux progrès des armes du roi. Sur l’exergue on lisait : CURTADO VINOCI BERGA ET MARDICO CA T. MDCXLVI, c’est-à-dire Courtrai, Bergues et Mardick pris en 1646.


Malgré ces guerres continuelles, la population de Petite-Synthe poursuivit sa marche ascendante ; dans deux siècles, elle s’était accrue de 300 habitants.


En 1651, les troubles de la Fronde engagèrent les Espagnols à faire une nouvelle tentative contre le fort de Mardick.


Après s’être successivement emparée de Furnes, de Bergues, l’armée espagnole, sous les ordres de l’archiduc Léopold, s’empara de cette place le 14 avril 1652, mais cette possession fut pour toujours enlevée à l’Espagne par Turenne en 1657.


Le gouvernement français fit frapper une troisième médaille, elle portait comme les deux autres l’effigie du Roi et la légende : LUDOVICUS XIIII REX CHRISTIANISS. Au revers la France figurée par un guerrier casqué et vêtu à la romaine, tenant à la main une épée nue, et de l’autre un bouclier orné de trois fleurs de lis ; pour légende : FINES DEFENSI ET AMPLIATI (les frontières défendues et reculées). L’exergue portait : MARDICO ET FANO S.-VENANTI CAPT ARDRE OBSDIONE LIBRATA MDCLVII, Mardick et St-Venant pris et Ardres secouru 1657.


Par suite d’un traité conclu entre la France et l’Angleterre, Dunkerque, le Fort-Mardick et tout le territoire de Petite-Synthe furent cédés aux Anglais en 1658.


Les habitants eurent beaucoup à souffrir de la garnison anglaise qui les mit à contribution.


A cette époque, la contenance des terres cultivées de Petite-Synthe était de 2.470 mesures.


En 1662, par suite du rachat de Dunkerque, Petite-Synthe fit son retour à la France.


Aussi depuis ce moment rien n’arrêta plus sa prospérité.


Louis XIV, ayant considérablement agrandi les fortifications de Dunkerque, jugea le fort de Mardick inutile, il le fit démolir dans le courant de l’année 1665, ne laissant que le fort en bois. Ainsi disparut, après une existence de quarante-trois ans, cette redoutable citadelle, témoin de tant de luttes.



Le hameau des matelots pêcheurs


En 1670, Louis XIV conçut le projet de former une colonie de matelots à l’endroit même où avait existé le fameux fort de Mardick. A l’appel du Ministre de la marine, quatre familles de Picardie se présentèrent. On paya leurs frais de route, on les installa dans des maisonnettes, et on leur permit de défricher, de cultiver toutes les terres contigües à leurs habitations.


Ces quatre familles se composaient de trente personnes et se nommaient Benard, Everaert, Zoonekindt et Godin.


Telle est l’origine du hameau des matelots pêcheurs érigé en commune pour la seconde fois, sous le nom de Fort-Mardick.



Le canal de Mardick


La tranquillité dont jouissait la commune de Petite-Synthe ne fit qu’accroître son bien-être et augmenter sa population.


Bien des endroits encore incultes furent défrichés, les criques ou mares furent comblées, des fossés creusés pour l’écoulement des eaux et l’irrigation des terres.


Cette prospérité se maintint jusqu’en 1712, époque à laquelle, par suite du traité d’Utrecht, le démantèlement des fortifications et le comblement du port de Dunkerque furent ordonnés.


L’anéantissement de leur port dut arrêter le commerce des Dunkerquois, et causer un grand préjudice à toute la contrée, surtout aux habitants de Petite-Synthe les plus voisins.


Les alarmes furent bien plus grandes encore lorsqu’on comprit que les eaux n’auraient plus aucun écoulement vers la mer et que tout le pays allait être exposé à de fréquentes inondations.


C’est alors que, pour obvier à ce malheur, on conçut l’idée de creuser, sur la commune de Petite-Synthe, un nouveau port qui communiquerait à Dunkerque par un large canal.


Ce projet ayant été soumis au Roi par l’ingénieur Le Blanc, Sa Majesté en autorisa l’exécution.


Cette nouvelle excita une joie générale, et aussitôt on se mit en mesure de commencer les travaux.


Au mois d’avril 1714, M. Le Blanc fit l’adjudication des ouvrages du canal et des écluses.


« On orienta, dit Faulconnier, le canal Nord-Nord-est, et Sud-Sud-Est, afin de couvrir son embouchure par le bout du Banc-Brac et on régla que la jetée de l’Ouest aurait 35 à 40 toises de longueur dans la mer plus que la jetée de l’est ; parce que l’allongement de cette ligne de jetées du côté de l’Ouest empêcherait les vaisseaux de tomber sur la même jetée, comme ils faisaient sur celle du port de Dunkerque.


« On convint aussi que les jetées du nouveau canal auraient à leur ouverture 47 à 50 toises de distance de l’une à l’autre, au lieu de 47 toises qu’avaient celles de l’ancien chenal de cette ville, dans sa plus grande largeur, et qu’à leur queue à terre, elles auraient de distance de l’une à l’autre 40 toises, au lieu d’environ 30 qu’avaient les anciennes jetées afin qu’en l’un et l’autre endroit un vaisseau de quelque longueur qu’il fût, pût éviter. »


En dernier lieu, il fut résolu que les portes des écluses que l’on construisait pour nettoyer ce nouveau canal, et pour y retenir les eaux, auraient, savoir : celles de la petite écluse 26 pieds de largeur, et celle de la grande au moins 44, afin que dans ce cas, et dans des besoins que la succession des temps pourrait amener, les plus grands vaisseaux du Roi y pussent entrer.


Au commencement de Mai 1714, les troupes destinées à travailler au canal arrivèrent au nombre de 12 bataillons, savoir : 2 du régiment de Bourbonnais, 3 du régiment Royal, 2 du régiment de Meuse, 2 du régiment d’Aunis, 2 du régiment de Conty, 1 du régiment d’Agénois. Elles ne furent pas plutôt arrivées que l’on commença à travailler à ce grand ouvrage, ce qui donna aux habitants une satisfaction qu’on ne peut exprimer.


Les ouvrages du nouveau canal avancèrent si bien que la 24 août 1714 on posa la première pierre à la grande écluse.


On mit le 7 octobre, sous la maçonnerie de la grande écluse, une boite de plomb contenant une médaille d’or et quatre d’argent avec une inscription sur une plaque de cuivre que la cour avait envoyées à M. Le Blanc :


Ludovicus magnus conciliandae pacis studio et ex pactis ad Rhénum contionibus directis Dunkercae munimentis, arce, portu et stupendi operis molibus, fossam hanc cum substructionibus et valvis, ad arcendas cluviones, et patiores usus bis millium spatio intra sex menses absoli jussit, anno R.G.H. M. DCC. XIV.


Le 14 décembre après-midi, on suspendit la première porte de la grande écluse, et on renvoya les troupes, à la réserve de six bataillons qui restèrent en garnison en cette ville sous les ordres de M. le comte d’Hérouville, Brigadier des armées du Roi et colonel du régiment de Hainaut, depuis en 1718, Maréchal de camp.


M. Le Blanc, touché du danger que le pays aurait d’être inondé par les eaux de l’hiver, et du triste état où se trouvait Dunkerque par la destruction de son port, laquelle y avait entièrement fait cesser le commerce, anima tellement par sa présence continuelle et ses libéralités, les ouvriers qui travaillaient au nouveau canal, que le 11 janvier 1715, ils y mirent la dernière porte des écluses et qu’elles furent par là en état de recevoir les eaux du pays.


Il est certain que cette écluse était la plus belle de l’Europe. Elle avait 46 toises 2 pieds de long, sans y comprendre les contreforts. Les deux bajoirs avaient chacun 24 pieds d’épaisseur, et la pile du milieu 30. Cette écluse avait deux passages, l’un de 44pieds pour les gros vaisseaux et l’autre de 26 pour les petits navires. On avait pratiqué le petit passage en premier lieu, parce que, s’il n’y avait eu que le grand, le poids énorme des portes qu’il aurait fallu ouvrir et fermer pour faire entrer ou sortir le moindre bâtiment, les aurait mises infailliblement hors d’état de durer longtemps, en second lieu, pour éviter l’inondation du pays, car si par quelque accident on n’aurait pu ouvrir un passage pour l’écoulement des eaux, on eût pu se servir de l’autre.


Chacun de ces deux passages avait doubles portes : deux du côté de la mer et deux du côté de la terre. Celles du grand passage pesaient chacune plus de 50 milliers ; et malgré leur pesanteur, elles avaient été toutes assemblées et mises en place avec une adresse et une promptitude merveilleuses. Sur les deux passages de l’écluse il y avait deux ponts-tournants pour la circulation des voitures ; celui du grand passage était de deux pièces se joignant dans le milieu, et celui du petit d’une seule pièce.


Les talus du canal étaient revêtus d’un fascinage plat, couvert de terre grasse, pour les garantir du flot de l’eau, et on avait formé des digues des deux côtés de dix ou treize toises de large, qui faisaient un très bel effet à la vue. Comme elles n’étaient que de sable, on avait revêtu de gazon plat les talus intérieurs pour empêcher que le vent ne l’emportât dans le canal.


Les écluses étant achevées, les bâtardeaux enlevés, et toutes choses en état de faire couler, pour la première fois, les eaux du pays dans la mer. M. Le Blanc s’y rendit le 6 février avec les officiers de la garnison, les magistrats et un grand concours de monde, tant de Dunkerque que des autres places voisines. Après que l’abbé de Bergues eût célébré une messe solennelle au son de toutes sortes d’instruments de musique et qu’il eût béni les ouvrages, on ouvrit enfin les portes des deux écluses pour y laisser passer les eaux qui, par leur écoulement, donnèrent aux habitants du pays une joie proportionnée à l’appréhension qu’ils avaient eue de leurs débordements, et leur ôtèrent cette crainte pour l’avenir. Cette importante cérémonie finit par un magnifique déjeuner que M. Le Blanc donna sous une tente fort spacieuse qu’in avait accommodée pour rendre la fête plus agréable.


Détail des matériaux entrés dans la construction de l’écluse de Mardick :


200.098 toises cubes de terre pour les déblais tant de l’écluse que des radiers, 4.121 toises et 3 pieds cubes de maçonnerie, 1.648.000 de briques, 74.187 rasières de chaux, 36.600 pieds carrés de pierre de taille, 5.642 pilotis sous la fondation, faisant 46.424 pieds de long, 222 longrines et traversines sur lesdits pilotis, faisant 42.700 pieds de long, 2.488 palplanches, faisant 33.700 pieds de long. Les huit premiers seuils avaient en longueur 398 pieds et de grosseur 24 sur 25 pouces. Les huit autres seuils, hurtoirs et busques mesuraient en longueur 584 pieds et de 20 à 24 pieds de grosseur. Les entretoises et bracons des buscs 230pieds, grosseur 20 sur 22 pouces. Le premier et deuxième plancher avaient chacun 3.666 pieds carrés, le premier était de trois pouces d’épaisseur et le deuxième de 3 pieds et demi. Les quatre portes circulaires du grand passage avaient chacune 1.190 pieds carrés. Les quatre portes du petit passage mesuraient aussi chacune 720 pieds carrés. Les pilotis du grillage au nombre de 9.945 faisaient un total de 69.615 pieds de long. Il était entré 778 pilotis dans les quais de derrière, les pilotis de face, faisant ensemble 10.884 pieds de long. Plus 193 faux pilotis ayant 6.110 pieds de long. Pour les ventrières, chaperons, dormans et clefs des quais 11.150 pieds de long. Pour les bordages des quais 2.430 pieds carrés de 4 pouces d’épaisseur. 12.184 livres de fer neuf, 188.780 livres de vieux fer, 11.118 livres de fonte, 16.500 livres de plomb. Il y avait 2.000 toises cubes de terre grasse derrière les maçonneries, quais de charpente, et sous les grillages des radiers, et 4.482 toises carrées de calfatage et braiage, tant à l’écluse qu’aux avant-quais.



Démolition des écluses – Ensablement du port – Nouvelles limites de la commune – Chaussée empierrée


Hélas ! Ces belles écluses, chefs-d’œuvre de l’art comme les appelle Hector Piers, devant lesquelles le Czar Pierre le Grand resta longtemps en admiration, durent être démolies deux ans après leur achèvement.


Par suite du traité de La Haye, on démolit entièrement la grande écluse, et on réduisait à 16 pieds la largeur de la petite.


Le port de Petite-Synthe n’existait plus !


La chasse des eaux par la petite écluse étant trop faible pour maintenir la profondeur du chenal, celui-ci s’ensabla bientôt, et aujourd’hui on ne voit plus trace de la partie comprise entre l’écluse et la mer.


Cette circonstance fut cause que la population diminua pendant dix ans : en 1718, elle était de 664 habitants tandis qu’en 1728, on n’en comptait plus que 588.


A cette époque, on désigna pour limite occidentale de Petite-Synthe la Coxfortstraete et la rue de l’amirauté ou du Corps-de-Garde. Cette dernière divisait le hameau des matelots pêcheurs en deux parties dont l’une était attribuée à Grande-Synthe et l’autre à Petite-Synthe.


L’administration communale se composait alors de l’hoofman assisté de plusieurs assesseurs.


A partir de 1729, la commune reprit sa marche ascendante et ce mouvement ne se ralentit plus.


La rue à travers le sable qui sortait de la porte du Dornegat pour se rendre de Dunkerque à Gravelines, était en si mauvais état qu’in conçut, en 1732, le projet de construire une route empierrée longeant le canal de Mardick jusqu’à son coude, et passant ensuite à 250 mètres au Nord du clocher de Petite-Synthe. En 1785, les plans et devis furent adoptés. En 1787, on commença le pavement, et en deux ans, la route était achevée jusqu’à la hauteur de Grande-Synthe. Ce fut un évènement heureux pour Petite-Synthe.


A partir de ce moment, les maisonnettes en torchis couvertes de chaume, qui entouraient le cimetière, disparurent peu à peu. Le centre du village se transporta le long de la belle chaussée où l’on vit s’élever des habitations plus modernes, construites en briques et couvertes en tuiles.


Le presbytère seul resta isolé, comme une sentinelle avancée, dans l’îlot qui avoisine le cimetière.


En 1790, la France fut divisée en départements, arrondissements, cantons et communes. Petite-Synthe fut classé dans le canton Ouest de Dunkerque. L’année suivante, on détacha une partie de son territoire pour l’annexer au hameau des matelots pêcheurs qu’on érigea en commune sous le nom de Fort-Mardick. La nouvelle commune n’exista que neuf ans, on supprima son administration et son territoire fut ajouté à celui de Mardick.


On organisa une justice de paix rurale et le citoyen Foutrein, cultivateur à Grande-Synthe, fut nommé juge.


Pendant le règne de la terreur, la paroisse avait pour curé le nommé Vitse. Celui-ci prêta le serment civique, bénit l’arbre de la Liberté et put continuer assez longtemps son ministère. L’église de Petite-Synthe ne fut fermée que pendant quatorze mois.


En 1801, le tribunal rural fut supprimé et depuis cette époque, la commune relève de la justice de paix du canton Ouest de Dunkerque.


En 1828, M. Vachier, géomètre en chef, et M. Lambois, géomètre de 1ere classe, arpentèrent la commune, établirent le cadastre et divisèrent son territoire en quatre sections :


La section A, appelée Cruys-Bellaert, comprise entre la route nationale n°40 et le chemin vicinal Quaede-Straete, le chemin vicinal de Mardick et le chemin Coxfortstraete ;


La section B, dite Tornegat, limitée par la route nationale, Dunkerque, la mer, le chemin Quaede-Straete et le watergand des Salines ;


La section C ou du Blanckaert, bornée par la route nationale, le canal de Bourbourg et le chemin Quaede-Straete ;


La section D, appelée Basroch, comprise entre la route nationale, la Quaede-Straete, le canal de Bourbourg et le Coxfortstraete.


Nous voici arrivés à la dernière étape de notre histoire ; mais la période de 45 ans qui nous sépare est assurément celle qui est marquée par le plus de progrès.


C’est à partir de 1830 que l’on songea sérieusement à mettre en culture les dunes, à enlever, par le moyen d’un endiguement, une partie du domaine de la mer.


Le génie de l’homme transforma une plaine stérile, des monticules de sable, en des champs on ne peut plus fertiles et dont la riche végétation excite et excitera toujours l’admiration.


Le Dornegat (trou aux ronces) comme on l’appelait au 18e siècle, se métamorphosa totalement, et l’on vit surgir à sa place le joli hameau de St-Pol, aujourd’hui érigé en paroisse.


Parmi les hommes ayant le plus contribué à la prospérité de St-Pol, il faut citer MM. Bourdon, Standaert, qui ont construit les digues ; MM. Hubert et Monier, qui ont aplani les dunes pour les livrer à la culture.


En 1842, Petite-Synthe fut doté d’une nouvelle école mixte et d’une salle pour les archives de la mairie et les réunions du Conseil municipal.


Dix-huit années plus tard, on construisit une école spéciale pour les filles.


En 1821, le gouvernement alloua une somme de trois millions (3.000.000) pour la construction d’un bassin de chasses, à l’est du port de Dunkerque, sur le territoire de Petite-Synthe.


L’étendue de ce bassin est de trente-deux hectares.


En 1843, on établit sur le territoire de la commune dans le voisinage du bassin, un phare de premier ordre.


Les quelques maisons qui s’élevèrent en cet endroit prirent le nom de hameau du phare.


A cette époque, Petite-Synthe prévoyait déjà que ce hameau allait lui échapper, et en effet, par une loi en date du 2 février 1850, il fut annexé à Dunkerque.


Par suite de l’agrandissement de cette dernière ville, et en vertu d’une nouvelle loi, une lisière de quarante-neuf hectares en fut distraite en 1868.


En 1867, Mme veuve Hubert-Boulanger fit construire une magnifique église au centre du hameau de St-Pol, qui fut érigée en paroisse le 19 février 1870.


Deux écoles communales y furent créées : celles des filles, d’abord mixte, en septembre 1868, et celle des garçons en septembre 1870.


L’étendue de ce hameau est de sept cent cinquante-un (751) hectares.


Tout fait présumer que dans un temps relativement peu éloigné, la commune de Petite-Synthe se verra de nouveau mutiler. L’ancien Tornegat, à son titre de paroisse succursale, joindra celui de commune de St-Pol.


Un décret en date du 16 mai 1866 a autorisé l’établissement d’un octroi dont les actes seront exécutoires jusqu’au 31 décembre 1875.


Par les actes notariés en date du 16 juin 1870 et 18 juillet de la même année, Mme veuve Hubert a fait donation à la paroisse de St-Pol de l’église et du presbytère.



Eglise de Petite-Synthe – Pierres tombales – cimetière, &c


M. Hidde, dans son manuscrit qui date du milieu du dix-septième siècle, cite des pierres tombales de 1518, 1535 et 1543, se trouvant encore de son temps dans l’église de Petite-Synthe. Ces époques sont antérieures à l’érection de cet endroit en paroisse, on peut en conclure que l’église actuelle est bien la même qui existait avant 1559 sous le nom de Sancti Capella.


Elle n’offre rien de remarquable, son architecture est d’une grande simplicité ; elle possède trois nefs et autant d’autels. Elle ne porte d’autre date que le millésime 1725, maçonné dans sa façade : c’est l’année de son agrandissement.


Autrefois, cette église avait ses armoiries, elles portaient d’argent à une croix de gueules et quatre grelots de sable posés deux à deux.


On remarque dans l’église un certain nombre de pierres sépulcrales, mais toutes les épitaphes ne sont plus lisibles. Voici celles que nous avons pu déchiffrer :


Dans la nef du milieu :


Sépulture van Baldinus Vandenbroucke


Fe Jean


In Synen derden haulwelyke gewonnen


By


Elisabeth Constant


gebortigh van dese prochie overleden


op den 21 mey 1767 oudt 56 jaeren


ende van


Marie Anne Decant


Syne eerste huysvrauwe te vooren weduwe


Van Guillaume perdu, gebortigh van Pitgam


Overleden op den 6 maerte 1753 oudt 35 jaeren


en hebben te seamen in hauwelyke


geweest dry jaeren


de welcke


geproocreert hebben eenen soone ende twe dochters


Ende nooh van


Marie Anne Willy Fe Jean-Baptiste


ende Jacoba Vanderriele,


Syne twede huysvrauwe, gebortigh van Quaediper,


overleden op den 10 juny 1756, oudt 12 jaeren


en hebben t’saemeen in hauwelycke geweest 25 jaeren.


De welcke


geproocreert hebben ses sonnen en dry dochters


Bidt Godt voor hunne zielen.



Dans la nef à gauche :


Hier light begraeven den eerwerdighen Heer en de Meester Jean François Doncker, gebooren in d’Hooghe-Brugghe, fauxbourg der stede vans Sint-Omaers, die capellaen deser prochie gheweest heest den tydt van 13 jaeren, hy heest ghefundeert een misse let de recommandatie te signhen op den dagh syner dood die geweest heeft den 6 van 9bre in t’jaer 1711, t’veertighste van syn elde.



Dans la nef sud :


Sépulture


Van d’Heer Charel Schotteys F. van Duynkercke


t’syne tyd pastor cans deze parochie, die overleet


den 26 juny 1676.