La suite d'Histoires du Nord ...

vendredi 24 février 2012

DENAIN 24 juillet 1712

s. d. A. Corvisier – Dictionnaire d’art et d’histoire militaires – Presses Universitaires de France – Paris, 1988


En juillet 1712, le prince Eugène, à la tête de 130.000 Hollandais et Impériaux, avait constitué un vaste camp près de Marchiennes, protégé par des retranchements appuyés sur Denain, et assiégeait Landrecies dont la chute eût ouvert la route de Paris. Villars, à la tête de 70.000 hommes, feignit de prendre à revers les assiégeants en concentrant ses troupes près du Cateau, puis par une marche forcée de 20 km dans la nuit du 23 au 24, fila vers le Nord, traversa l’Escaut par surprise. A 13 heures son infanterie s’empara à la baïonnette des retranchements de Denain sans que le prince Eugène pût intervenir. L’idée de cette manœuvre revient à un magistrat, Robert Le Febvre d’Orval, et fut adoptée et brillamment exécutée par Villars. Les Français perdaient 500 tués et 1.000 blessés, les ennemis, 2.000 morts et 3.000 prisonniers. Privés de leurs bases, les envahisseurs durent abandonner le coin qu’ils avaient enfoncé dans le système fortifié du Nord et furent contraints de traiter.

MALPLAQUET 11 septembre 1709

s. d. A. Corvisier – Dictionnaire d’art et d’histoire militaires – Presses Universitaires de France – Paris, 1988


Après les défaites de Hoechstaedt (1704), Turin et Ramillies (1706), Oudenarde (1708), dues essentiellement à l’infériorité des chefs français face aux généraux alliés, Marlborough et le Prince Eugène, Villars, afin d’empêcher la chute de Mons, s’établit au sud de la ville sur un front forestier bien retranché de 5 km de part et d’autre de la trouée de Malplaquet. Marlborough et Eugène qui alignaient 75.000 hommes face aux 65.000 Français, reprirent les dispositions qui leur avaient réussi à Hoechstaedt et Ramillies. A l’aube du 11 septembre, alors que la veille des rumeurs avaient fait croire à un armistice, les alliés attaquèrent. Villars, grièvement blessé, dut passer le commandement à Boufflers. La configuration hachée du terrain fit de cette bataille un ensemble de combats frontaux difficiles à coordonner. Après une série d’assauts sanglants sans grands résultats, les deux chefs alliés, faisant appel à leurs dernières réserves contraignirent Boufflers à une retraite qui s’effectua en bon ordre. Ils quittèrent également le champ de bataille et continuèrent le siège de Mons qui se rendit le 26 octobre. Les Français eurent 4.500 tués et 8.000 blessés et les alliés 6.500 tués et plus de 14.000 blessés. Cette bataille indécise, médiocre du point de vue tactique, fut une bataille d’arrêt après laquelle les alliés durent se contenter de mener une guerre d’usure contre la France en assiégeant les places de la « frontière de fer ».

jeudi 16 février 2012

quand le prince de Ligne, seigneur de Beloeil, s'essayait à la prophylaxie

in Prince de Ligne (1735-1814), Fragments de l’histoire de ma vie, D’après l’édition de mme de staël, 1809 In, Lettres et pensées, TALLANDIER, collection In-Texte, 1989, 388 p., pp. 322-323



« Un médecin nommé Guilbert de Préval, vint me proposer de faire sur lui-même l’essai d’un préservatif qu’il crut nécessaire à notre société, si je voulais le faire admettre pour en faire l’expérience. Nous le menâmes à la petite maison de Fronsac et d’abord après souper, elle commença. J’avais été chargé de lui procurer les deux pierres de touche de son savoir. C’était tout ce qui était le moins bien portant dans Paris qu’un coureur à moi avait été chercher dans les égouts de la rue Saint-Honoré.



Le docteur avec sa perruque à trois marteaux bien poudrée se met en chemise et commence. La chaleur et peut-être le grand public lui en impose. Il se tournait d’un air piteux devant M. le duc d’Orléans et lui disait : «Monseigneur vous voyez que ce n’est pas ma faute. Je fais tout ce que je peux.» enfin, à force de lui dire: «Remettez-vous, nous vous donnons du temps», il acheva son expérience et prouva par l’examen de sa santé, pendant deux mois, qu’on pouvait en tirer un grand parti.



Ses confrères qui craignirent de perdre une grande branche de leur commerce et les théologiens sous prétexte d’un encouragement que cela donnait aux mauvaises mœurs, le firent rayer du tableau et écrivirent et déclamèrent contre lui et contre nous. »

un certain dimanche 27 juillet 1214 à Bouvines

Bouvines (Nord) dimanche 27 juillet 1214


s. d. A. Corvisier – Dictionnaire d’art et d’histoire militaires – Presses Universitaires de France – Paris, 1988


Bataille livrée entre l’armée du roi de France, Philippe auguste et les forces coalisées de l’empereur Otton IV de Brunswick, du comte de Flandre Ferrand et Renaud de Dammartin, comte de Boulogne. Les alliés, animés de griefs et de mobiles différents, devaient en outre recevoir l’appui de l’armée du roi d’Angleterre Jean sans Terre agissant en Poitou. Philippe Auguste dut donc diviser ses troupes. Au sud, son fils, le prince Louis, mit en déroute Jean sans Terre le 2 juillet 1214 à La-Roche-aux-Moines (Maine-et-Loire). Quant à l’armée du Nord, celle du roi de France lui-même, elle dut accepter le combat un peu plus tard, à Bouvines. Bien secondé par ses communes et sa chevalerie, bien conseillé par le frère Guérin, Philippe Auguste finit par l’emporter au terme d’un combat longtemps indécis. Le retentissement de cette bataille, où la bannière fleurdelisée et l’oriflamme de Saint-Denis l’avaient emporté sur le dragon et l’aigle impériale, fut considérable. Bouvines fut célébré dans les vers épiques de la Philippide, composée par le chapelain de roi, Guillaume Le Breton. Ce dernier montre comment avant l’affrontement les alliés se partageaient déjà la France et envisageaient au profit des chevaliers la confiscation de biens de l’Eglise. Pour Guillaume Le Breton, Bouvines est une victoire de bon droit, du roi de France, roi des prêtres et de l’Eglise, sur les forces du Mal, conduites par un souverain excommunié.


Philippe CONTAMINE

Coehoorn, le Vauban hollandais

Coehoorn Menno (1641-1704)




s. d. A. Corvisier – Dictionnaire d’art et d’histoire militaires – Presses Universitaires de France – Paris, 1988




Ce grand ingénieur néerlandais est né à Britzum en Frise. Son père, qui était capitaine d’infanterie, semble l’avoir familiarisé assez tôt avec le métier des armes. Coehoorn étudia les mathématiques et la fortification à la haute école de Franeker. Il s’engagea en 1657. Sa publication la plus importante fut Nieuwe Vestingbouw op een natte of lage horisont (1685) publié en français sous le titre de Nouvelle Fortification. Il participa aux grands sièges de son temps et traça entre autres les plans de fortification de Namur et de Bergen-op-Zoom. Grâce à lui fut développé un système de fortifications qui couvraient les frontières de la République des Provinces-Unies.




Il inventa aussi un petit mortier portable, baptisé ensuite « Coehoorn-mortier ».


C. SCHULTEN

mercredi 15 février 2012

Le sort des Lilloises pendant la Grande Guerre

In René Deruyck – Lille : 1914-1918 dans les serres allemandes – LA VOIX DU NORD éditions, Lille, 1992



Des gamines traitées comme des filles de mauvaise vie


Le monde fut frappé d’horreur, dans une époque où les pires exactions furent commises, pour deux raisons principales : les Allemands s’ingénièrent à déporter les personnes du sexe faible, et le traitement qu’elles subirent fut abominable ; à ces jeunes filles, dont certaines, souvenons-en, n’avaient pas 17 ans, on fit subir le dégradant examen médical, auquel on astreignait les filles publiques, menées au dépôt.


Les Allemands, dont l’infamie n’eut pas de borne, en la conjoncture, avaient fait accréditer la rumeur que ces colonnes étaient formées de péripatéticiennes. On imagine le désarroi de ces épouses, mères ou jeunes filles, arrachées à leur foyer, d’être confrontées au mépris de ces gens qui eussent dû, au contraire, compatir à leurs malheurs. A Montigny, par exemple, à un peu plus de deux kilomètres de Marle, dans l’Aisne, elles furent accueillies par « Tiens, voilà le reste des bordels de Lille qui nous arrive ! … » Ces terribles calomnies furent également répandues dans le monde. Ainsi le venin est-il distillé dans un article de la Gazette de Cologne dans son numéro 791, daté du 6 août 1916 : « Je pense que ces jeunes gens des deux sexes, qui ne voulaient pas travailler ici et furent envoyés au loin, traînaient aux alentours et faisaient du scandale : tel le peuple de la périphérie des villes industrielles, des polissons à figures d’apaches, d’épaisses et insolentes drôlesses. »


Les témoignages convergent : les traitements infligés à l’élément féminin furent ignominieux, dans tous les domaines. Des femmes et des jeunes filles de toutes conditions furent entassées dans des wagons, où elles étaient mêlées aux hommes. Le voyage fut long, sans qu’elles eussent à boire ou à manger, où, à l’arrêt, certaines comme Marie X…, au récit duquel j’ai beaucoup emprunté, durent effectuer leurs besoins naturels, sous l’œil égrillard de soldats.


Mangées par la vermine durant un voyage interminable, qui les mena dans l’Aisne ou les Ardennes, elles furent logées dans des endroits inimaginables, comme un poulailler, précipitamment quitté par la volaille, mais toujours propriété des chats-huants et des rats. Marie X… fut accompagnée chez le médecin, par un sous-officier, du nom de Hickel, alléché par la perspective de voir la jeune fille en tenue légère. Sa fermeté finit par obtenir du médecin qu’il renvoyât l’odieux personnage, lequel ne cessa de la poursuivre de ses assiduités, sans oser, heureusement, de la violenter. Sa compagne de misère, Jeanne B… fut, elle, aux prises avec un gendarme et elle ne dut parfois son salut qu’à la fuite. Pendant toute une nuit, un militaire tenta de forcer la porte des jeunes filles, mortes de peur.



La prostitution organisée publiquement


« Parfois, avoue Marie, nous n’étions pas encore les plus malheureuses. A B…, village tout proche de notre hameau, cent cinquante femmes sont logées ou plutôt parquées dans un grenier. Elles couchent pêle-mêle sur la paille. Elles sont dévorées de vermine. Là, la prostitution est organisée publiquement. Chaque soir, sur le pas de la porte, des sortes d’enchères s’organisent ; les soldats font l’appel des femmes qu’ils désirent pour la nuit


« Charlotte, trois tablettes de chocolat »


« Louise… un mark et une tablette »


Les malheureuses sortent de la paille où elles sont nichées, suivent veux qui les appellent. Pour s’excuser, les Allemands affirment que leurs prisonnières sont toutes des prostituées. Ils mentent. Nous savons qu’ils ont enlevé indifféremment les femmes honnêtes et les filles publiques. » Mais ce qui a le plus déprimé Marie et Jeanne, ce fut l’indicible contempteur des autochtones, convaincus qu’il s’agissait bien de filles à soldats, « de femmes à boches », comme ils disaient.


Le travail était très pénible, d’autant plus pour Marie, frêle jeune fille de 20ans, arrachée à un nid douillet à un nid douillet, où elle n’avait jamais été assujettie à des travaux lourds. Quel que fut le temps, les déportées œuvraient dans les champs dès sept heures du matin, retrouvant seulement le crépuscule venu, leur misérable habitat, fourbues et meurtries, avec un quart d’heure d’arrêt, matin et après-midi et deux heures au cœur du jour… Jamais, le moindre véritable repos, ne fut-ce qu’une demi-journée, le dimanche, ne leur était accordé. Des coups de bâton eu de cravache s’abattaient sur la femme dont la cadence faiblissait ; celle qui se mutinait était jetée quinze jours dans un cachot obscur, ou « on les met dans une cave avec de l’eau jusqu’aux genoux ; on l’y laisse plusieurs heures, plusieurs jours, jusqu’à ce qu’elles cèdent. ».


A Le Fréty-Saint-Gorgon, le sévice préféré était celui dit de la « cloche ». lourde boite, dans laquelle on ne pouvait s’asseoir, installée dans une salle obscure de la mairie, elle était destinée à la récalcitrante, qui ne recevait, pendant sa punition, que du pain et de l’eau. Une Fivoise, qui, à bout de force, avait refusé de se rendre à son travail, fut astreinte à trois jours de « cloche ». L’un des secteurs les plus horribles fut celui de Montigny-les-Marle dirigé par quelques brutes lubriques ; après leur harassant labeur dans les champs, les pauvres femmes devaient encore, le soir, se défendre contre les tentatives, plus ou moins poussées, des voyous sous uniforme.


Les déportées étaient nourries et payées, pour autant qu’on puisse dire, mais de façon très diversifiée. Marie X… ne parle pas d’argent, mais précise qu’elle ne recevait sa pitance que du Comité d’Alimentation : un peu de riz, des haricots et du saindoux, à quoi s’ajoutaient un quart de litre de lait par jour, dû par la fermière, et un demi-litre mensuel de farine. Maria Vanhaute, quinze ans et demi, demeurant rue des Noirs, à Fives, fut enlevée en compagnie de ses deux tantes. Pendant son séjour à Bonne-Fontaine, Maria reçut, pour cinq semaines de dur labeur – huit heures de travail effectif toutefois – deux francs vingt, puis à Le Fréty-Saint-Gorgon, dix centimes de l’heure.


Il ne semble pas que la paie eût dépassé 1 F par jour, de laquelle étaient déduits les frais d’approvisionnement, supportés, rappelons-le par le Comité, dont l’évaluation, selon les critères allemands, varia invraisemblablement. C’est ainsi que certaines femmes rentrèrent chez elles, après les six mois où elles s’éternisèrent aux travaux forcés des champs, avec un actif de 17 à 20 F ; mais d’autres, étaient débitrices !...


La libération survint en automne. Tous, hélas ! ne rentrèrent pas. Charles Vanheurverswyn, fils d’un médecin de la rue Pierre Legrand, à Fives, brillant élève du lycée Faidherbe, fut sauvagement assassiné le 6 novembre 1916, dans l’immeuble des établissements Flipo, où, au terme de sa réquisition, il attendait avec d’autres jeunes gens sa libération. Trop bruyants au gré de certains Allemands, ils furent pris à parti par les bourreaux, et Vanheurverswyn, qui n’était pour rien dans le chahut, mais disposait d’un incontestable ascendant sur ses compagnons, fut frappé avec la crosse d’un fusil, avant de succomber sur un coup de baïonnette.


D’autres déportations furent mises en œuvre. En novembre 1916, 200 notables de la région furent expédiés à Holzminden, dans le Grand-duché de Brunswick, en Basse-Saxe « Parce que – dixit les occupants – le gouvernement français n’avait pas respecté l’accord de l’échange des prisonniers civils. » En mai 1917, ces prisonniers furent libérés, sur l’intervention du roi d’Espagne.


Les mêmes motifs furent invoqués, en janvier 1918, pour l’internement de 600 personnalités des régions sous domination allemande, puis de 400 autres, dont des femmes, les premiers en Lithuanie, d’abord à Milejgany, puis à Roon, pas très loin de la capitale Wilna, les seconds à Holzminden.


Enfin, aux débuts du mois d’octobre 1918, peu avant que l’occupant jouât la fille de l’air, une proclamation du 30 septembre obligea les hommes de 15 à 60 ans – on finit par ramener l’âge à 55 ans – à répondre à un ordre de rassemblement. Quelques 20.000 hommes partirent en direction d’Ascq, pour une destination inconnue. La faiblesse de la surveillance suscité de nombreuses fuites ; il y eut, cependant, de criminelles réactions : quelques-uns furent abattus en tâchant de se sauver. Ils parvinrent en Belgique, où ils vécurent comme ils le purent, avec l’aide d’une population accueillante, avant de rentrer dans la capitale des Flandres françaises, dans des conditions toujours aussi précaires, l’armistice signé.

l'état du port de Dunkerque en 1945

In : Chatelle & Morel - « Dunkerque libérée – juin 1944-mai 1945 », collection « Villes dans la Tourmente », SILIC, Lille, 1954


Les huileries, les tissages et les usines métallurgiques se remirent péniblement en route. En réalité, les produits manufacturés étaient alors si rares que lors de la réouverture du marché, le 22 juillet 1945, il ne s’y trouva qu’un seul forain. Au port, par contre, la « pêche au carreau » battait son plein en septembre suivant… faute d’activité plus sérieuse.


Les travaux à faire au port lui-même restaient considérables. Un bilan définitif avait succédé à l’évaluation provisoire des dégâts faite, dans les premières heures de la Libération, par l’ingénieur Bruyant. Le havre était inaccessible, par suite de la destruction complète du balisage flottant ou terrestre. Un barrage de navires, coulés en travers du chenal et dans l’avant-port, interdisait l’accès aux écluses Guillain et Trystram, larges de 117et 161 mètres. A la nouvelle écluse, de 280 mètres, il n’y avait pas moins d’une vingtaine de coques de bateaux envasés. L’ensemble des bassins étant encombré de 114 épaves de navires, de grues et d’engins des services du port. Le découpage et le transport de ces masses de ferrailles, d’un poids de 14.000 tonnes, profondément enfoncées dans la vase, nécessitèrent un travail considérable. Il fut plus facile, par contre, d’enlever du port les sous-marins de poche qu’y possédaient les Allemands. Le premier que l’on voulut expédier à Paris échoua à Dieppe. Le 12 juillet 1945, on décida d’en transporter un autre, par terre cette fois, vers la capitale.


Il y a mieux : par suite de l’arrêt des dragages d’entretien l’avant-port s’était envasé d’environ 5 mètres. Il fallut en extraire un million de mètres cubes de vase. Par ailleurs, 19 kilomètres de voies ferrées étaient détruites.


L’outillage et le matériel du port étaient en non moins piteux état. Sur 100.000 mètres carrés environ de hangars, 35.000 à peine étaient réparables, le reste n’était que débris tordus et inutilisables. Le silo à grains de 15.000 tonnes avait été transformé en caserne avec salle de cinéma. Des 185 grues électriques ou hydrauliques existant sur les quais avant-guerre, six seulement furent retrouvées en mauvais état. L’on en récupéra une à Dortmund et une à Saint-Nazaire. Toutes les autres gisaient, à l’état de ferraille, au fond des bassins. Les deux grues flottantes de 140 et 120 tonnes étaient coulées. Une seule, plus petite, de 10 tonnes, était réparable. Il en allait de même des quatre aspirateurs flottants de 125 tonnes. Par contre, les agents de la Chambre de Commerce avaient pu démonter et camoufler les deux aspirateurs sur quai de 130 tonnes-heure. Le dock flottant de 12.000 tonnes avait été coulé à Nantes et les installations du ferry-boat gravement endommagées. Les deux stations électriques, qui fournissaient l’énergie nécessaire à l’ensemble de l’outillage, étaient détruites de même que le poste émetteur de T.S.F. de la Chambre de Commerce.


Sous l’impulsion de celle-ci, de son président M. Dubuisson, et de l’ingénieur en chef du port M. Le Gorgeu, les travaux de réfection furent menés rapidement. L’on obtint des crédits pour cette entreprise plus vite que pour la reconstruction des immeubles de la ville. A partir de décembre 1945, les bateaux de pêche purent accéder au port par l’écluse Guillain fonctionnant en pertuis à l’étale des hautes mers.


Le 9 août 1946, la remise en eau des bassins ayant eu lieu, grâce à la fermeture des trois écluses maritimes, les navires de moins de 5 mètres de tirant purent accéder au port. De fait, le Compiègne pénétra le 21 août. Ce fut une date mémorable. Il y fut suivi, le 4 septembre, à la plus grande joie de la population, par le Normanville battant pavillon français.


La nouvelle écluse « Watier » n’entra en service qu’en octobre 1947. Il avait fallu en extraire, au prix d’un travail de jour et de nuit effectué parfois par 800 hommes, près de 100.000 mètres cubes de vase, enlevés jusqu’à 60 centimètres en dessous des épaves.


La journée du 12 octobre 1947 restera mémorable dans l’histoire du port avec la remise en service de la « Grande Ecluse ». Le commandant du port L. Lévêque, les pilotes, les notabilités, les ouvriers qui ont si durement besogné à la reconstruction de l’écluse et les Dunkerquois qui ont déjà pu réintégrer leur ville et que les évènements du port ne laisseront jamais indifférents sont là. Beaucoup sont montés sur les blockhaus énormes dont les Allemands ont « coiffé » les portes de la grande écluse.


Pas de vent. Le temps est frais, vers 10 heures, le brouillard commence à se lever, l’on aperçoit maintenant l’entrée du port et les abords de la rade, l’on attend l’arrivée des deux premiers grands cargos devant franchir la « Nouvelle-Ecluse ».


Un bon Dunkerquois, G. Cavrois écrivit, en proie à l’émotion que l’on devine : « … Sur les jetées, sur la mer sans aucune ride, il traîne comme une nuée fragile, on dirait l’ombre des âmes vaillantes qui se sont évanouies vers l’infini, dans ces eaux aujourd’hui translucides, il n’y a pas si longtemps rougies des corps de tant de marins et de soldats morts pour la Patrie… »


L’Alsacien apparaît le premier. C’est un gros cargo de 7.000 tonnes de la Compagnie des bateaux à Vapeur du Nord. Son commandant Sauvage est un solide Dunkerquois, et c’est très bien que ce soit un Dunkerquois qui commande le premier navire « réouvrant » le port commercial.


Dédaignant les remorqueurs de haute mer, l’Alsacien franchit les jetées à belle allure, pavillons au vent. A 11 h 15 il pénétrait dans le pertuis de la grande écluse, sous le mugissement de ses sirènes déchaînées et les applaudissements de la foule.


Quelques instants après, aidé, par de puissant remorqueurs, entrait à son tour le Jean-L. D. de la compagnie Dreyfus, construit à Dunkerque aux Chantiers de France. Il rentrait – si l’on peut dire – au bercail après dix ans d’exil avec son pavillon frappé de la Croix de Guerre. Le cargo de 14.000 tonnes avait un chargement complet de grains embarqués un mois auparavant à Montevideo.


Le travail au port allait enfin pouvoir reprendre ou presque comme aux grandes heures d’avant-guerre.


En mars 1949, le balisage général et l’écluse Guillain étaient également rétablis. L’écluse Trystram, par contre, demeurait inutilisable. Vingt-quatre grues fonctionnaient et l’on en montait 37 autres. Douze nouvelles devaient être mises en service durant le deuxième semestre de 1949. Les deux aspirateurs, camouflés par la Chambre de Commerce, fonctionnaient de même que le ferry-boat. Un réseau électrique avait été improvisé. Enfin, un poste émetteur-récepteur de T.S.F. avait été mis en service en 1947.


Le port connut à nouveau, à dater de ce moment, une partie de son activité d’antan. Il lui manquait pourtant encore beaucoup de matériel pour remettre en exploitation les darses trois et quatre. Aussi la mission d’achat aux Etats-Unis était-elle chargée, au même moment, d’y passer une commande de 46 nouvelles grues et d’acheter, pour le compte du Ministère des Travaux publics, d’importants hangars.


Pendant que se poursuivaient ces efforts de la Chambre de Commerce et des Ponts et Chaussées, les industries privées remettaient, elles aussi, leur matériel en état. Les Chantiers de France, en particulier, animés par leur président général M. Lefol et dirigés par M. Grenet, arrivaient à redresser, en août 1946, grâce à une manœuvre unique en France exécutée par 500 ouvriers, les coques défoncées des pétroliers Seine et Saône. Le lancement de ce dernier eut lieu le 26 février 1948. Il fut suivi, en septembre suivant, par son sister-ship. La Société Générale des Huiles et Pétrole installait, durant ce temps, dans les dunes situées à l’ouest de Dunkerque, une très puissante raffinerie, sillonnée de 10 kilomètres de routes, de 17 kilomètres de voies ferrées, et possédant ses propres quais d’accostage. Elle peut distiller plus de 6.000 tonnes de pétrole brut par jour. Du fait de cette construction, les Dunkerquois ont vu doter leur ville d’un nouvel outil d’influence internationale. Par suite de tous ces efforts, le trafic du port passa de 4.166.000 tonnes en 1939 à 6.517.000 tonnes en 1952. Il s’est ainsi classé, à certains points de vue, le second de France immédiatement après Marseille et avant Rouen.

lundi 13 février 2012

Le retour des Dunkerquois après la reddition de l’Amiral Frisius

In : Chatelle & Morel - « Dunkerque libérée – juin 1944-mai 1945 », collection « Villes dans la Tourmente », SILIC, Lille, 1954


Les premiers Dunkerquois qui parvinrent à rentrer dans leur ville purent faire d’intéressantes constatations et dresser de tristes bilans. Je dis « parvinrent » car, au début, l’interdiction d’y pénétrer fut strictement appliquée. Si le docteur Vautrin réussit à revenir rapidement à l’hôpital, pour y sauvegarder au prix de grandes difficultés les avoirs français, ce fut à la suite d’un déjeuner auquel participa le Préfet du Nord, M. Roger Verlomme, à la popote du 51e RI. Après quelques libations, et en conjuguant leurs efforts, ils amenèrent un major anglais à parier qu’en dépit des interdictions existantes, il montrerait Dunkerque à notre docteur. Il l’y conduisit en effet. Celui-ci n’accepta pas de repartir et il y demeura, presque seul, durant une semaine. Il vit les Allemands déposer leurs armes entre les deux lignes. Il vit Frisius, avant qu’il ne quittât Dunkerque dans une confortable « Talbot ». L’Amiral, avant son départ, confia sa cantine, son journal d’opérations et différents objets au docteur Vautrin. Il assista au départ de 8 à 9.000 Allemands, s’en allant en groupes vers la Belgique, par colonnes séparées, en chantant. Il admira, enfin, dans les dépendances de l’hôpital, un fiacre peint en blanc avec de grandes croix rouges. C’était, durant le siège, le curieux « carrosse d’un médecin » allemand (Le véhicule devait ensuite rester exposé à tous les vents pendant de longs mois dans les ruines de la maison du docteur Duriau près de l’Hôtel des Postes) ! Mais il assista aussi à l’enlèvement méthodique, sans aucune discussion et aucun contrôle par l’autorité militaire britannique anglaise, du butin de guerre qu’elle estimait devoir lui revenir : les postes de T.S.F., les autos, l’argent liquide, les machines à écrire et le matériel sanitaire. Personne ne pouvait s’y opposer puisqu’il ne se trouvait dans la poche que quelques gardes mobiles français, chargés de surveiller l’ancien camp des internés civils de Saint-Pol-sur-Mer.


Les Anglais purent se rendre compte à ce moment des résultats obtenus par ces « Messieurs de la rafle » lors de leurs fouilles méthodiques. Les Allemands possédaient 370 vaches, 750 chevaux, d’énormes stocks de légumes, de conserves de pois, de sardines à l’huile, du beurre, de la chicorée, du sucre, de la marmelade, du sel et des pois cassés par quintaux ! Un des énormes blockhaus de la nouvelle écluse abritait une formidable réserve de denrées que l’Intendance Militaire put récupérer en partie. Ils avaient été ravitaillés par mer et par leur aviation, grâce à des « containers », qui étaient déposés à la brasserie Carton à Malo. Ils avaient récupéré, dans les vapeurs coulés en rade, non seulement de la farine, mais encore de l’essence. Celle-ci était entreposée dans les locaux de l’hôpital et à la centrale électrique du port ! Ils avaient même organisé, çà et là, des petites usines qui fabriquaient surtout des mines. Ne soyons donc pas étonnés qu’un Allemand ait déclaré, le 11 mai, à un reporter du Figaro : « Nous pouvions encore tenir des mois. Rien ne nous manquait comme munitions ou comme vivres ». Ce qui était parfaitement exact.



Pendant de longues journées, des voitures de l’Intendance ramenèrent dans Dunkerque ces approvisionnements. Il arrivait parfois qu’une partie du chargement tombait et s’écrasait sur les terre-pleins du port. La nuit, lorsque les autos de la Marine regagnaient les P.C. des secteurs du port, nous apercevions des bandes de milliers de rats énormes qui par hordes compactes et affamées « nettoyaient » avidement les chaussées sans même se déranger au passage des autos qui en écrasaient par centaines.







* * *







Le retour à Dunkerque, pour les privilégiés qui y pénétraient peu à peu, n’allait pas être sans dangers. Les Allemands avaient truffé de 125.000 mines – chiffre incroyable – 24 communes, réparties sur 4.870 hectares.



Les premiers déminages commencèrent autour de Gravelines dès novembre 1944, mais là on ne possédait aucun plan des terrains minés et il y eût aussitôt des morts et des blessés.



Autour de Dunkerque, 300 volontaires Allemands répartis en trois équipes renforcées par un groupe de travailleurs français, la première sur le front ouest, la seconde sur le front est et la troisième dans Dunkerque, se mirent au travail dès le 13 mai. On commença par dégager les routes et les voies ferrées puis les canaux et les terrains de labour pour sauvegarder les cultures.


Entre Dunkerque et Bergues, M. Maillard, chef de gare de Dunkerque, notait que sous les voies l’on avait désamorcé plus de 200 mines souvent cachées sous les rails.


Le travail commençait à 7 heures du matin. L’équipe arrivait sur le terrain en ambulance, les hommes enlevaient leurs vestes, se séparaient de leurs portefeuilles, bijoux, argent, lettres aux familles, pendant ce temps les brancards étaient préparés à toutes fins utiles. Chaque équipe avait son médecin.


Le travail durait méthodiquement jusqu’à 4 heures de l’après-midi. La tension nerveuse épuisait rapidement les hommes dont le moral restait bon en raison de la promesse de leur libération dès l’achèvement du déminage.



Il y avait toutes sortes de mines à détecter, avec un appareil spécial ! Elles étaient en verre, en bois, en acier, faites aussi parfois avec des grenades françaises, alliées ou allemandes. Les mines antichars étaient fabriquées avec des obus de toutes les nationalités, car tous les combattants en posaient. A Malo et à Saint-Pol, de nombreux immeubles renfermaient des pièges à mines, cachés derrière les portes ou sous des marches d’escalier. Malheur à celui qui ouvrait la porte ou mettait le pied sur une marche ! Mais pour Malo, les Allemands remirent la liste des maisons piégées.




Il y eut des accidents tragiques.




A Socx, un dépôt de mines antitanks sauta au moment où un démineur en apportait une nouvelle. Le malheureux avait glissé et était tombé faisant exploser sa mine et on releva six morts.


Au Clipon, autre tragédie : au moment où une mine vient de sauter accidentellement un démineur allemand met le pied sur une autre mine qu’il n’avait pas vue et entend le bruit d’amorçage de l’engin. Il s’immobilise aussitôt car il sait que dès qu’il soulèvera son pied la mine éclatera. Sans perdre son sang-froid, il crie à tous les camarades : « Couchez-vous ! » Allongés sur le sol, ils l’entendent encore parler à voix basse. Est-ce un adieu à sa famille ? Une ultime prière ? On ne le saura jamais. Quelques secondes encore et l’homme sautait avec l’engin. On retrouve son cadavre déchiqueté.



En juin, un brave homme poussant une brouette rue du Maréchal-Foch à Malo sauta sur une mine près de laquelle on passait impunément depuis plus d’un mois.



En juillet, cinq Allemands dont un officier sautèrent sur des mines à Bray-Dunes et à Gravelines.



Longtemps après l’achèvement du déminage, qui théoriquement prit fin en septembre, on retrouva encore çà et là des engins ayant échappé aux recherches.



Le bilan des victimes s’élevait à une soixantaine de morts tant allemands que civils français, et à une cinquantaine de blessés.



La population courut d’autres dangers. De nombreux stocks de munitions demeuraient çà et là dans la ville. Le 14 juillet 1945, le dépôt de la caserne Jean Bart fit explosion, secouant la ville entière, tuant trois soldats français et un prisonnier allemand. D’autres blessés furent dans un état critique. Un immense panache de fumée s’éleva dans le ciel tandis que sur la ville retombaient de nombreux projectiles non amorcés fort heureusement. Ceux qui retombaient dans le port soulevaient d’énormes gerbes d’eau. De nouvelles maisons s’écroulèrent augmentant encore une fois les ruines de la ville. Le 27 juillet, enfin, deux Français étaient tués rue du Fort-Louis par des écroulements de murailles.


Si toute promenade en ville présentait des dangers, il faut avouer que le coup d’œil y était exceptionnel ! D’innombrables maisons étaient écroulées. Sur 3.479 immeubles que comportaient la ville en 1939, dix seulement n’avaient pas trop souffert. Les décombres des autres couvraient le sol. Toutes les caves communiquaient entre elles. On pouvait, de la sorte, se promener dans les sous-sols, ce qui avait permis de déplacer des troupes sans emprunter les chaussées. Les meubles, sortis des greniers par les Allemands, demeuraient au milieu des rues. D’autres objets avaient été transportés dans deux dépôts. Selon une expression du miment, la récupération des rares mobiliers subsistants représentait un véritable « puzzle » ! Les bâtiments publics, mairie, bureau de bienfaisance, écoles, étaient détruits. Le grand bâtiment de la bibliothèque municipale, zébré de camouflages, subsistait pourtant. La belle vieille église de Saint-Eloi offrait un spectacle lamentable, avec ses traces d’incendie et ses voûtes effondrées. Ses cinq nefs, aux colonnes à palmes, représentent pourtant, aux dires de l’éminent critique d’art qu’est Monseigneur Lotthé (Il faut redire quelle précieuse contribution à l’étude des monuments religieux du Nord de la France ont représenté les magistrales études de Mgr Lotthé sur « Les églises de la Flandre française au Nord et au Sud de la Lys ».), l’un des édifices religieux les plus intéressants du Nord de la Lys. Comme elle a été classée Monument historique, c’est à cette administration qu’il incombe de la remettre en état. Seul le beffroi dressait au-dessus de la cité l’orgueil de son style flamboyant et ses puissantes murailles éraflées par les éclats d’une vingtaine d’obus de toutes les nationalités. Dans les usines les machines avaient été détruites ou enlevées.







* * *



Le port était dans un état indescriptible.




Pour l’édification du lecteur nous reproduisons la carte des épaves qui encombraient le port le 4 juin 1940. Sur ces quelques 170 à 180 navires coulés, les Allemands en avaient renfloué un certain nombre pendant l’occupation. Il en restait toutefois une grande partie. Et surtout les destructions relativement sommaires exécutées par les équipes de démolitions françaises ou britanniques au mois de juin 1940 avaient été largement complétées et perfectionnées par les services de l’Amiral Frisius dès le mois de septembre 1944. Plus de portes d’écluses, plus de bassins de radoub. En maints endroits les quais dynamités avaient pratiquement disparu. On accédait aux plans d’eau des Freycinet par de véritables plages. A part les quatre sous-marins de poche, dont nous reparlerons, rien de flottant n’avait été retrouvé qui valut la peine qu’on en parlât.




L’ingénieur Bruyant qui parvint, l’un des premiers à y pénétrer, malgré les interdictions britanniques, prit quelques notes dès le 14 juin. A ce moment, pour des raisons indéterminées et invraisemblables, les Anglais s’opposaient encore à l’évacuation des eaux des inondations. Il indiqua que les murs des quais et ceux des formes de radoub avaient sauté, de même que les bajoyers des écluses. Les grues et les aspirateurs étaient basculés dans les bassins. Les hangars et les entrepôts avaient été méthodiquement démolis. Mais surtout ces bassins et l’avant-port étaient parsemés de mines à antennes, magnétiques et acoustiques.




Les Allemands avaient bien remis une carte de leurs obstructions. Celles-ci étaient fort nombreuses et leur enlèvement dépassait les possibilités locales. Il y avait des mines à mise à feu électrique que les démineurs pouvaient faire sauter. Il y avait, sur les jetées, des mines antitanks qu’ils pouvaient enlever, sur les plages, des katy-mines qu’ils pouvaient retirer si l’on leur procurait un scaphandre. Mais il restait les mines magnétiques encombrant le chenal. Seuls les dragueurs anglais pouvaient en avoir raison.




Si l’emplacement de certaines d’entre elles avait été précisé par les Allemands, d’autres s’étaient déplacées, et d’autres envasées. On réclamait pour les enlever un dragueur magnétique. Les Anglais refusèrent de prêter l’un des leurs en mai 1945. Ils fournirent néanmoins des équipes de spécialistes. Après divers échecs, il fallut en venir à exécuter des opérations de contre-minage. L’on ne parvint, en fin de compte, à détruire qu’un certain nombre de ces dangereux engins. Ces opérations délicates n’étaient pas encore terminées à la fin de l’année 1945.







* * *




C’est peu après le débarquement que l’Amiral Frisius avait fait venir d’Ostende une équipe de marins mouilleurs de mines tant ordinaires que magnétiques. Pendant qu’ils effectuaient ce travail sous les ordres de l’Oberleutnant zur See Klark, ils virent les dragueurs allemands quitter Dunkerque « … emportant, a-t-il dit, vers la Patrie, nos derniers vœux à nos familles. Le cœur de chacun de nous était lourd lorsque nous vîmes appareiller nos camarades. Les bâtiments devinrent de plus en plus petits pour disparaître enfin à l’horizon. Désormais nous étions seuls assiégés. Quand reverrions-nous la Patrie ? … »




Après la reddition les marins allemands avec leur vedette spéciale et toujours sous les ordres de Klark refirent le travail mais en sens inverse. Pour libérer le port il fallait retrouver les mines, surtout les mines magnétiques, et les détruire. Les Anglais y ayant renoncé, les Allemands poursuivirent la besogne, mais quelques-unes seulement purent être réparées et détruites, les autres profondément envasées ne furent pas retrouvées et restèrent longtemps un grand souci d’inquiétudes pour les services maritimes et la Chambre de Commerce.




Par une belle nuit, notre Klark et ses marins jugeant leur besogne terminée gagnèrent le large avec leur vedette et firent route vers « le pays ». A l’aube, le commandant Aclocque entra dans une belle fureur lorsqu’il apprit l’évasion. Toute la côte fut alertée jusqu’au-delà de la Hollande et finalement les évadés furent retrouvés. Nos marins allèrent les rechercher en camion et sous bonne garde ils se retrouvèrent peu après derrière les barbelés du port de Dunkerque.







* * *




Au port, les équipes de déblaiement composées de prisonniers allemands, du personnel des Ponts et Chaussées et des entrepreneurs civils se mirent aussitôt au travail.




Quelques camions qui y circulaient arborèrent à l’avant, près du conducteur, un balai de bruyère, agréable évocation historique du geste du célèbre amiral hollandais Tromp qui, en 1652, avait forcé l’amiral Blacke à se réfugier dans la Tamise, à la suite de quoi les navires des escadres de Tromp arborèrent un balai de bruyère en haut de leurs grands mâts pour montrer qu’ils avaient balayé la mer du Nord des navires anglais.




Pendant de longs jours nos équipes de marins et de prisonniers s’efforcèrent de récupérer tous les objets mobiliers épars dans les installations militaires allemandes. C’est par grandes quantités que l’on ramassa les matelas, couvertures, oreillers, cuisinières, chaises, fauteuils, tables, lits, sommiers, draps. Un premier dépôt fut créé à la Maison du Marin au Port, puis au Stand de tir de Rosendaël où la municipalité en prenait aussitôt possession en accord avec la sous-préfecture pour les distribuer aux habitants qui en avaient le besoin.




Le matériel militaire et les munitions furent rassemblés à la Centrale électrique.




Pour limiter les tentatives de pillages, des patrouilles de jour et de nuit circulaient au port avec ordre de « ramasser » et ramener au poste de garde de la Marine toutes les personnes civiles rencontrées.




Le 28 août 1945, M. Bruyant, ingénieur, fut interrogé par le Ministère sur le point de savoir ce que coûteraient les travaux de réfection, et combien de temps ils exigeraient. Il estima les réparations à effectuer à un milliard deux cent soixante-huit millions et leur durée de deux à six ans. Dans une époque où les usines françaises étaient anéanties, et où les matières premières manquaient, il fallait obtenir pour y parvenir plus de 45.000 tonnes d’acier, 120.000 tonnes de ciment, 12.000 mètres cubes de bois et 60.000 tonnes de charbon ! Or, dans toute la poche de Dunkerque, il ne restait que cinq sacs de ciment.




Pour utiliser le port, il fallait aussi lui rendre son caractère normal de bassin à flot. Pour l’instant ce n’était plus qu’un bassin de marée où le sable et la vase s’accumulaient en toute liberté. La Direction des Ponts et Chaussées envisageait dans un premier temps de fermer les écluses Guillain et Trystram par des batardeaux. Deux portes sur les trois de la Nouvelle-Ecluse paraissaient utilisables dans un délai raisonnable.




La reprise du trafic se ferait donc par cette écluse.




Aux Chantiers de France, les deux grands pétroliers en cours de construction en 1940 avaient été sabotés sur leurs cales par les Allemands. Ils paraissaient récupérables, et l’ont été en effet, puisqu’après cette enfance difficile, ils ont pris leur place dans notre flotte pétrolière quelques années après la Libération.




Des installations qui avaient jadis appartenu à la Marine militaire ; caserne Ronarc’h, Hôtel de la Marine…, il ne restait à peu près rien. Seuls les bastions et les forts demeuraient, avec un certain nombre de destructions.




La première tâche qui incombait à la Marine était donc de contribuer par tous ses moyens à la garde et à la remise en ordre du port.







* * *




Le commandant Aclocque divisa le port en quatre secteurs : le premier était celui de ma caserne Matelot-Buret, du nom d’un matelot du corps franc tué le 10 décembre précédent. Cette caserne fut installée dans les bâtiments qui se trouvent entre le bassin de commerce et le port d’échouage.




Le deuxième secteur était celui de la Nouvelle-Ecluse.




Le troisième secteur était celui de la centrale électrique, à l’ancienne base sous-marine (la base sous-marine édifiée sur la rive sud du bassin d’évolution n’avait abrité pratiquement que des vedettes. Une explosion l’avait d’ailleurs mise hors service mais dans les décombres l’on put longtemps apercevoir, à demi submergés les débris d’un magnifique piano à queue).




Enfin le quatrième était installé à l’entrepôt frigorifique ‘Môle n°3).




Dans chaque secteur un officier était responsable de la sécurité et de l’inventaire du matériel de toute provenance et de la surveillance du personnel employé au déminage, au déblaiement, aux installations téléphoniques de fortune.




Le premier soin des fusiliers marins fut de hisser le pavillon sur les P.C. des quatre secteurs ainsi que sur les quatre petits sous-marins 074,090, 107 et 365. Dès le soir de leur arrivée, toutes les issues du port étaient gardées militairement.




Au large, le déblaiement des innombrables champs de mines mouillés au cours des hostilités allait bon train. Il fut exécuté avec beaucoup de compétences et de soin par les flottilles de dragage britanniques.




A l’automne, à mesure que l’activité civile devenait plus importante, et que les déblayages terminés, les Allemands quittaient Dunkerque, les services de la Marine se réduisirent progressivement. Les quatre P.C. installés au mois de mai disparurent les uns après les autres et la Marine s’installa dans l’immeuble de la S.A.G.A.







* * *




Le spectacle de la campagne environnante était extraordinairement affligeant. Autour de la ville les eaux stagnaient depuis des mois. Elles avaient transformé 16.400 hectares d’excellentes terres en une sorte de marais pestilentiel. Six mille huit cents autres hectares, s’ils n’étaient pas submergés, étaient tellement imprégnés d’eau salée que toute culture y était impossible. Seules émergeaient de cet immense lac des pignons de fermes et les routes surélevées conduisant à Dunkerque. Pour en interdire l’accès aux chars alliés les Allemands y avaient, çà et là, pratiqué de larges coupures remplies d’eau croupissante.




L’ensemble de la région présentait donc un spectacle de désolation tel que les plus optimistes pouvaient se demander comment faire face à tant de tâches urgentes, par lesquelles commencer, et s’il n’eût pas été préférable de s’expatrier définitivement.




Cédant à des réflexes héréditaires, plutôt qu’à la raison, les Dunkerquois n’en rentraient pas moins chez eux. Ces flamands, dont les noms eux-mêmes rappellent l’origine, s’obstinaient à revenir sur leur terre natale. La plupart d’entre eux, ouvrier ou artisans, n’ay avaient pourtant pas de propriétés. Ils n’avaient pas d’intérêt à demeurer dans un climat dur, au lieu de travailler en Champagne, en Bourgogne ou dans le Midi. Ils ne se plaisaient pas néanmoins dans leurs lieux de repli. A la nouvelle de la prise de Dunkerque, des centaines de réfugiés s’étaient spontanément rassemblés en Côte-d’Or pour chanter l’hymne à Jean Bart, mais aussi pour formuler de véhémentes doléances et exprimer à grands cris leur volonté d’être rapidement rapatriés.




Dès le début de juin, 125 personnes étaient employées, à Coudekerque-Branche, dans les magasins des « Coopérateurs ». Le 9 du même mois, les premiers trains qui atteignirent Dunkerque y amenèrent chaque matin 800 hommes. Pour qu’ils y parviennent il avait fallu déminer les voies ferrées et établir des ponts provisoires. Nos voyageurs travaillaient dans la journée et repartaient le soir. Le 6 juillet, la Voix du Nord estimait que la ville comportait 7.000 habitants, dont 700 seulement demeuraient la nuit. Le 27 juillet, 37.000 personnes étaient déjà réinstallées dans l’agglomération. On en compterait plus de 63.000 le 29 août suivant.




Il fallut alors juger de multiples compétitions à propos des meubles que les uns et les autres prétendaient avoir retrouvés ! Les « récupérations » en effet étaient rapides et le tribunal condamna plus d’un pillard. Au port des ordres de la Marine menacèrent toute tentative de vol d’une répression sévère. Tout ce monde se logeait comme il le pouvait, soit dans la banlieue qui avait moins souffert que la ville elle-même, soit dans des ruines, des caves ou des blockhaus (dix ans après la Libération, plus d’un Dunkerquois est encore hébergé de cette façon). Il n’y avait pas d’eau potable. Le 23 juin 1945, on n’envisageait pas d’en fourbir avant trois mois. On n’y parvint, en fait, que le 24 novembre. Il n’y aura pas d’électricité non plus. Durant l’hiver suivant, enfin, une grave pénurie de charbon justifia les doléances d’une population logée sans vitres et sans portes.




Les administrations rentraient, elles aussi. Le 22 mai, M. Rogier et les services municipaux de Coudekerque-Branche réintégraient leur commune. Dès le 2 juin, M. Schipman, maire de Malo était à son poste. Vers la même époque, la sous-préfecture et toutes les mairies de la poche se réinstallèrent. Elles purent dresser le triste bilan des pertes en vies humaines qu’avaient coûté les combats de la Libération. Dans la seule commune de Coudekerque-Branche, par exemple, l’on dénombra 46 morts.




Le 23 septembre et 5 octobre suivants, des élections permirent de choisir de nouvelles municipalités, M. Robelet demeura maire de Dunkerque avec, comme adjoints, MM. Hocquet, Duriez, Dolain et Hauw. M. Pladys fut élu à Saint-Pol, M. Molet à Coudekerque-Branche et M. Debyser à Petite-Synthe. M. Schipman, de son côté, fut réélu premier magistrat de Malo. Les services publics suivaient le mouvement. A son retour à Dunkerque, en fin mai, le courageux receveur des Postes avait trouvé son hôtel en singulier état. Il ne possédait plus de toiture, des murs intérieurs avaient été abattus. Son bureau personnel avait été transformé en écurie. Cependant le 4 juin le courrier y parvenait. Un avis officiel du 7 en informait le public. Le 18 juin, le télégraphe officiel fonctionnait.




La liste des indicatifs téléphoniques de la zone territoriale de Dunkerque où, naturellement, en mai 1945 ne figure aucun civil est extrêmement curieuse et mérite d’être conservée. Il y a huit secteurs. Le Central à Wormhoudt a comme indicatif : Napoléon. Vous disiez négligemment au téléphoniste : « Voulez-vous me passer Napoléon ? » Pour le bureau du Colonel Lehagre, autre secteur, vous demandiez : Foch. Joffre répondait pour la gendarmerie de Bourbourg. Le poste de Pont-à-Roseaux-Loon-Plage avait choisi Gouraud. Le Central de Rexpoëde-Warhem était caché derrière une appellation civile : Poincaré. Celui de Millebrugghe-Pont-à-Moutons avait préféré un grand soldat : le Maréchal Ney. Quant au secteur d’Hondschoote-Pont-aux-Cerfs où campaient les gendarmes motorisés, eh bien ! pour leur parler au téléphone, il fallait demander Cambronne et Cambronne répondait.




Tant d’aimables fantaisies disparurent peu à peu et les premières lignes téléphoniques civiles vers le 15 juin furent naturellement celles de la mairie et de la sous-préfecture de Dunkerque, puis des Chantiers de France et de l’Entraide française. Quelques semaines après, le réseau comprenait une trentaine d’abonnés.




Les douaniers effaçaient, pendant ce temps, les traces du « Soldatenheim » du vieil hôtel du XVIIIe siècle, où était installée leur direction. Le résultat de ces efforts serait remis en question, en juillet, par l’explosion de la caserne Jean Bart toute proche. Le 25 mai, l’hôpital avait, de son côté, rouvert ses portes. L’hospice, par contre, ne pouvait accueillir ses vieillards que le 3 octobre 1946. En fin juillet, on rêva de pouvoir réinstaller le tribunal au mois d’octobre suivant. L’ancien président, M. Gautier, qui dirigeait en même temps la cour de justice de Douai, accepta de prendre à ce moment des audiences deux jours par semaine dans les sous-sols du palais de justice encore utilisables.




Des enfants ayant rejoint l’agglomération, il était urgent d’y ouvrir à nouveau les écoles. Dès juillet, l’on envisageait la reprise des cours du Collège Technique. En septembre, l’Institution Notre-Dame des Dunes rejoignit Rosendaël dans l’immeuble des Petites Sœurs des Pauvres. En octobre, 375 élèves suivirent les cours du collège Jean Bart. Un an plus tard, le 16 octobre 1946, 685 garçons et filles fréquentèrent la nouvelle cité scolaire « Lamartine-Jean Bart ».




Il fallait loger tout ce monde un peu mieux qu’il ne l’était jusqu’alors, si l’on en croit la statistique des immeubles réparables de l’agglomération dressée le 2 juin 1945. Le 7 juillet, une commission de coordination de la Reconstruction avait été créée dans ce but.




Les services du ministère de la Reconstruction et de l’Urbanisme installèrent à la hâte des baraquements, square Guynemer, où ils sont encore. Ils y fournirent tout d’abord un important effort de « Constructions provisoires ». Sous leur égide, une ville de bois fut plantée sur les glacis et les places de Dunkerque, pour laisser libres les endroits où devaient être rebâtis de nouveaux immeubles. Les baraquements disponibles étant insuffisants l’on y ajouta 1.315 chalets américains, baptisés « U K 100 ». Ils abritèrent 7.500 sinistrés et coutèrent un demi-milliard. Les cités provisoires furent dotées d’écoles, dont quatre pour le seul quartier des Glacis. Et d’églises comme celles de la Tente-Verte, de petite-Synthe et de Rosendaël. Son Eminence le cardinal Liénart vint, en particulier, le 2 février 1946, bénir celle des Glacis. Des cités commerciales étaient également édifiées. Celle de la Place Jean Bart put être utilisée le 20 avril 1946, celle du Palais de Justice le fut le 30 novembre suivant. Le 23 juin, l’Académie de Musique était réouverte, dans un spacieux baraquement de la Place du Théâtre. Le 14 juillet, ce fut au tour de la gare provisoire. La cité des Cheminots de Cappelle-la-Grande ne put, par contre, être utilisée que la 13 novembre suivant. Des baraquements abritèrent également l’Inscription Maritime et les services de police qui avaient dû, au début de la rentrée à Dunkerque, réquisitionner pour parvenir à se loger un immeuble de la place du Palais de Justice.




L’implantation de cet ensemble provisoire, destiné à héberger les habitants de la ville la plus sinistrée de France, a demandé un effort important de solidarité dont Dunkerque doit rester reconnaissant à la Nation. Il a permis d’attendre tant bien que mal la reconstruction définitive.

jeudi 9 février 2012

4 juin 1940 : la reddition des troupes à Dunkerque

In SOLDAT Gaston DEBALLE ou « Le journal de route d’un vétéran », éditions LA VOIX DU NORD, Lille, 1990


Mardi 4 juin 1940


Sur les dunes, des drapeaux blancs flottent un peu partout. La ville s’est rendue. Nous sommes faits.


Gustin est abattu. Des soldats brisent leur fusil, cassent leurs jumelles. Six soldats allemands circulent tranquillement. C’est un groupe de prisonniers. Ils se dirigent vers le phare d’où, dix minutes plus tard, le drapeau à croix gammée flotte. De toutes parts, des troupes motorisées affluent : autos, side-cars, mitrailleuses. Qu’un de nous fasse feu sur eux et je parie qu’il y aura un carnage parmi nous. Mais tout est calme.


Les officiers montent sur les grues, les ponts roulants et inspectent les prisonniers. Assis sur le sable, nous attendons la suite. Des soldats passent parmi nous, demandent les jumelles et les revolvers. Nous sommes libres de circuler dans le port, on parle même de nous renvoyer chez nous. Un canard sans aucun doute !


A onze heures, en rangs par quatre, nous partons à travers les dunes. Nous passons devant des officiers qui nous démembrent : 40.000 environ… Aucune sentinelle !


De fatigue, nous nous allongeons sur le sable, d’autres sous une tente improvisée, mangent un morceau de sucre… Le formidable incendie des dépôts d’huile et d’essence continue. Tout est noir de fumée, désolé, les routes sont défoncées. Les Allemands jouent au ballon le long de la mer sans s’occuper de nous.


Le défilé de prisonniers continue. Gustin et moi allons vers Saint-Pol. Tout n’est que ruines, un tas de casques français est là, nous jetons le nôtre. Dans les faubourgs de Dunkerque, les abords de la ville n’ont apparemment pas trop souffert, pas mal d’habitants nous regardent passer. Puisque nous sommes libres, nous regagnons Lille à pied.


Tout est démoli. Un pont a sauté, des verrières et marquises sont en ruines. La gare est toute bouleversée, quelques incendies brûlent encore. A Coudekerque, nous longeons le canal, où nous croisons des motocyclistes et camions allemands qui ne s’intéressent aucunement à nous. Drôle de façon de faire des prisonniers ! A cinq heures du soir, nous nous installons sur un talus où nous mangeons des oignons crus trouvés dans un jardin. Nous continuons la route vers Bergues. Demain soir, nous serons peut-être à Lille. Cela va faire la troisième fois que nous allons à Lille en quinze jours.


Un bel incendie s’élève de Bergues. Nous franchissons le canal sur un pont de bateaux construit par les Allemands. Au fur et à mesure que l’on avance, des sentinelles barrent les routes de l’ouest et du sud. Sans être gardés, nous sommes canalisés sur une seule et unique route, celle de l’est. Au carrefour de la route de Lille et de Dixmude, nous voulons prendre la route de Lille, une sentinelle nous envoie un jet de lampe électrique en pleine face…


- « Acht so ! Gefangen ? Rexpoëde… »


Lille nous est interdite. Des prisonniers se présentent sans cesse au carrefour, à chaque fois, la sentinelle leur lance un faisceau de lumière et ajoute :


- « Rexpoëde ».


Des prisonniers se joignent à nous, cela fait boule de neige. A minuit, nous sommes bien deux cents à marcher dans la nuit…

le Nord de la France sous les V1 et V2

In Myrone CUICH – Armes secrètes et ouvrages mystérieux de Dunkerque à Cherbourg, tome 2, les V1 et les V2, autoédition, Tourcoing, 1996


Le 29 août 1944 à 21 h 50, le général Jodl, de OKW du Quartier Général de Hitler, envoie au Generalleutnant Hans Kammeler, Gruppenführer des Waffen SS, le Télex n° 772.889/44, lui ordonnant de commencer les tirs de V2 contre Londres.


Kammeler qui avait été nommé le 6 août 1944 par le Reichsführer SS Himmler, responsable de la mise en œuvre des armes à longue portée (V2), reçut le 30 août de Hitler en personne un nouveau Télex n°1.367/44 lui indiquant que la moitié des tirs soient dirigés sur Londres et l’autre moitié sur Paris et les principales villes du Nord.


Le 2 septembre 1944, la 444e Batterie expérimentale du Major Schutz commandant le groupe Sud installé à Sterpigny à environ 25 kilomètres au Sud-Ouest de Saint-Vith, dans les Ardennes Belges, fut chargé d’exécuter les tirs sur Paris, cible 0303.


Le 6 septembre, les deux tirs qui seront exécutés sur Paris seront un échec, dû à une défaillance de la plate-forme inertielle de guidage.


Le 8 septembre, si la première V2 tirée à 7 h 30 se désintégrera dès sa rentrée dans les couches basses de l’atmosphère terrestre, la deuxième V2 tombera à 11 heures dans la région parisienne, à Chatonneau, près de Maisons Alfort, un quartier pavillonnier compris entre la rue des Sapins et la rue des Ormes, détruisant plus d’une dizaine de maisons, causant la mort de 4 personnes et faisant une dizaine de blessés. Le soir même, les tirs sur Paris sont interdits par ordre du Reichsführer SS Himmler pour des raisons qu’on ignore.


Par contre ils seront repris contre les villes du Nord de la France et le 15 septembre 1944 la première V2 tombera à la Foire Commerciale de Lille ne faisant que des dégâts matériels.


Le lendemain 16 septembre à 5 h 55, une seconde V2 tombera au n°38 de la rue Etienne Dolet, dans le quartier de Fives à Hellemmes lez Lille, détruisant plus d’une quinzaine de maisons dans un rayon de plus de 100 mètres, causant la mort de cinq personnes dont Monsieur et Madame VANHOUTTE, leur fille et leur nièce ainsi qu’une passante, Mademoiselle Josette YUNG qui sera tuée par le souffle. Elle fera également un blessé grave et une dizaine de blessés légers.


Le 17 septembre 1944, une troisième V2 tombe à 11 heures, rue de Lambersart à Saint-André, détruisant plusieurs immeubles sans faire de victime. Le lendemain 18 septembre à 11 heures, une V2 tombe à Capelle-en-Pévèle dans un champ au Quartier du Thouars, causant un immense entonnoir de 20 mètre, sans autres dégât ni victime.


Par contre, dans la nuit du 18 au 19 septembre une cinquième V2 tombe à Marcq-en-Barœul dans le chemin st Roch près du couvent Bon Pasteur, faisant quatre blessés légers, détruisant complètement un immeuble, rendant inhabitables et endommageant près d’une centaine d’autres dans le quartier par le souffle.


Le 21 septembre 1944 à 11 heures 45 une sixième V2 tombe dans un champ face au n°38 de la rue de la Petite Hollande, quartier du Croisé Laroche à Marcq-en-Barœul, creusant un entonnoir d’environ 20 mètres de diamètre et 8 mètres de profondeur, causant une quinzaine de blessés par les éclats et le souffle, rendant six maisons inhabitables, endommageant fortement six autres et une centaine d’autres seront également endommagées dans les avenues Poincaré et de la République.


Le 2 octobre 1944 au matin, le Generalleutnant SS Kameler ordonne à ses batteries de reprendre les tirs de V2 sur Paris et les villes françaises. Ce jour-là, quatre V2 exploseront à une cinquantaine de kilomètres de la capitale et seront suivis par 17 autres au cours des journées du 3, 4 et 5 octobre 1944. Ceci malgré l’arrêt des tirs sur Paris qui fut ordonné à l’Etat-Major du Reichsführer Himmler, par Télex n°7773.619/44 du Général Jodl de OKW du 3 octobre à 1 h 18 indiquant : « Pour des raisons politiques, tout tir contre Paris par V2 sera avant tout suspendu ».


Il faut noter qu’après le repli des Ardennes Belges, la 444e Batterie s’installera à Cuxhaven près de Trèves en Allemagne et deux autres à Merzig dans la Sarre, d’où débuteront les premiers tirs de réglage le 2 octobre. Ces batteries se trouveront à près de 400 kilomètres de Paris, alors que la portée pratique de la V2 est de 320 kilomètres, de ce fait il faut supposer que Kammeler qui avait outrepassé les ordres reçus, a effectué simplement des tirs de réglage, afin de se rapprocher de l’objectif.


C’est également le 5 octobre1944 à 7 h 45 que la ville de Tourcoing sera réveillée par une énorme explosion, la première V2 tombe face au n°87 de la rue du Pont de Neuville, causant la mort de deux personnes, Mme WUYTACK Gabriel et VANOVERFELD Marie, faisant une quinzaine de blessés et détruisant plusieurs maisons par le souffle.


Le mercredi 11 octobre 1944 deux nouveaux tirs auront lieu sur la région du Nord, à 11 heures une V2 tombe rue Victor Hugo à Vieux Condé, faisant 20 blessés dont 2 gravement atteints par des éclats et détruisant de nombreux immeubles. L’autre V2 tombe à 17 h 35 dans un champ situé près de la ferme Delporte, compris entre les Trois Tilleuls et le Hameau de la cave St Paul, blessant un ouvrier agricole et détruisant quelques vitres par le souffle.


Le 12 octobre vers 14 h 30 une V2 tombe dans un champ au Hameau Wattissart à Seclin et le lendemain 13 octobre vers 7 h 35 vers 7 h 35 une V2 tombe à Bousbecque dans le quartier de l’Alouette, à l’extrémité de la rue St- Joseph, ne causant que les dégâts dans les immeubles sans aucune victime. La dernière V2 tombera dans la nuit de Noël 1944 à Wattignies-L’Arbrisseau.


Au cours de la période du 8 septembre au 15 octobre 1944, 59 V2 furent tirés contre Tourcoing, Lille, Arras, Cambrai et Saint-Quentin et 21 sur Paris.


DES V1 PROVENANT DES TIRS EFFECTUES CONTRE LES VILLES BELGES TOMBERONT DANS LE NORD DE LA FRANCE.


Après sa retraite fin août 19944 et la perte de ses bases de lancement du Nord de la France, le 155e Flakregiment complètement désorganisé se regroupe au Camp Maria à Anvers.


A partir du 1er septembre 1944, il s’installe en Hollande avec une partie de son matériel évacué. Seize rampes de lancement légères avaient été installées dans le triangle compris entre Apeldoorn-Amersfoort et Zwolle et six autres au Sud de Rotterdam avec deux détachements du 155e Flakregiment. D’où quelques tirs seront probablement effectués, si l’on tient compte des V1 qui tomberont dans le Nord de la France.


Parallèlement le reste des éléments du 155e Flakregiment avec le Colonel Wachtel à sa tête s’installera également à partir du 1er septembre en Allemagne dans l’Eiffel, entre Trèves et Coblence, où huit bases de lancement avec rampes légères seront construites sur les hauteurs boisées de 400 à 500 mètres et comprenant deux batteries.


Le 14 octobre 1944, le colonel Wachtel reçoit de l’OKW l’ordre de préparer le tir contre les villes belges d’Anvers, Liège, Bruxelles et Charleroi. En réalité le premier V1 tombe dans la Schilderstraat à Anvers le 13 octobre à 9 h 45 causant 32 morts et 45 blessés.


A partir du 17 septembre, le Colonel Wachtel reçoit un nouvel ordre pour l’installation des sites de lancement le long du Rhin. Il détache deux autres batteries dans le Sommerland et le Westerwald dans le pays rhénan avec 32 sites de lancement pour exécuter les tirs sur les villes belges.


Dans la nuit du 18 septembre 1944, vers 23 h 30, deux V1 tombent à 30 minutes d’intervalle à Loos lez Lille, au n° 82 et 84 de l’avenue Saint-Marcel, détruisant douze maisons, causant 9 morts et quinze blessés ainsi que six autres dans la rue Saint-Fiacre.


Le même jour trois autres V1 tomberont dans le Nord de la France. Le premier à 11 h30 à Baisieux derrière la brasserie Duquennoy, faisant un blessé et de nombreux dégâts, le second à Roost-Warendin rue Marcel Sembat vers midi et le troisième à Auby dans le quartier du Boniers.


Le dimanche 24 septembre 1944 à 18 h 30 un V1 tombe dans un jardin de la rue du Villebrequin près de la poste de Croisilles dans le Pas-de-Calais, tuant cinq personnes dont deux de la famille Masse, le directeur d’école Monsieur Budin revenant de la chasse et faisant plusieurs blessés dont la fille Masse qui sera gravement défigurée, causant de nombreux dégâts parmi les habitations dans un rayon de cinquante mètres. Une seconde V1 tombera le même jour à quelques minutes d’intervalle, rue des Jardins à Marchiennes sans faire de dégâts.


Le lendemain 25 septembre, un V1 tombe à 16 h 30 dans une prairie près du pont de la Scarpe à Nivelle, blessant mortellement M. Achille Dufrenne, maire de la commune, et endommageant une dizaine de maisons par le souffle de l’explosion. Le 27 septembre dans la nuit, un V1 tombe à Escaupont en bordure de la Chaussée Brunehaut en forêt de Raismes.


Le 9 octobre 1944, à 18 h 40, un V1 tombe à Ronchin près de Lille causant la mort d’une personne et faisant une quinzaine de blessés. Le lendemain 10 octobre, en fin de soirée, un V1 tombe à Berlaimont au lieu-dit « Le Hambu », ne soufflant qu’une vitrine de magasin.


Le 21 octobre 1944, le 155e Flakregiment devient la 5e Flakdivision et commence le tir de 55 V1 sur Bruxelles et une cinquantaine le 25 novembre sur Liège et Charleroi.


Le 15 novembre 1944, un V1 tombe rue Pasteur à Sars-Poteries à 8 h 45 faisant 5 tués, une dizaine de blessés et détruisant tout un quartier par le souffle de l’explosion. Le 28 novembre un V1 tombe rue Victor Hugo à Hem, près du château de la Marquise, après avoir tourné au-dessus de Roubaix, Croix et Wasquehal, détruisant les vitres de l’église St Corneille et des maisons environnantes.


Du 16 au 30 décembre 1944, lors de la bataille des Ardennes, une centaine de V1 seront tirés contre les troupes alliées sans grand résultat, quelques-unes tomberont dans la région de Valenciennes et de Maubeuge.


Du 15 septembre 1944 au 30 janvier 1945, c’est plus d’une cinquantaine d’engins de type V1 ou V2 qui tomberont dans le Nord de la France.


Aucun document n’existant à ce sujet, seuls 22 engins ont pu être identifiés.


Ceci pour les raisons suivantes, la presse qui à l’époque était sous la censure militaire avait reçu des ordres de ne pas mentionner les chutes des engins allemands afin de ne pas semer la panique parmi la population déjà fortement éprouvée.